VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES. PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES (PARTIE VIII)

— VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES
PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES

 

   13) Égocité ou la violence contre soi :
   Si l’on dit d’après André Gorz que la lutte pour une société différente est vaine si on ne lutte pas pour une alimentation différente, ça n’est pas que cela suffise pour que le sort du moindre animal soit réglé positivement. Mais enfin, quand, alors que ces derniers mois dans l’actualité l’antispécisme s’est invité aux côtés du véganisme, dans les émissions, les débats, les journaux, où l’on oppose fréquemment la destruction de quelques vitrines comme une violence égale ou plus forte que la destruction de millions d’êtres vivants par jour en France (des milliards dans le monde), et qu’on entend une activiste dénigrer le véganisme car il serait « spéciste » de faire le choix individuel d’ arrêter de participer à l’exploitaion des animaux, on croit rêver ![1] Ne suffit-il pas que des commerces soient vandalisés — par des défenseurs des animaux ou non… — ou qu’un abattoir brûle en partie dans un incendie qui semble criminel ? Manifestement non : il faut utiliser les médias pour salir des véganes et autres militant-e-s pas assez animalistes pour la créatrice de Boucherie Abolition.
   Si, sur le fond (l’antispécisme), il faut soutenir les idées de cette association (notamment au travers d’actions comme Boucher pas un métier ou encore Bullshit lors d’un salon de l’élevage), force est de constater que son discours n’est absolument pas clair pour le grand public. Que vont comprendre les gens au « nesclavage », au « viol procréatif » et à ce « génocide » quand toute la filière chante à tue-tête la tradition et les belles « races à viande » reproduites ad æternam dans nos régions et joue sur la corde sensible de la nostalgie, du c’était mieux avant, de l’artisanat, et fait naître à l’envi tant d’êtres innocents voués à souffrir ? On ne parle plus comme ça à la télévision en 2018 si l’on désire être compris-e.
   S’il convient de s’engager contre ce que Ghassan Hage nomme les dispositifs économiques et politiques extractivistes voués à tout réifier[2], on ne peut pas tout mélanger et/ ou renier en vertu de la très haute opinion qu’on se fait de ses propres (et quasi suprématistes) idées. On n’existe pas que par des indignations et des cris. La cause animale ne doit pas servir à quiconque à exister. Elle doit être un sens possible donné à une vie. Chacun-e appréciera comment iel escompte mener cette lutte pour la libération des animaux. Passe encore les vitrines visées par une jeunesse en colère qui a besoin de défouler l’énergie noire de sa frustration et de sa trop fragile empathie pour parvenir à temporiser et continuer d’aller de l’avant — et qui n’aura pas toujours mesuré la portée de son geste. Passe encore l’abattoir incendié puisqu’il ne s’agit que de matériel et d’histoire d’assurance (Laurent Wauquiez a annoncé que la région va verser 200 000 euros d’aide) et qu’on ne s’en prend jamais physiquement à des personnes, même s’il est évident que la crispation étatique (donc policière et répressive) va aller croissant (si ce n’est pas une réponse manu militari des professionnels de ces secteurs). Mais justement : plutôt que de chercher à tirer la couverture à soi en créant ses slogans, ses logos, en surjouant sa colère, et cherchant à être « spécifiques », ça en devient spécieux. Et de ce biais de species (regard, aspect) porté sur soi de façon d’attirer ceux des autres, il n’y a qu’un pas à une forme pernicieuse de spéciéité. Autrement dit, la qualité de cette attitude hautaine et fermée ne suggère pas la compréhension du public qui aura tôt fait de bannir tous les animalistes au motif qu’ils sont désagréables et non avenant-e-s.
