VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES. PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES (PARTIE III)

 VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES
PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES

 

 

   (4) Animals Revolution, suite : )
   On pourrait dès lors objecter à ces animalistes « farouches » engendrant un certain type de discours catégorique et jetant le discrédit sur l’engagement des « autres » jugé trop consensuel, trop politiquement correct (quand on ne traite pas de welfaristes des abolitionnistes ayant compris que le carnisme ne disparaîtra pas en un jour) qu’il y a peut-être dans ces comportements un complexe de supériorité prenant sa source dans des tréfonds personnels qui n’ont rien à apporter de bon aux animaux car hélas 1) les animaux n’ont que faire des querelles d’ego des humain-e-s et 2) au demeurant ces tentatives de moquerie et d’intimidation n’inciteront jamais à ce que les réprouvé-e-s rejoignent cette branche « élitiste » du mouvement, puis enfin 3) sur le web ces disputes doivent avoir l’air assez surréalistes pour les carnistes en étant spectateurs hasardeux ou… malicieux (il y a un voyeurisme carniste, une surveillance multiple sur les réseaux sociaux). Lorsqu’une association remarquable pour ses actions courageuses déclare : « On ne lutte pas pour la libération animale en « véganisant » les grandes marques de l’agro-alimentaire […] ni en collaborant avec […] l’injustice sociale : l’État et les industries ; on lutte en co-résistant avec les opprimé.e.s, en bloquant le système de production et en devenant une menace pour l’ordre spéciste.[1] », force est de constater l’incomplétude de la formule, de la même manière que si l’on disait : « On ne lutte pas pour la libération animale en freinant les journées de travail des abattoirs et forçant ainsi les cadences à reprendre plus tard plus vite et plus douloureusement pour les animaux et péniblement pour les employés, ou en brisant toutes les vitrines des boucheries en permettant aux exploiteurs des animaux de passer pour des victimes dont on sape le sacro-saint travail et d’inciter l’État à plus de répressions sur les véganes/antispécistes, puis en risquant de tou-te-s êtres fiché-e-s comme bioterroristes payant de fortes amendes ou finissant en prison, mais simplement en véganisant les offres de produits de consommation classiques et en soumettant des amendements en croisant les doigts pour qu’ils soient votés… » — on voit bien, on le constate depuis qu’elles existent, les méthodes de l’action directe ont une importance et une efficacité sur le plan politique pur par le prisme de la détermination du mouvement les pratiquant, la communiquant auprès du grand public via les médias. Mais pas plus la seule « véganisation » des produits manufacturés ni seulement les actions directes ne valent pour accélérer et fortifier l’entendement commun à la cause animale. Quel intérêt que dans le camp des défenseurs des animaux il y ait des détracteurs, une bien-pensance et de telles postures ? Par ailleurs, on a beau jeu de faire référence à des figures historiques comme Malcolm X, que vaut la parole — et par-là la pensée — de celle ou celui qui dénigre l’engagement et le travail de ses pairs ; […] peut-on dénoncer ce que l’on refait — même sous forme fictionnelle — sans tomber dans un certain impérialisme qui opposerait toujours des communautés divisées ?[2] demande-t-on à la suite d’Hélène Singer. Peut-on révolutionner un milieu en soi révolutionnaire ? Doit-on, dans le cadre de la condition animale, rejouer les mêmes actes que dans les diverses libérations humaines ? Le terme de co-résistance est certes recevable, encore que rares sont les animaux vraiment en mesure de pouvoir résister. Pour Yves Bonnardel aussi les animaux tentent de résister aux mauvais traitements qui leur sont infligés, mais ils n’ont bien évidemment pas la capacité de s’exprimer ou de s’organiser comme peuvent le faire des esclaves humains[3]. Le mot de biorésistance nous semble plus approprié. Et c’est en vertu qu’à l’ère du grand merchandising les figures révolutionnaires elles-mêmes sont devenues des objets publicitaires et de consommation, où tout est propice au spectaculaire, aux spéculations, qu’on devra se pencher sur la question des luttes internes au mouvement de libération animale comme symptomatique de la frustration à émerger sans se départir d’une attitude tutélaire en son sein propre comme vis-à-vis du monde extérieur qu’il reste à convaincre. Guy Debord n’avait pas tort en 1967 lorsqu’il affirmait que la théorie révolutionnaire est maintenant ennemie de toute idéologie révolutionnaire, et elle sait qu’elle l’est[4].

