VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES. PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES (PARTIE V)

VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES
PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES

 

   8) L’union et la force :
   On pourrait revenir un instant sur ce qui a fait les gros titres des journaux TV ou sur le web durant quelques semaines, et notamment en France et en Suisse. On veut parler des vitrines de commerces spécistes (carnistes). En réalité rien ne dit que chacun de ces actes ait été le fait d’antispécistes de manière certaine. Il faut se méfier, dans une société si complexe, des individus agissant dans l’ombre n’ayant d’autres revendications que quelques « invectives » ou « insultes » peintes sur des murs. Ainsi, concernant la lutte écologiste en Allemagne dans les années 80, G. Anders expliquait qu’il existait déjà des procédés qu’on peut appeler de « réalisation » (dans le sens de rendre réel) assez bien maîtrisés par le biopouvoir : « En produisant ces prétendus casseurs, on produit l’image des ennemis que l’on combat, des ennemis qui doivent être haïs par le public de la télévision […] » (La violence : oui ou non… p.124). Et à la fin, que ces actes soient le produit de factions antispécistes locales ou de groupuscules opposés à la libération animale et cherchant à discréditer le mouvement, il faut s’interroger sur leur portée dans la conscience collective, surtout à l’heure où les médias sont un filtre grossissant et parfois déformant donnant au public l’impression que dehors c’est la guerre, qu’il y a des extrémistes partout, de toutes sortes, qu’il faut se cacher dans le tout sécuritaire. Éteignez vos télés ! Faites le tri dans les informations que vous recevez via internet et les réseaux sociaux.
   À la fin du siècle dernier, au début des années 90, l’écrivain Louis Calaferte nous mettait en garde contre l’épuisement même, dans ses effets attendus, de l’attentat politique. Pour lui, l’attentat politique est alors multiplié, et il ne dispose plus de ce pouvoir désorganisateur, mais s’inscrit, de lieu en lieu et de date en date, comme une pointe avancée du mouvement de guerre civile plus ou moins occultée qui commence à régir et régira un peu partout le bouillonnement politique, social et même racial[1]. Cela n’en a pas l’air mais c’est peut-être bien une « guerre civile impossible » qui se joue désormais dans la société contemporaine occidentale (ce qui s’étend en tant que modèle à bien d’autres régions du monde). On veut dire par là que les prétentions alternatives (féministes, égalistaristes, anticapitalistes, écologistes, animalistes, etc.) mènent un combat de fond contre l’État et sa biopolitique post-industrielle (virtualo-financière) et ingestionnelle[2] sans jamais parvenir à rendre physiquement la chose publique dans la res publica dans son ensemble. C’est par la société civile que les choses évoluent, moins souvent par l’État. Pour le coup, dans l’esprit du commun, toutes les revendications animalistes risquent de se valoir avec en arrière-plan l’agressivité potentielle à laquelle s’expose le quidam en permettant que l’animaliste se tienne encore là. Une philosophie comme celle de Gary Francione ou un parti animalo-thématique prônant tous deux la non-violence, n’empêcheront pas le sentiment de rejet à leur encontre, ainsi que celui de la méfiance. La parole court le risque d’être amalgamée à quelques faits divers pas forcément représentatifs du mouvement. Idem pour les actions de blocage dans les abattoirs. Il s’agit d’actions non-violentes mais combien de personnes, en voyant les gens en noir qui s’interposent au processus d’abattage, se disent que dans le lot il y en a qui cassent des vitrines ? P. Gelderloos à juste titre dit que : « Prétendre que toutes les violences se valent est assez commode pour les privilégiés qui se disent antiviolents mais qui bénéficient de la violence d’État (et qui redoutent la violence révolutionnaire, parce qu’une véritable révolution menacerait leurs privilèges). » (Comment la non-violence protège l’État… p.183) Il y aurait donc des violences utiles et les autres, la majeure partie probablement, qui seraient inutiles, c’est-à-dire contre-productives à la cause. Et évidemment, la démultiplication des groupes antispécistes, véganes, animalistes, didactiques, offensifs, économistes…, cette parcellisation nuit de manière immédiate à l’opposition que chacun-e émet contre l’exploitation animale. Il va s’en dire que puisque dans la conscience collective la « violence » est proscrite, le moindre débordement végane, la plus petite échauffourée antispéciste, un malheureux jet de pierre, est mal vu, et que c’est tout le travail de communication éducative dont les fruits sont retardés. N’oublions pas toutefois la paresse et la mauvaise foi qui jouent ensemble un rôle très important dans le fait que, bien que plutôt convaincues, de nombreuses personnes ne s’engagent pas à renoncer aux produits animaux. Bien entendu ils ne vous le diront pas et arguerons que les véganes et consort sont trop radicaux, que ce sont des extrémistes… et c’est sans compter l’édifice administratif et bureaucratique : « D’une certaine manière, l’outrance des défenseurs radicaux de la cause animale constitue l’un des plus puissant facteurs de légitimation du droit animalier, et l’un des plus forts encouragements à la conquête de son autonomie qui se heurte encore à de redoutables obstacles techniques[3]. »