   N’est-il pas envisagable d’affirmer qu’on acquiert plus de liberté en libérant ceux qui ne le sont pas ? Plus l’organisme est complexe, plus il est libre, disait François Jacob[3]. C’est pourquoi sans doute il est si difficile aux humains de s’entendre entre eux — trop humains donc trop libres (?). Comment dès lors faire comprendre que l’être vivant représente bien l’exécution d’un dessein, mais qu’aucune intelligence n’a conçu, [qu’]il tend vers un but, mais qu’auncune volonté n’a choisi[4] et qu’il s’appartient à lui-même et non à ses contempteurs de la sélection génétique et de la zootechnie ? Nous avons besoin — pour les animaux et non pour nous — d’un consensus, d’une homonoia. Nous avons besoin d’être uni-e-s pour les animaux démunis. Toute violence que s’inflige un groupe ayant une inspiration commune est violence contre ses propres idées. Violence contre celleux qu’il défend.
*
   14) Devenir-animal — permanence de la lutte et sa fin :
   Dans ses travaux élaborés avec Félix Guattari, Gilles Deleuze s’était penché sur le concept de « devenir-animal ». Bien évidemment ce devenir est inéluctable. À moins de ne jamais exister, et ce juqu’à ce qu’on n’existe plus, tout être vivant à un devenir, plus ou moins conscientisé. De façon toute théorique, celui de l’Homme serait dans l’Animal. Mais l’Animal n’existe pas et il y des animaux. Aussi y a-t-il des humain-e-s. Ce devenir, sans entrer plus avant dans la philosophie deleuzienne de Mille plateaux ou Différence et répétition, est intéressant en ce qu’il nous dit, grosso modo, que revenir est l’être, mais seulement l’être du devenir. Nous pourrions y entendre — c’est une hypothèse admissible en notre époque animalitaire parce que zoocide — que le devenir-animal de l’Homme est dans le respect et la protection accordée à sa meilleure part d’animalité au monde : toutes ces autres expressions individuées du vivant et animées du même principe, phylogénétiquement. Analogisme pour sûr, comme le décrit P. Descola, c’est le futur de la reconnaisance animiste qu’on a présentée jusqu’ici. Faire de l’autre ma continuité tout en admettant que c’est la différence (de l’autre animal, de l’autre humain-e, l’espace, l’ouvert entre nous) qui entérine ma subjectivité, mon Je — animal que donc  je suis, écrit Derrida. Et à la suite de Deleuze qui affirme que le devenir-animal de l’homme est réel, sans que soit réel le devenir qu’il devient ; et, simultanément, le devenir-autre de l’animal est réel sans que cet autre soit réel[5], nous affirmons le contraire. Le devenir-animal de l’homme devient réel quand le devenir-autre de l’animal est réalisé par sa libération (ce qui le rend à son devenir propre). C’est alors que l’animalité de l’homme se révèle et rayonne d’humanité pour tous ces animaux qui n’ont que leur liberté à offrir à nos connaissance et admiration, pour nous savoir vivre nous aussi.