   On le voit, il existe à l’heure actuelle une tendance chez certain-e-s, à essentialiser une frange des sympathisant-e-s et militant-e-s de la cause qu’on estime pas assez activistes, pas assez dans l’action directe, trop heureux-euses ou trop fières d’être devenu-e-s végétarien-ne-s (au sens étendu du terme). Idem concernant les précurseurs du mouvement. Les voilà mésestimé-e-s, villipendé-e-s ou insulté-e-s parce que leurs positions seraient somme toute trop « centristes ». Aussi surprenant que cela paraisse pour qui puisse trouver merveilleux l’intelligence première du cœur et de l’esprit qu’on rencontre en embrassant la cause animale, des personnes voudraient à toute force réprimer un état d’esprit, une parole, une expérience chez celleux qui, parfois, les ont précédé-e-s au sein de la libération animale depuis des dizaines d’années. Pourquoi mordre la main qui vous a nourri, se demande-t-on ?
   Ce phénomène qui consiste à pratiquer quelque part ce que l’on réprouve par ailleurs — et qui plus est en s’appuyant sur des événements et objets historiques importants ayant valeur d’analogie(s) exemplaire(s) — fragmente le milieu animaliste abolitionniste[5] quand, plus que jamais ayant enfin émergé fortement médiatiquement aux yeux du grand public, les réticences des instances étatiques à abonder dans le sens des intérêts et des droits des animaux sont grandes. Les gens sont en général réfractaires au changement quel qu’il soit. Iels ont l’impression d’être privé-es de liberté(s) quand on les invite à la responsabilité, sans compter l’influence des puissants consortiums de la viande (de toute exploitation animale en général) disposant de moyens colossaux en budgets publicitaires et en lobbiyng politique, et pour normaliser et encourager cette consommation lucrative dont on entend encore tirer longtemps de juteux bénéfices. Est-il besoin que les antispécistes, les véganes, les animalistes se fassent des ennemis intérieurs ? On en doute. Alors pour faire la lumière, on peut revenir sur les écrits de penseur-euse-s et acteur-trice-s des différents mouvements de libération ayant existé et/ ou existant encore, comme par exemple l’écologie résistante face au nucléaire depuis la fin des années 70 début des années 80 ou bien la réflexion anarchiste depuis 1968.
   La libération animale n’aura pas lieu sans que quelque chose de révolutionnaire en soi n’advienne. C’est une certitude. Cependant sera-ce une révolution menée dans une lutte « à mains armées », faite de multiples confrontations entre les révolutionnaires militant-e-s, qui ressentent une hostilité croissante […] à l’endroit de l’establishment étatiste, capitaliste, sexiste, raciste et âgéiste[6], et les forces de l’ordre servant à la fois les citoyen-ne-s et les intérêts économiques que l’« État de droit » défend — ainsi que leurs propriétaires — dans l’exercice de la concurrence marchande mondialisée. In fine, ce que nous, animalistes abolitionnistes, voulons, c’est « la totale liberté pour tous ou rien du tout », comme dit Brian A. Dominick. Toutefois cela suppose un travail de fond (éducation, informations théoriques, démonstrations pratiques, accompagnements économiques, développements technologiques, transition agro-zoopolitique) allant à l’encontre d’un grand nombre d’aprioris et d’ancrages (habitus) toujours très actifs actuellement. S’il est vrai que toutes les problématiques connexes à la question animale ne sont pas nécessairement ni dues au, ni représentatives du capitalisme contemporain (le néo-libéralisme enclenché dans les années 80 par Ronald Reagan et Margaret Thatcher) comme le ferait habilement remarquer David Olivier, c’est par la force des choses que malgré tout se retrouvent inévitablement entremêlées la bioéthique, l’antispécisme et