   Il existe actuellement trop de dissensions au sein du mouvement pour que la cause animale gagne plus de terrain politique concernant la question pure et simple de l’abolitionnisme. Le nombre des personnes choisissant la défense des animaux augmente sans pour autant être assez significatif. C’est pourquoi, chacun voyant midi à sa porte, les « radicaux » ont besoin du travail de fond régulier des « week-end rebels » et autres « leisure-time-revolutionnaries[4] » qui informent le public et participent à ce que les actions directes soient de moins en moins assimilées à de la violence mais à quelque chose de nécessaire (une opposition physique, in vivo) face à un état de chose légal mais illégitime. À défaut que tout le monde fasse la même chose, il faut admettre la complémentarité des méthodes avec en tête qu’un soulèvement populaire unanime pour les animaux cela ne va pas arriver tout de suite, mais qu’en revanche les militant-e-s seront peut-être amenées à soutenir moralement des actions condamnées par l’État en vu de déstabiliser le système spéciste, que certain-e-s d’entre nous pourraient décider de déclencher.
*
   9) Systématiques :
   Loin de nous le désir d’assimiler l’antispécisme à l’écologisme. Il va de soi qu’il s’agit de deux pans de la réalité mondaine très différents, qu’on peut lutter pour l’un sans défendre l’autre, bien qu’ils s’interpénètrent au quotidien de manière évidente. De la même façon qu’untel ne pourra pas toujours porter ses choix de consommation sur des produits bio censés être meilleurs pour la santé planétaire, on ne peut pas stigmatiser d’emblée les personnes n’étant pas en situation de s’intéresser au véganisme. C’est dommage mais c’est comme ça. Non pas que la question soit obligatoirement celle des moyens et par conséquent du social. Il y a, tout bonnement, toute une multitude de situations qui expliquent le désintérêt des gens pour la cause animale, comme pour l’écologie d’ailleurs. Qu’est-ce que le départ de Nicolas Hulot du gouvernement français en août 2018, sinon un aveu d’impuissance de la part même d’un personnage public apprécié et pourtant ouvert aux compromis avec l’in-gestion biopolitique étatique actuelle ? Un signe que l’écologie — et l’on sait si les Verts successifs ont martelé leurs préventions depuis les années 1970 — ça n’est pas l’affaire de tous. Et pourquoi ? Parce que : l’économie ; dont les rouages principaux sont : la précarité, l’agiotage, le chantage, la concurrence contre l’invisible, l’uniformisme, l’acculturation, le hiérarchisme-collaborationnisme, la xénophobie, etc… De la sorte, on voit bien que ce système impérialiste qu’est le marché capitaliste dérégulatif ultra-libéral (autrement dit celui de la productivité ad æternam) est l’ennemi du monde donné. Non pas que l’humain ne puisse pas agir sur le monde et y faire des échanges de biens et y élaborer des objets techniques, mais il y a une marge entre agir et chambouler, et entre y faire son nid et y faire éclater des bombes nucléaires. Dans Le souci de la nature (apprendre, inventer, gouverner)[5], Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot nous disent : « Et si libéralisme et marxisme représentent le Tout de la modernité, alors l’écologisme est bien une critique de la modernité. Mais il est aussi une critique de l’universalité, par l’argument de la non-généralisabilité du mode de vie moderne. » Bien ; au-delà de la critique des « extrêmes » qui ont historiquement façonné le monde au XXe siècle d’où résulte notre monde délabré, on peut avancer que puisqu’on a passé même le cap de la post-modernité, l’écologie — grandement doublée d’antispécisme (ou animalisme), ce qu’on pourrait appeler de biocentrisme, cela doit être le nouvel ordre humaniste : un monde où le souci de chaque être vivant, autant que faire se peut, est le gage du respect de l’ensemble biotique, écouménal, organique, végétal et minéral. Ce monde globalisé est anhistorique désormais. L’information va si vite qu’il ne se construit plus comme avant. Dans cette immédiateté du « tout technologique » ou presque, il convient de repenser notre présence au monde (individuellement et