   Il faut rappeler pourquoi l’animalisme est un enjeu de civilisation tel que jamais les civilisations n’en connurent. Dès 1977, André Gorz avait, avec d’autres, parfaitement identifié le problème de l’injustice systémique sociétale : « La continuité de l’État ne se fonde plus sur la force de conviction de son idéologie ni sur l’adhésion de la majorité du peuple à ses buts politiques, mais sur les ruses et les trafics d’influences de puissances occultes, sur le pouvoir bureaucratique d’appareils centralisés tels que l’administration, la police, l’armée et, souvent, les syndicats. » Et c’est vrai qu’il y a eu et qu’il y a encore « subsomption par le capital de tous les domaines d’activité » et que cela mène à toujours plus de « dépérissement de la société civile » hormis chaque fois pour une poignée d’enrichi-e-s (cf. Écologie et Politique. Écologie et Liberté, p.104) Cela s’est constitué, avec l’aval des peuples sans cesse aveuglés par les pseudo-richesses qu’ils passent leur vie à produire, à consommer et à jeter, à partir du modèle américain et suédois, on cite encore une fois A. Gorz : « Ils utilisent, pour se nourrir, 20% des surfaces agricoles du globe en plus des leurs propres. Ils établissent actuellement au Sahel, en pleine famine, un élevage de 150 000 hectares qui doit fournir de la viande à l’Europe. Ils donnent les deux tiers de la récolte de soja à leurs bêtes, alors que le soja est le principal aliment protéinique pour 1 milliard d’habitants de l’Asie. Ils utilisent 800 à 900 kilos de céréales par an et par tête pour engraisser cheptels et volailles, alors que 150 à 200 kilos suffisent à un habitant du tiers-monde pour se nourrir, lui-même et ses poules. » — « Il a suffi de soixante dix ans à l’agriculture moderne pour détruire, de 1882 à 1952, la moitié de l’humus sur 38,5% des terres cultivées. L’étendue des terres impropres à la culture a augmenté, durant cette période, de 1,5 milliard d’hectares. Plus du tiers des forêts existant en 1882 ont été rasées (soit 1,9 milliard d’hectares). Sur les 1,2 milliard d’hectares actuellement cultivés, il ne reste que 0,5 milliard d’hectares de « bonnes terres ». » (op. cit. p.180) C’était en 1977…
   Il est donc capital de rénover de fond en comble le politique. La permaculture végane, si dans le même temps cessaient rapidement les diverses formes d’élevage vouées à l’alimentation carnée, à la recherche fondamentale, à l’habillement, la cosmétique et le sport et les loisirs, serait à même d’aider grandement les populations à se nourrir décemment. Dans son essai, Emmanuel Delannoy nous explique qu’il convient de gérer ce qu’il appelle le « capital naturel » : « Le concept de capital naturel repose sur le constat que toute activité économique suppose, directement ou indirectement, un prélèvement puis une transformation de matière première ou d’énergies issues des écosystèmes. […] Gérer le capital naturel implique de prendre en compte la perte de richesse que constitue la dégradation des écosystèmes et la consommation des ressources qui en sont extraites. » (Permaéconomie, p.38) De la même manière que quand Delannoy suggère qu’intervenir sur les milieux naturels nécessite de créer des emplois non délocalisables, non substituables par des machines[6], les permaculture et permaéconomie véganes tiendraient compte des impacts des activités humaines sur les autres êtres vivants au sein de leurs habitats, de sorte à soit ne plus rester en certains lieux, soit à s’y adapter pour que les activités enrichissent leur environnement plutôt que l’inverse. Le mot de gestion de la biodiversité est par ailleurs ici trop fort, disons galvaudé, puisqu’en aucun cas il s’agit de défendre la « nature » abstraite et des biomasses anonymes, mais toujours avoir en tête que l’on a affaire chaque fois à un individu. La gestion de groupes est sans doute plus simple. Toutefois les groupes sont des ensembles de personnes humaines ou non, distinctes les unes des autres. On fera remarquer que le végétalisme (et par extension le véganisme antispéciste) est un très bon comportement pour une permaculture économique puisqu’en définitive la prédation est le moins efficace des modes de survies terrestres. Évidemment, c’est sans compter l’organisation des êtres humains et leur goût de la rationalisation qui font d’eux des animaux tout à fait à part dans bien des aspects. Reste que la prédation est synonyme de gâchis d’énergie et de temps, donc de temps de vivre, ce qu’on constate aisément dans la structure sociale établie autour du moyeu capitaliste. Ainsi, Baptiste Morizot dans son dernier essai Sur la piste animale, nous rappelle la loi de Lindeman : « […], seule dix pour cent de la biomasse passent d’un niveau de la pyramide trophique à un niveau supérieur. C’est-à-dire qu’un dixième de la biomasse végétale circule, par le broutage, vers les herbivores. Et encore un dixième seulement circule, de la biomasse des herbivores jusqu’aux carnivores, par la prédation. Cela explique d’abord la mosaïque proportionnelle de nos paysages vivants : il y a beaucoup plus de végétaux autotrophes que d’herbivores, et beaucoup plus d’herbivores que de carnivores. Contrairement aux herbivores les prédateurs doivent capturer des vivants qui ne veulent pas mourir, et ils échouent souvent dans cette quête (on estime par exemple que les loups sont victorieux lors d’une chasse sur dix seulement environ). » (p.44, Acte Sud, « Mondes sauvages ») La permaculture, c’est le fait de se rapprocher des formes de vie autotrophes et non individuées, dont on peut profiter des caractères allopathiques lorsqu’on met certaines espèces en présence les unes des autres.