l’écologie. Chez Ghassan Hage, on voit que la prédominance anthropique du monde perçu et vécu comme espace de production, de marchandisation et de consommation provoque les conditions d’une décadence généralisée. L’accumulation primitive chez Marx, écrit Hage, souligne en quoi le capitalisme agit comme un véritable intégrateur de l’exploitation raciale et écologique[7]. Ce qu’on entend par décadence c’est tout à la fois l’asservissement des animaux de rente dans le même temps que la vitrification du monde sauvage. À cette accumulation correspond une acculturation, comprise comme appauvrissement de la variété des cultures humaines au profit d’un modèle dominant, tout comme une déformation des cultures animales (déterritorialisations, déstructurations environnementales, modifications profondes des modus vivendi des espèces au sein de la biodiversité), et pourtant bien que le modèle dont on parle ici soit « vainqueur » au demeurant, tout à la fois les tentatives de survies des humain-e-s jeté-e-s de force en migration ou les animaux qu’il est question de libérer posent problèmes en termes de gestion des êtres et des ressources. C’est l’ingestion biopolitique. En découle ce sentiment contradictoire qu’on observe dans les faits vis-à-vis d’êtres humains ou d’animaux. D’égale façon il y a les êtres normaux, accepté-e-s voire privilégié-e-s, et les autres, les nuisibles. Le sentiment d’être assiégé par les personnes mêmes qu’on colonise fait paradoxalement partie intégrante de l’histoire du colonialisme[8], explique Ghassan Hage.
   Dans un tel contexte, les animaux révolutionnaires ne sont-t-ils pas ceux — humains et non-humains — mis en situation de vivre quelque chose d’exceptionnel, qui les dépasse mais les concerne au premier chef, et dont ils sont, ipso facto, les sujets ? On entend par là que ces êtres dont on se charge pour eux de leur attribuer fonctions et destin en contradiction avec leurs aspirations et leur instinct, sont littéralement assujettis aux conditions dans lesquelles on les place — ou bien qu’on les déplace. La condition humaine et plus particulièrement d’une partie de l’humanité a des similitudes avec celle des animaux, et pour cause. Il s’agit, dans ce contexte d’ingestion biopolitique, d’éviter que l’exploitation bio-géostratégique — les uns faits pour être mangés et/ ou transformés (réduits à des produits puis à néant), les autres servant d’esclaves ou d’otages économiques — ne perdure ni n’atteigne une sorte de point de non retour (si ça n’est déjà fait) aux effets dévastateurs et donc irréversibles quant au vivant dans son ensemble. Voilà tout l’enjeu d’une écologie végane et d’une politique antispéciste et de l’urgence d’opérer la révolution animale consistant dans la libération de tous les animaux du joug humain.
   À faire la comparaison avec les luttes plus expérimentées, telle la position antinucléaire depuis les années 50 et surtout 80, il apparaît que le danger de déséquilibre biologique (écouménal) est un péril aux nombreuses strates et d’une grande complexité. Car si jusqu’alors on avait pu penser, a priori légitimement, que le plus grand danger encouru par l’humanité et par extension par tout le vivant, était celui de l’ère nucléaire dans sa version technique « classique » (savoir gérer ou non la puissance nucléaire, les installations vieillissantes, le traitement et le stockage des déchets radioactifs), ou bien sous l’angle de l’entrée en conflit de belligérants nucléairement armés (guerre froide), l’heure est au changement climatique. Massivement induit par le sort réservé aux animaux[9] dans le procès industriel ayant cours, on est en droit de s’interroger : si demain (vraiment demain) nous ne sommes pas tou-te-s véganes et que nous continuons à ravager cette planète, les conditions météorologiques et la rareté des ressources, à commencer par l’eau, ne poseront-elles pas de graves problèmes pour refroidir les réacteurs des centrales nucléaires lors de l’entretien standard, voire des arrêts programmés ? Autrement dit : comment stoppe-t-on le feu en enfer ?