collectivement) différemment. C’est ce qu’a développé après les travaux d’Augustin Berque, entre autres, le jeune philosophe Cédric Stolz, militant pour l’association 269 Life France. Dans son livre[6] il écrit : « Pour la mésologie, l’existence du sujet humain unifie les trois niveaux du sens dans une médiance-historicité qui comprend la dimension physique des orientations spatiales et des évolutions temporelles, la dimension charnelle des sensations, et la dimension mentale (ou spirituelle) des significations, établissant ainsi le lien entre l’objectif […] et le subjectif […]. » Dès lors, il n’y a plus aucune raison d’accorder trop de valeur aux traditions et aux événements historiques des nations. Ce passéisme tantôt réconfortant, tantôt rendant belliqueux ne sert encore une fois que des intérêts économistes à la vue courte. Nous vivons dans un monde de strates ayant des liens ascensionnels et descendants permanents, ici et maintenant. Les animaux et leurs intérêts propres en font partie intégrante. Dans ce monde pluriel (la pluralité est la qualité première de l’Être que recouvrent les étants), absolument tous les étant-vivants font de la biorésistance comme nous l’avons déjà évoqué. Celle qui nous intéresse, de biorésistance, est celle qui s’oppose à l’assujettissement de toute forme de vie animale — on peut y ajouter la destruction inutile des grandes forêts ou océans du monde en ce que ces lieux sont des écosystèmes fabuleux, des habitats d’une richesse immense, sans omettre qu’ils sont aussi pour nous des générateurs d’oxygène sans pareil. Ce qu’on veut dire ici, c’est précisément que les clivages ne servent à rien. Évoquer les différences oui, par esprit de distinction. Mais l’antispécisme ne peut aller seul, exactement comme il n’y a pas d’écologie véritable qui n’invite pas les populations au végétalisme. La libération animale est une exigence morale, un objectif éthique et en même temps une base métaphysique pour refondre pragmatiquement le monde tel que l’humain y est sans possibilité immédiate de s’en extraire s’il devenait invivable.
   La biorésistance, c’est ce melting-pot d’expressions biomilitantes et bioactivistes qui se complètent, c’est l’ensemble des actions ayant pour but de changer le monde (« civilisé ») en démontrant l’inanité d’un certain nombre de pratiques ataviques ayant cours, et en proposant des alternatives viables à ce qui est dénoncé.
   Par conséquent, il existe dans la complexité biotique et sociétale (lesquelles souvent sont contingentes) diverses philozoophies que nous identifions dans deux catégories principales, celle du parasitisme et celle de la symbiose.
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   10) Philozoophies :
   Le désintérêt qui mine l’écologie risque fort bien de se reproduire en milieu animaliste. C’est comme si le système humain était incapable de sortir de ce modèle qui étouffe les tentatives transverses. Les alternatives à la réalité humaine prédatrice restent à l’état de « mondes parallèles ». Ces mondes existent, on peut y vivre, sous couvert qu’il s’agisse de bulles (d’être en marge) à l’intérieur du monde dominant. L’animalisme (antispécisme, véganisme, végétalisme) n’échappe pas à cette « règle ». On repense à Gilles Lipovestsky qui, en 1983[7], faisait la remarque suivante à propos du capitalisme dont une des facultés est de rendre les gens indifférents : « Il n’y a pas ici échec ou résistance au système, l’apathie n’est pas un défaut de socialisation mais une nouvelle socialisation souple et « économique », une crispation nécessaire au fonctionnement du capitalisme moderne en tant que système expérimental accéléré et systématique. » À l’intérieur de ce système (ou agglomérat de systèmes), le milieu éco-techno-symbolique dont parle Stolz[8], force est de constater que l’indifférence générale favorise l’apathie et l’amuïssement. Partant, le silence est imposé là où il doit l’être, de façon que puisse s’accomplir dans l’impunité la besogne des bourreaux[9], comme l’a écrit Calaferte. Cela est valable partout où il y a de l’oppression d’êtres humains — des open space aux chantiers, des usines de textile aux bars de nuit… — et animaux.
   Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’une fois passé le choc — l’intense émotion — suscité par la révélation d’images très dures relatives à la condition animale dans le cadre de l’élevage industriel (toutes formes de ces élevages confondues), une fois qu’est enclenchée une normalisation matérielle de la cause, autrement dit une matérialisation standardisée des besoins inhérents à la philosophie de vie végane, il y a une habituation à la souffrance montrée, exactement comme en psychologie la fréquence d’une réponse diminue graduellement face à un stimulus de plus en plus connu, su — attendu. Ce n’est pas tant que les animalistes s’habituent à la souffrance animale (ils diront souvent que non mais on s’habitue et en même temps on s’habitue à ne pas vouloir s’habituer, c’est ce qui est très intéressant dans la psychologie des animalistes, ce fait qu’ils s’appliquent à subjectiver le rejet bourdieusien de l’habitus, ce qu’on pourrait appeler le conatus animalismus), les animalistes ont un rapport éminemment conflictuel avec la souffrance infligée aux animaux, donc avec tout un tas d’institutions légales (étatiques) ; ce sont les autres, les non-animalistes qui, volontairement ou non, s’habituent à ce qu’on leur montre des horreurs. Ils se diront indignés la plupart du temps mais ils passeront leur chemin. Pourquoi la chose (chose en tant que cause) écologiste aurait-elle rencontré le fiasco que l’on sait, et l’animaliste (antispécisme, véganisme, végétarisme) n’échouerait-elle pas ? De la même manière que la faim dans le monde cela fait des décennies qu’on en entend parler, cela a-t-il pour autant cessé ? Non. Louis Calaferte avait raison lorsque, emboîtant le pas à Guy Debord critiquant la société du spectacle, et se plaçant entre ce dernier et Noam Chomsky qui commençait sérieusement à dénoncer le système politico-médiatique à la même époque aux États-Unis, il écrivait qu’avec l’image télévisée, guerre, attentats, troubles sociaux, misère, sont devenus spectacle. De la sorte, l’indifférence générale gagne de façon foudroyante ; les gens de pouvoir sont de moins en moins gênés aux entournures[10]. Mine de rien, n’est-ce pas à cela que s’expose le mouvement animaliste ? Les scandales dévoilés régulièrement par L214, eu égard à leur ténacité et leur organisation, ne vont-ils pas finir par intégrer un paysage web-audiovisuel saturé, et générer lassitude et zapping ? Pour le dire sans ambages : si, dès leur premières images visionnées, les gens, la plupart du temps et d’entre eux, en avaient quelque chose à faire des animaux et de leur souffrances (pour celleux qui sont disponibles, n’oublions pas le facteur socioprofessionnel et les degrés de paupérisation qui accablent une grande partie des populations occidentales, c’est-à-dire de pays riches…), peut-être deviendraient-ils véganes plus ou moins rapidement.
   Philozoophiquement parlant, la recherche d’alternatives aux exploitations animales s’incrit dans un processus de luttes convergentes, ces luttes pour les dignités des vivants — y compris par conséquent non-humains. Préfigurant ce que nous verrons tout à l’heure, on peut dire qu’il s’agit de penser le monde dans les termes d’une philosophie zoophile en droit, ceci étant le centre éthique de tout biocentrisme en vue d’éprouver un être-au-monde en commun, de « maîtriser l’existence », de « vivre de ses propres ressources », de souveraineté et de partage du pouvoir[11] pour rependre les mots de Hans E. Widmer, là où les Communs représentent un contre-projet au marché et à l’État actuels[12]. Paraphrasant Jacques Derrida, on pourrait dire aussi que cette éthique devient signifiante non parce qu’elle est pensée et posée — après tout est-il inscrit dans le cosmos qu’il faut être gentil avec les animaux ou bien même avec nos semblables ? —, elle devient signifiante (elle se fiance au signe qu’elle émet, qu’elle est, et fait sens) dès lors qu’elle est actée, vécue, socialisée si l’on peut dire, mise en vue, vitalisée, partagée, etc. Cette éthique qui assure la prise en charge, en soin, du semblable, du dissemblable (et dans ce mot il reste « semblable », donc ce qui dissemble ressemble encore assez pour sembler autre mais demeurer comparable), voire de l’assemblable (on peut faire société interspécifique), ne peut exister que sur les bases de nos fragilités respectives. La bio-éthique ça n’est pas que le soin (care) en milieux médicalisés spécialisés. Ça peut être également, au-delà des conditions de travail, née des conditions sociétales et en réaction et réponse à quelque chose d’insoutenable que seule une parole libre peut permettre de soulager. Le dialogue dans tout ce qu’il a de noble, s’avère un outil de résistance parfait pour désamorcer le malaise intérieur (personnel) comme extérieur (société civile). Corine Pelluchon, dans un essai paru en 2011, dit que la résistance au mal passe par le langage et l’élaboration d’une parole juste, d’une parole vraie, où l’on ne travestit pas les mots et où il est possible d’ouvrir un espace de discussion[13]. Il doit y avoir autre chose encore, cela peut être espéré même s’il n’y a pas de certitude ici, comme possibilité à la fois de victoire et de consensus autour de la libération animale dans la société humaine, que l’horizon stérile du polemos, autrement dit non pas uniquement de la polémique, du goût du médiatique et du politique pour elle et pour plusieurs raisons dans le laps de temps