   En ôtant tout côté mystique à l’affaire, il faut bien comprendre que cette planète dont on défend l’existence des êtres vivants, fonctionne donc sans objectif aucun mais poursuit une « évolution » hasardeuse, libre, à condition tout comme un corps, que celui-ci soit en bonne santé. Et un corps, c’est déjà en soi tout un écosystème, le corps humain possédant un nombre 10 fois plus grand de cellules non humaines que de cellules humaines, puisque nous hébergeons près de 2 kg de bactéries et autres micro-organismes, que nous n’avons pas encore tous inventoriés, et sans lesquels nous serions incapables de digérer nos aliments, de respirer ou de résister aux agressions[7]. C’est une manière de lutter contre les systèmes mortifères.
   Le déterminisme humain vient changer la donne. Il permet d’envisager un monde basé sur l’auto-évolution — fondée sur l’éthique — et qui par conséquent peut choisir une existence non-violente.
*
   15) Biorésister : l’offensive sans la violence :
   Si on désire ce monde libéré de l’asservissement des animaux par des humains qui se font encore tant de tort entre eux, il faut envisager la notion de « transformation de l’espèce» comme l’appelle Jürgen Habermas. Il s’agit du fait que […] la perspective s’impose que l’humanité puisse prendre en main elle-même son évolution biologique[8].
   Loin de nous d’imaginer que cette perspective ne se dessine que sur un horizon ultra-technique, celui-là même redouté par les penseurs anti-animalistes tels Étienne Bimbenet ou Francis Wolff, pour ne citer qu’eux. Comme le dit Habermas, certains pensent cette perspective comme un véritable commencement d’un processus évolutif qui non seulement s’auto-régule mais encore est déjà individué. …tout ce qui peut être biologiquement défini comme spécimen humain doit être regardé comme une personne potentielle […][9]. Dans ce cas on pense au développement de la robotique et aux questions soulevées il y a plusieurs décennies par Isaac Asimov. Mais, bien avant la question de l’intelligence artificielle ou du transhumanisme, on peut bien envisager une évolution éthique incluant dans le cadre de ce qui mérite humanité, les animaux. C’est ainsi que, sans forcément devoir penser ou s’inquiéter à propos des métamorphoses possibles des humain-e-s dans l’avenir, il est plus pressant et plus juste de s’intéresser à la cause animale. Il y a bien des façons d’aborder la question. Sur un plan personnel peu d’options : le véganisme est la plus aboutie. Sur un plan politique et donc collectif il y a diverses voies possibles et beaucoup d’actions à mener sur le terrain, dans la rue, sur le web, dans les médias, afin d’interpeller la conscience citoyenne au sort non enviable des animaux. Tania Mouraud, une artiste d’art contemporain, a travaillé la question des images de maltraitance animale afin de les soumettre au regard et à la réflexion du public. Elle explique que dans sa vidéo de performance présentée aux Instants Chavirés à Montreuil, [elle] montre des abattoirs et, notamment, une image terrible où un homme donne des coups de botte à un veau à Terre. [Elle] y affronte ce qui [lui] est insoutenable[10]. C’est une forme de biorésistance que d’utiliser tel ou tel médium pour, sous une forme esthétisée, faire voir une réalité d’ordinaire cachée, et forcer le spectateur à y penser. Ailleurs, c’est Hélène Singer qui, nous parlant de Claude Lévêque dit qu’il travaille sur l’aliénation de la liberté, selon lui l’artiste serait actuellement le propre auteur de son enfermement, pris dans cette « auto-censure ambiante qui est sournoise ». S’il n’y a pas de volonté de renverser le système de l’intérieur (ce qui serait naïf), l’intégrité et la prise de position sont déjà pour lui une forme de résistance[11]. C’est ce qu’on pour eux les militant-e-s et activistes de la cause animale : l’intégrité et la prise de position, pour défendre la dignité les animaux asservis. Il est nécessaire de faire connaître cette prise de position par toutes sortes de moyens forcément complémentaires. On distingue deux exceptions :
  • La confrontation physique doit rester celle d’une occupation et non d’une bataille rangée avec effusion de sang et blessures.