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   5) Realbiopolitik, violences réelles :
   Si aujourd’hui dans plusieurs pays dont la France des actions plus offensives ont lieu, apparemment menées par des antispécistes remonté-e-s, et si il faut comprendre ces actes pour ce qu’ils sont, les expressions d’une grande exaspération quant à l’indifférence de la société à l’endroit de la souffrance animale, il faut mesurer l’impact de telles actions dans la réception qu’en a le grand public, sans compter les commerçant-e-s concerné-e-s. Dans les journaux les récits de ce genre d’événements se multiplient : «« Comme les autres », il a lu « stop au spécisme » inscrit à la peinture rouge sur son enseigne. » explique un article parmi tant d’autres. Et de donner la parole à celui dont la vitrine vient juste d’être cassée et taguée : « Il y a une fatalité, les commerçants comme moi ont intégré le fait que ce genre d’attaques allait se banaliser, que cela pouvait faire partie de notre quotidien.[10] » Tout pour plaire. La menace plane depuis un moment déjà, comme en temps de guerre. Il y a un ennemi qui rôde, un danger latent dans l’air, on ne sait pas quand ça va arriver mais on sait, fataliste et grave, qu’on n’y coupera pas. D’un autre côté cela signifie que la notion d’antispécisme est plutôt sue et acceptée comme une réalité pleine et entière. Toute la question qui fait polémique en ce moment, à partir des actions directes non-violentes comme l’occupation des abattoirs par exemple, est de savoir si, pour faire changer la société dans son comportement à l’égard des animaux, la non-violence est suffisante ? Faut-il sortir du cadre associatif informatif et du champ de la politique traditionnelle pour précipiter l’avènement d’une société abolitionniste en usant de moyens de pressions concrets, offensifs auprès des bénéficiaires de l’exploitation animale ? Est-ce comparable aux luttes sociales strictement interhumaines encore parfois d’actualité ?
   Dans son livre Comment la non-violence protège l’État. Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux, Peter Gelderloos évoque l’activiste noir Darren Parker qui dit que « la posture non violente est beaucoup plus facile à mimer lorsqu’on n’est pas soi-même une victime directe de l’injustice, et manifeste sans doute une simple distance psychologique.[11] » (cité p.83) Par analogie et sans entrer ici dans les débats autour de la comparaison entre les oppressions sur les humain-e-s et sur les animaux, ou sur la légitimité de la prise de parole en fonction du contexte (être directement concerné-e ou non) — il faut reconnaître que derrière l’ardent désir de non-violence, donc de paix, qui semble être partagé par une majorité d’individus, peut se cacher plutôt l’envie de ne pas aller à la confrontation physique avec les maux qu’on dénonce, tout comme la volonté de conserver un certain nombre d’avantages dus à sa position dans l’ordre établi de la société. Ne pas vouloir y perdre incite bien entendu à ne pas vouloir se battre, même pour une cause que l’on trouve juste. Il peut y avoir une forme de trac, de peur ou de lâcheté face à l’option qu’est l’affrontement. Il peut être assez déconcertant, tant qu’on n’est pas en situation de n’avoir plus rien à perdre, d’envisager le risque corporel et social de s’engager dans une voie où l’on sait pertinemment qu’on va rencontrer beaucoup de violence, de coercition qu’il va falloir affronter et supporter, et cela s’avère être un véritable défi tant que le plan