que cela dure, mais véritablement de la guerre, de la bataille rangée ou en désordre, en tout cas physique, du corps à corps, de l’affrontement, fronts contre fronts, prêt-e-s à en découdre : déchirement du délicat tissu social — (?). Car si à force de montrer la personne censée voir ne voit plus, si rendre visible fait œuvre de voilement sur une réalité qui reste inchangée, si les efforts diplomatiques (on repense ici au travail lycanthrope de Baptiste Morizot évidemment, qui surgit d’une pensée derridienne et d’animots génélycologiques plus anciens) n’y suffisent plus pour crever l’écran, on dirait bien que toutes philozoophies pacifistes, toutes tentatives de pour-parlers non-violentes seraient dans l’impasse, comme lorsqu’un certain quinquennat dont on n’a apprécié jusqu’alors qu’environ la quinte […] reste, justement, impassible, inflexible face aux urgences des étant-vivants (et du décrochage écologique dans son ensemble), préférant flatter l’électorat des fusils de campagne, là où tous les milieux sociaux se valent dans le complexe maillage de la société, et où l’amitié pour la cause animale peut sourdre n’importe où mais, on le sait bien, de façon tout autant spontanée que rare. Qui faudra-t-il convaincre en premier ? Les gens rattachés au biopouvoir ? Ou bien celleux du peuple qui seraient éclairé-e-s de reconnaître la collision entre exploitation animale et misère humaine ? Il y aura manifestement de la place pour tou-te-s les biorésistant-e-s : là pour qui sera influente dans une entreprise ; là pour qui aura le bras long dans un Ministère ; là pour qui est apprécié dans son quartier, et écouté. Les philozoophies ne sont que les branches d’un arbre zoophylogénétique des idées et des actions qui s’ensuivent. Là celleux bloquant les abattoirs ; là celleux manifestant ; là celleux éduquant. L’important, d’abord, c’est de s’infiltrer, c’est-à-dire d’être là et que cela se voit. 200 000 véganes en France entre 2017 et 2018 paraît-il. Cela ferait peu. Assez vraisemblablement pour que les industriels cherchent à faire de l’argent sur ce ridicule créneau. Les philozoophies sont par conséquent en même temps parasitaires, empêcheuses de tourner en rond pour tout un tas de groupes humains implantés dans l’exploitation animale — l’État et sa gouvernance n’échappe pas à se grattage en règle –, et en même temps symbiotiques. Elles apportent un motif de changement dans l’industrie, dans la société, plus difficilement au Gouvernement selon son obédience, par ce fait qu’elles impulsent un certain évolutionnisme (peu importe que ces modifications soient perçues comme progressistes ou conservatrices par ailleurs, ce qu’elles sont tout à la fois) au sein de nombreux éléments de la société, et chez de plus en plus de personnes.
   On nous parle ici et là, au réel confluent de la nature et des intérêts des animaux, d’écofragmentation. La sauvageté serait en état d’émiettement. C’est un peu, cette nature qui se meurt, comme voir un building tout éclairé la nuit et petit à petit, mais de plus en plus rapidement, la lumière derrière les fenêtres s’éteindrait, vacillerait parfois avant de disparaître définitivement. La vieille métaphysique, forte de ses philosophies anthropocentrées, de son humanisme dernier, phare du monde civilisé […], aura bientôt fini d’achever ce monde foisonnant. Et c’est exponentiel. Extinction de masse. La sixième. Dans ce venant crépusculaire, le philosophe Baptiste Morizot propose, pour les loups aussi bien que pour d’autres espèces à la fois admirées et détestées par les humains, de […] leur donner l’espace et le temps pour qu’ils puissent évoluer (varier et être sélectionnés), et s’adapter à un monde qu’on a massivement transformé, et qui dans ses grandes lignes ne reviendra pas en arrière[14]. Il faut appliquer un autre modèle de rapport au monde[15]. Cette notion de marche arrière impossible, on la retrouve dans les pensées du personnage principal du roman de Camille Brunel La guérilla des animaux. Il faut bien réaliser une chose, on veut dire être pleinement lucide malgré l’opacité ambiante, à propos de cette question de l’état du monde dans lequel les États-nations l’abandonnent en pratiquant une biopolotique le transformant en vaste nécropole : ce n’est pas le problème que toute vie n’y soit plus un jour, qui s’en soucierait alors ? — personne. C’est le problème de la souffrance engendrée maintenant et en attendant. Or, chaque fois que du mal est infligé à un animal, ce que le savoir de son industrialisation ne permet pas vraiment d’en conscientiser l’ampleur (et peut-être heureusement), on s’enfonce un peu plus dans ce désert, dont pourtant au plus profond de nous — viscéralement, vitalement — nous réprouvons la possibilité, exactement comme l’idée de notre propre mort nous est étrangère (unheimlich).