  • Il est inutile et contre-productif de porter atteinte aux méthodes de sensibilisation ou de lutte différentes choisies par d’autres.
   Si la violence éclate « nécessairement » ici ou là lors des changements des grands modèles sociaux, est-il profitable aux animaux de l’exercer en leur nom ? Les actions directes ont leur utilité. Le vandalisme, qu’on distingue de la vraie violence qui s’exerce sur un individu humain ou non-humain, reste compréhensible mais ne ferait rien gagner à la cause sauf à se généraliser. Puis s’il se généralisait tant que ça, cela signifierait qu’il y aurait une majorité de gens en faveur de la libération animale. Nous changerions donc rapidement de paradigme et n’aurions pas besoin d’employer de telles méthodes. Comme le dit Françis Dupuis-Déri dans sa préface à Comment la non-violence protège l’État… de Peter Gelderloos, il soutient « la diversité des tactiques » car il n’existe pas de « code moral universel immuable ». Lui est « partisan d’un activisme révolutionnaire ou offensif » qui exclue la vraie violence, autrement dit l’atteinte aux personnes tout comme nous réprouvons la violence faite aux animaux ou celle utilisée parfois gratuitement contre les groupes alternatifs manifestant par les forces de l’ordre. « […] accepter que d’autres que nous veuillent participer à un mouvement selon les modalités qui leur conviennent, dit Dupuis-Déri, et que personne ne devrait prétendre détenir l’autorité politique ou morale pour imposer une seule et unique manière d’être dans les rues. » est la base de la démocratie (op.cit. pp.24 & 41).
   D’autant qu’à l’heure actuelle les lignes se précisent. On parle dorénavant des « anti-viande » et les éleveurs et les professionnels du carnisme font pression au sein de l’État pour endiguer ce qui pourtant va historiquement de soi mais dérange à la fois un certain ordre économique (des positions de pouvoir) et une conscience collective de plus en plus sensible à la condition animale mais qui ne tranche pas définitivement la question (cf. le flexitarisme). Il est donc difficile, surtout pour les personnes très engagées pour la cause animale (impliquées tous les jours, physiquement), de garder le cap sans que cela ne se fasse à leurs risques et périls. Marie-Pierre Hage, dans son ouvrage Qui somme-nous pour traiter ainsi les animaux ? nous rappelle que d’après l’ONG Global Witness, deux cent un meurtres ont été répertoriés, sans compter les militants disparus dans laisser de traces. Le fait de défendre l’environnement et les animaux est devenu un danger face aux multinationales pour qui ne compte que leur profit, face aux intérêts des États et aux trafics organisés par différentes mafia[12]. Et de citer quelques noms de personnes assassinées : Dyan Fossey, Wayne Lotter, George Adamson, Berta Càceres, Joselito « Anoy » Pasaporte, Roger Gower, etc.