de la socialité, du rapport à la Justice, que personnel. C’est souvent dans la quête de […] la création d’un espace qui fait sens par lequel, en même temps, on donne sens à sa vie, comme une vie valant la peine d’être vécue[12], comme dit G. Hage, sans aucun doute dans la crise permanente du « fantasme de la viabilité existentielle », ajoute-t-il, et en l’occurrence de « sa propre viabilité » dans l’ambivalence d’être une sorte d’« agent de domestication », qu’un-e- tel-le prend un beau jour la décision d’entrer en résistance d’une manière ou d’une autre, la manière violente étant la plus difficile à appréhender. Elle suppose de rassembler tout son courage.
   De nos jours se dessine en France un schéma politique qui peut-être va ressembler à ce que les activistes écologistes et de la cause animale connaissent aux U.S.A. depuis une vingtaine d’années : « Avant le 11 septembre, le FBI avait désigné les saboteurs et incendiaires de l’Earth Liberation Front (ELF, Front de libération de la Terre) et de l’Animal Liberation Front (ALF, Front de libération des animaux) comme la plus grande menace terroriste à l’intérieur du pays, en dépit du fait que le nombre de morts causées par ces deux groupes s’élevait exactement à zéro. » (Gelderloos, op. cit., p.93) On n’empêchera pas, avec ou sans destruction de vitrines de commerces de viande (boucheries, charcuteries, poissonneries), l’État incité par les puissants lobbies, au moins durant un temps, d’adopter une attitude répressive à l’égard de l’animalisme en général — si par hasard rien ne change et va dans la continuité de ce qu’on a observé ces derniers temps (non prise en compte des amendements « welfaristes » en faveur des animaux) — et de créer quelque chose de l’ordre du délit de bioterrorisme à l’image de l’écoterrorisme inventé par le gouvernement américain. Cela constitue, à notre sens, non seulement un grave contresens logique, puis pratique, mais également une grave incidence biopolotique, une atteinte à la citoyenneté, à la liberté d’expression et à l’esprit démocratique et républicain, et un déni éthique absolu. La question de la souffrance des animaux est centrale et ne peut pas, ne doit pas, être éludée pour le profit de leurs contempteurs.
   Pour Peter Gelderloos il n’y a plus moyen d’éviter un rapport de force matériel dans la lutte anarchiste opposée à l’oligarchie patriarcale capitaliste. Il en va de même dans les situations où les populations de classes défavorisées et exploitées vivent, comme dans de nombreuses régions des pays en développement (on pense aux mines de coltan au Congo, au cacao, à la pauvreté des autochtones comme aux conditions de vie des exilé-e-s), bien qu’il y ait de la pauvreté et de l’injustice sociale partout. Les stratégies pacifistes sont, pour Gelderloos, non pas inutiles mais insuffisantes : « Les quatre principales stratégies pacifistes sont : l’appel à la morale, la démarche lobbyiste, la création d’alternatives et la désobéissance civile. […] Dans le contexte actuel [2007], diffuser de l’information subversive tous azimuts ne fait que donner au gouvernement de nouvelles occasions d’affiner sa propagande et ses stratégies de pouvoir […] Les mouvements radicaux doivent mener un grand travail éducatif afin d’expliquer pourquoi ils luttent pour la révolution en usant de la force et pourquoi ils ont abandonné les voies légales. » (op. cit. p.136, p.142 et p.143) Ce travail éducatif est d’autant plus difficile à mener qu’en général les gens n’accèdent pas aux informations révolutionnaires puisque les médias officiels n’en diffusent pas (ou plus). Le médium internet (réseau sociaux) est très utile pour diffuser de l’information de qualité, y compris si « subversive », toutefois le web réagit comme l’ensemble des outils de communication