 

M.

 

(street art militant – Argentine)

 

(partie VI)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

 

   [1] Droit de cité, p.44. (Folio).
   [2] Voir la partie II de Biorésistances. Philozoophies Des Révoltes Parasitisaires Ou Symbiotiques, in « De violentes conditions », le terme d’in-gestion.
   [3] Jean-Pierre Marguénaud, p.344 in L’animal, sous la direction de Marlène Jouan et Jean-Yves Goffi (Vrin, Recherches sur la philosophie et le langage — 2016)
   [4] Les expressions « rebelles du week-end » et « révolutionnaires sur leur temps libre » sont citées p.137 dans La violence : oui ou non : une discussion nécessaire.
   [5] p.47, CNRS Editions (2017).
   [6] p.27 in Des animaux sur la Terre (2017, 2018, éditions L’Harmattan).
   [7] p.61 in L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain (Folio essais).
   [8] Cf. Des animaux sur la Terre, p.28.
   [9] p.24 in Droit de cité.
   [10] Ibid., p.118.
   [11] p.12 in Voisinages & Communs, auteur : p.m. (2016), Editions de L’Eclat.
   [12] Ibid., p.14. (cf. les économies alternatives  sont possibles, débarrassés du fétiche de la rentabilisation qui est une éternelle défaillance.)
   [13] Cf. pp.240-241 in Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature (Cerf éditions).
   [14] Sur la piste animale, p.143 (Actes Sud, Mondes sauvages — 2018)
   [15] Ibid., p.160. L’auteur dit : « On ne change de métaphysique qu’en changeant de pratiques. »

2 réflexions sur “VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES. PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES (PARTIE V)

  1. Keep the good fight, every time I go shopping for my vegetables I can see the indifference of the many, however most of my circle of friends are vegans, so there’s people changing their attitudes. 🙂

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