   On voit que s’il est indéniable que certaines formes d’offensives doivent être menées afin de contrecarrer le système spéciste, il vaut mieux ne pas générer de conflits pouvant dégénérer. Il faut gêner et montrer, ce que tou-te-s les militant-e-s ne peuvent pas faire, fonction de leurs possibilités et capacités respectives. Cela doit être respecté tout comme le véganisme (qui n’est donc pas un spécisme) en tant qu’objection de conscience comme le définit parfaitement bien Virginia Markus dans son dernier ouvrage Désobéir avec amour.
   Pour les animaux, l’heure n’est donc pas à se tromper d’adversaire(s). Il va aussi falloir organiser une riposte intellectuelle d’envergure afin que les étiquettes de « violence », « terrorisme », « écoterrorisme » ou, comme on le redoute, de « bioterrorisme » ne soient pas ou plus collées systématiquement au front du mouvement de libération animale et par voie de conséquence à celui des militant-e-s. Il est nécessaire de déconstruire rapidement cette image détestable dont souhaite profiter l’économie carniste aux dépens des animaux.
   Ne pas se laisser enfermer dans une image robespierriste est capital pour la suite de cette révolution végane/antispéciste. Effectivement, à force que les médias ne relayent que principalement les informations (faits divers) ayant trait aux attaques de vitrines de commerces carnistes, le focus attire à la fois l’attention sur la question, certes, mais sert de prétexte à la répression lobbyiste-étatiste pour devenir de plus en plus dure. Dans son dernier ouvrage, la militante suisse Virginia Markus est parvenu à rendre assez claire cette situation dans laquelle un nombre croissant de personnes s’engage, on veut parler de l’activisme et des formes actives de désobéissance civile et de l’action directe. Comme elle le rappelle très justement : « « Aimer » ou « prendre parti » pour les animaux ne se résume plus à signer des pétitions, cotiser pour des ONG, fondations, associations, ou s’abstenir dans son coin de manger leur chair, mais implique la nécessité de militer activement pour que leur statut d’individu soit légalement reconnu. » (pp.22-23, Éditions Labor et Fides, collection « LF. Écologie — 2018) Reconnaissant par là même, tout comme nous le faisions dans une partie précédente, que les mouvements de justice sociale ont abouti grâce à une multitude de stratégie militantes ; tantôt légales et pacifistes, tantôt dissidentes et perturbatrices[13], Virginia Markus est toute proche de ce que nous opposions à Alain Finkielkraut et son effroyable nostalgie des prairies bovines d’antan, laissant penser qu’il est légitime (cf. normal) quelque part de profiter des animaux dans des formes de travail dont la finalité est la mort et la dévoration (notre fameuse in-gestion biopolitique), quand nous demandions au philosophe si par éthique l’amour durait, puisque c’est bien en elle, dans le profond respect de l’ethos d’autrui, que surgit cette pulsion de rébellion au système spéciste qui devient bel et bien une forme d’amour inconditionnel. Cet amour ne demande rien en retour aux animaux, pas de devoirs, mais se contente de se mettre en travers du chemin des bourreaux des animaux et de faire entendre leur droit fondamental de vivre — ou de ne pas naître pour être exploités. Avec un brin d’espièglerie, V. Markus démontre même que la désobéissance n’a rien extraordinairement en soi puisque, moralement légitimes ou non, tout le monde contrevient à un moment donné ou un autre aux règlements et aux lois : « […] quelle différence établir entre les contournements à la législation pratiqués en douce par tout un chacun et la revendication d’une forme de dissidence dans le cadre d’un mouvement militant ? » (p.31) Qui n’a pas grillé un feu ou franchi une limite interdite ? Les chasseurs eux-mêmes respectent-ils leurs quotas de chasse ? […]
   Enfin, lors d’un communiqué de réseau social, Virginia Markus a émi cet avis que nous défendons parce que pendant ce temps-là les animaux subissent toujours l’ignominie que l’on sait : […] cessons de nous diviser, cessons de supplier les gens de considérer les animaux dans leurs intérêts propres : agissons partout, tout le temps. Les animaux résistent à l’injustice, résistons avec eux, en faisant passer leurs intérêts avant ceux des personnes qui profitent égoïstement de leur crime. N’attendons pas que l’opinion publique majoritaire parvienne un jour enfin, à accorder ses actions aux valeurs qu’elle se vante de prôner en théorie[14].