et de commerce du monde réel. Il est absorbé par le système capitaliste et l’entertainment, une information, un fait divers chasse l’autre. Puis à la limite, comme pour les livres qui ne servent à rien si personne ne les lit, cette information n’intéressera que des personnes déjà sensibilisées ayant fait la démarche de la trouver. Militer sur internet ou dans la rue est autorisé, certes. On attend tout simplement que vous soyez fatigué-e et passiez à autre chose du quotidien. Il n’en demeure pas moins que les mouvements radicaux doivent continuer de transmettre leur éthique et de jouer sur le terrain du lobbying et des public relations. Ce sont, hélas, d’excellentes méthodes largement éprouvées par le système qui s’est fait fort depuis le dernier quart du 20ème siècle, d’intégrer dans sa praxis contre-révolutionnaire la révolution elle-même comme bien de consommation parmi les autres. Nous sommes tou-te-s les jouets domestiques de nos aspirations idéalistes et de nos pulsions matérialistes dans cet écoumène (oikoumenê gê, terre habitée) transformée en domus. C’est de cette « maison » qu’est dérivé le terme dominatio « domination » et domesticus « serviteur ». Comme le rappelle Ghassan Hage dans Le loup et le musulman, il y a une prétention au symbiotisme compris comme un « bénéfice mutuel » quant à l’exploitation animale. C’est le fameux « contrat » de Jocelyne Porcher dont les animaux sont censés avoir avaliser les termes, niant ainsi dans ce baragouin mausséen la simple réalité historique de l’élevage qui s’est faite progressivement, a pris de l’ampleur extensive puis intensive qu’on connaît à présent, via la sélection physiologique et enfin génétique où bien entendu les animaux apparaissent faits pour ça par nature comme répondant à un vouloir de collaborer (servir), mais c’est qu’ils ont juste été façonnés pour répondre aux exigences du « travail » auquel ils participent donc malgré eux. C’est une construction, une pure fiction narrative masquant la réalité, et le discours porchéen une zoo-mythographie (ou anthropo-mégalomanie). Nous rappelant que fut un temps, le discours délivré concernant les esclaves était à peu de choses près identique à celui circonscrivant les animaux, Hage avance qu’on peut dire qu’il y a domestication lorsque les animaux vivants sont intégrés en tant qu’objets dans l’organisation socio-économique du groupe humain, dans le sens où, quoique vivants, ces animaux sont des objets de propriétés, d’héritage, d’échange, de commerce, etc., tout comme les autres objets (ou personnes) en rapport avec des groupes humains[13]. C’est tout le problème de cette violence banalisée qui s’applique aux res nullius, aux êtres néantisés. Les animaux sont dés-intégrés au sens où on les prive de totalité (dignité) et d’intégrité. Désêtre, c’est alors aussi l’exercice d’une récurrence[14] comme dirait Sartre, qui est celle du recommencement sans fin de cette programmatique de l’élevage (naissance-engraissement-abattage) similaire à la manufacture et au circuit de la marchandise décrit dans Le Capital de Marx[15]. Face à ces outrages que subissent les animaux, quand toutes les démarches légales et bienveillantes envers l’État et les concitoyen-ne-s ont été entreprises et qu’on constate à quel point dans l’ensemble les choses restent inertes, bref que somme toute on n’est pas vraiment entendu, il peut venir à l’esprit de personnes ou de groupes de vouloir mobiliser autrement leur énergie, pourquoi pas en choisissant des actes générant des électrochocs dans l’opinion publique ? Par comparaison, on peut revenir sur la position du philosophe Günther Anders (1902-1992) qui vers la fin de sa vie n’était plus rangé du côté de la non-violence qu’il avait toujours soutenue. On se souvient que longtemps il combattit avec ses mots l’obsolescence programmée qu’il appelait par extension l’obsolescence de l’homme. Anders s’est notamment prononcé vertement (dans la double occurrence du terme) contre l’utilisation de l’énergie fossile nucléaire qu’il trouvait extrêmement dangereuse. Après Tchernobyl en 1986, nous avons eu Fukushima qui, suite au séisme et au tsunami de 2011 est hors-service, est une catastrophe pour l’environnement et la santé publique, et dont on prévoit que le démantèlement durera au moins quarante ans ! C’est dire si le risque du nucléaire est à prendre au sérieux. Dans La violence : oui ou non. Une discussion nécessaire, G. Anders écrivait en 1987 : « […] bien que je sois très souvent vu comme un pacifiste, je suis aujourd’hui arrivé à la conviction qu’on ne peut plus rien atteindre avec la non-violence. La renonciation à l’action n’équivaut pas à une action. » (p.21) Quittant donc le terrain de la realpolitik par le lobbying, les antinucléaires comme les antispécistes n’auraient-iels donc pas d’autre choix que d’inquiéter l’État perçu comme garant législatif des intérêts combattus[16] ? Dans l’ouvrage cité d’Anders, l’homme politique allemand des Verts Hans-Christian Ströbele explique que la violence contre des choses est interprétée comme du « terrorisme » pour porter un coup à la résistance variée, diffuse, et la criminalisée en imposant l’adoption du programme nucléaire rejeté par la population[17]. Nous sommes bien dans la même situation concernant l’antispécisme lorsqu’il y a dégradation d’un commerce. Les antinucléaires se défendent contre un risque considérable pour eux et les générations futures. Les antispécistes défendent la vie d’autrui, les animaux non-humains, voire défendent l’idée, bien sûr, de ne pas faire naître une personne animale pour l’exploiter. L’Histoire est pleine d’exemples similaires récents pour illustrer le propos[18].
   Au vu de l’ampleur de l’exploitation animale, avec ses trafics et ses flux internationaux d’êtres vivants ou de matières mortes (corps défaits), nous avons bien affaire à une realbiopolitik. La première des alternatives est dans le véganisme. Chacun adapte ses actes quotidiens de sorte à ne plus participer à, ni cautionner l’exploitation animale. Dans les circonstances où les démarches n’aboutissent qu’à des mesurettes, voire pas de mesures du tout ne serait-ce que pour améliorer cette fiction qu’on appelle le « bien-être animal », revendiquer l’abolition comme unique solution est toujours pertinent et urgent malgré la complexité du système pour la rendre effective — elle reste toujours, de façon centrale, l’unique exigence et l’unique objectif. S’en prendre physiquement aux outils du système n’est pas donné à tout le monde pour toutes sortes de raisons valables. Toujours selon Hans-Christian Ströbele à la fin des années 80, dix lanceurs de pavés encagoulés peuvent dissuader des milliers d’hommes de rejoindre des manifestations[19]. Il y a, c’est vrai, quelque chose de rebutant dans toute forme de violence, y compris quand sous les pavés la plage, parce que nous sommes tou-te-s tantôt indigné-e-s, tantôt fragiles. Mais les vitrines ne ressentent rien et ces actes épars sont à mettre en perspective avec l’énormité de l’horreur vécue par les animaux, qu’ils soient de rente ou « sauvages » (songez ne serait-ce qu’aux safaris). La violence est, d’abord et avant tout, mécanisée et institutionnalisée. Si on la réprouve pour le lancé de pavés, il faut alors reconnaître qu’on est en devoir de la réprouver quand il s’agit de celle exercée sur les animaux. Aussi longtemps qu’elle est utilisée par les pouvoirs reconnus, disait Günther Ander, la violence n’est pas seulement autorisée, elle est moralement légitimée. Le pouvoir lui-même repose sur l’exercice de la violence[20].

 

M.

 

(œuvre de Roa)

 

(partie IV)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

 

 

   [1] Publication Facebook de 269Life Libération Animale du 12/07/2018 (https://www.facebook.com/269LIBERATION.ANIMALE)
   [2] Voir le texte « De la satire politique au bestiaire artistique », p.20 dans Les dossiers sur l’art. Art et animalité de la revue Ligéia n°145-148 (2016)
   [3] Cité par Élodie Vieille Blanchard dans Révolution végane. Inventer un autre monde (p.180).
   [4] In La société du spectacle, p.121 — Folio.
   [5] Pour nous, les véritables abolitionnistes sont les personnes qui s’expriment pour l’arrêt définitif et le plus immédiat possible de toutes les formes d’exploitation animale. Il peut s’agir des partisans de la philosophie de Gary Francione aussi bien que de celle de Tom Regan, ou Peter Singer, que les militants soutenant L214 que 269Life France ou 269 Libération Animale, Vegan impact, One Voice, PETA, CCE2A, etc. Toutes ces personnes et associations sont pour l’abolitionnisme, de la même façon que l’était Henry Spira qui était un « négociateur ». S’il n’y a en effet qu’une seule solution qui est l’abolition, il est irréaliste de penser que, vu la complexité de la civilisation et ses problèmes culturo-techno-structurels, la fin de l’exploitation animale puisse survenir en un claquement de doigts. C’est dommage pour les animaux mais c’est la triste vérité.
   [6] Voir le texte intégral de 1995 de Brian A. Dominick Révolution sociale et Libération animale référencée sur notre blog :
https://kmlesveganautes.wordpress.com/2015/03/23/revolution-sociale-et-liberation-animale-texte-integral/
   [7] Le loup et le musulman, p.53.
   [8] Ibid., pp.65-66.
   [9] Surproduire les uns se fait au détriment de l’existence des autres, comme on le voit avec l’exemple de la déforestation amazonienne ou mésoaméricaine pour les plantations de soja. Cela ne peut présenter un intérêt que dans la réflexion RWAS (en français « réduction de la souffrance des animaux sauvages ») qui met en évidence que la supplantation de l’élevage industriel sur la nature sauvage revient à réduire le total de souffrance(s) des êtres vivants concernés, toutes formes de vies animales confondues. En savoir plus, le site des Cahiers Antispécistes : http://www.cahiers-antispecistes.org/presentation-du-numero-40/
   [10] Site du Monde consulté le 17/07/2018 :
https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/06/29/antispecisme-a-lille-les-actes-de-vandalisme-de-commerces-de-viande-se-multiplient_5323442_3224.html
   [11] Pour aller plus loin en ligne avec le blog Violence ? Parfois oui… :
https://violenceparfoisoui.wordpress.com/2012/12/18/gelderloos-nonviolence-fr-chapitre2/
https://violenceparfoisoui.wordpress.com/2013/02/04/comment-justifier-la-violence-en-defense-des-animaux/
   [12] Le loup et le musulman, pp.76-77.
   [13] Op. cit., p.81 (et p.82), l’auteur se réfère à Pierre Ducos et sa définition de la domestication donnée en 1989 dans Defining Domestication : A Clarification. The Walking Larder: Patterns of Domestication, Pastoralism, and Predation de Juliet Clutton Brock (Unwin Hyman  Publisher).
   [14] Voir J.-P. Sartre dans L’être et le néant (Tel Gallimard, 1976) : « Pour nous, la réalité de l’objet collectif repose sur la récurrence ; elle manifeste que la totalisation n’est jamais achevée et que la totalité n’existe au mieux qu’à titre de totalité détotalisée. » (p.67)
   [15] Dans le Livre II du Capital, on trouve déjà cette remarque concernant le profit lié à l’anéantissement de l’animal par sa transformation en ce qu’il n’est naturellement pas, notamment sur la réduction du poids du squelette des brebis : (le fermier Bakewell) « L’éleveur peut actuellement fournir au marché trois brebis dans le temps qu’il lui fallait autrefois pour en élever une seule ; et encore les parties riches en chair sont-elles beaucoup plus développées, plus arrondies. Tout leur poids est presque totalement en viande. » (tiré de Lavergne, The rural economy of England…, 1855, p.122 ; cité in op. cit. p.1274, PUF)
   [16] P. Gelderloos est lui convaincu du bien-fondé d’une réponse « violente », autrement dit proportionnée, aux agressions subies : « Les activistes non violents qui utilisent la stratégie du lobbying tentent d’élaborer une realpolitik passive afin d’avoir de l’influence. Mais la seule façon d’influencer l’État dans la poursuite d’intérêts qui lui sont diamétralement opposés est de menacer son existence même. » (p.148 in Comment la non-violence protège l’État. Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux).
   [17] Violence : oui ou non…, p.69.
   [18] cf ibid., p.65 : « Les citoyens de l’Union Soviétique se sont défendus contre les occupants allemands, les Algériens contre les Français, les Angolais contre les Portugais, les Vietnamiens contre les Américains. Tant qu’ils se défendent ils sont traités de terroristes dans les discours politiques et les éditoriaux. Une telle propagande en faveur du scandale et du meurtre ne prend fin qu’avec la victoire des mouvements de libération. » (propos de Eckart Spoo (1936-2016), journaliste et publiciste).
   [19] Ibid., p.67.
   [20] Ibid,p.23.

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