   Qui plus est, les actions qui dérangent comme les occupations d’abattoirs ou de sièges sociaux d’entreprises, les assauts contestataires donnés dans les salons de l’élevage ou devant les palais de Justice, obtiennent de plus prestes et plus fortes réponses. Récemment, l’association Earth Résistance a reçu une amende de 1000 euros au motif de « l’existence d’un dommage imminent » visant à empêcher ces militant-e-s de manifester au sommet de l’élevage à Cournon d’Auvergne[15]. C’était sans compter cet autre avertissement que toute personne représentant Earth Résistance aperçue à proximité du « sommet » risquait de se voir infliger 10 000 euros d’amende. Le Juge aurait-il de la famille dans l’agriculture ?
   Comme l’a écrit la philosophe Florence Burgat, l’adversité des choses est nécessaire à la liberté, et c’est sur ce fond de résistance seulement qu’elle peut se constituer[16]. Nous encourageons donc toutes celles et ceux qui biorésistent : les animaux qui dans leur grande majorité ne parviennent pas à échapper à leur calvaire ; les militant-e-s qui consacrent énormément de temps à sensibiliser le public, les activistes qui prennent des risques judiciaires importants pour forcer la question du spécisme à répondre lors d’un débat de société pour que change la société ; les combattant-e-s de toujours qui conjuguent animalitarisme et animalisme avec humanitarisme et humanisme ; les guérilléros du quotidien qui participent à insuffler ce changement dans les mentalités ; les écrivain-e-s qui écrivent pour les animaux, etc.
  Et, puisqu’on ne peut pas accompagner les animaux jusque sous le matador, ni tendre la gorge avec eux pour que le couteau nous saigne
        puisque ça n’est pas une guerre et qu’il n’y a pas d’ennemis mais des adversaires qu’il faut rallier à notre cause
        puisque ce combat n’est pas seulement affaire d’êtres humains ni d’opinion ou de croyance mais de justice pure, d’éthique
        puisqu’on ne peut pas tout à fait calquer sur des situations historiques connues celle des animaux asservis, comme le rappelait Rudi Dutschke à propos de Che Guevara s’exprimant sur le Vietnam : Il ne suffit pas de souhaiter bon succès aux victimes de l’agression, il faut participer à leur destin, il faut les accompagner à la mort ou à la victoire[17]
        puisqu’il faut par tous les moyens légaux et illégaux faire changer la conception sociétale de la légalité et délivrer tous les animaux du joug humain sans jamais verser dans une violence similaire à celle que les hommes infligent aux animaux ou entre eux en avouant parfois s’être abandonnés à la bestialité
        puisqu’il faut conclure
        puisque tant qu’il y aura quelqu’un-e d’indigné-e pour donner d’une façon ou d’une autre de sa personne et de sa voix, Gilles Deleuze n’aura pas encore eu tort quant à la résistance :
« Écrire, c’est toujours écrire pour les animaux, à leur place. C’est ça résister : […] »

 

M.

 

(street art – Invader – Vincennes)

 

 

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

   [1] Cette manière de dramatiser la cause animale, de s’en saisir dans le registre du tragique et du pathos, n’est pas exclusive à Boucherie Abolition et sa leader. D’autres groupes ou associatons cultivent le goût du victimisme-tiers, du souffrir animal par procuration. Jusqu’ici cela ne s’est pas avéré utile pour les animaux. Pas plus que de vivre son véganisme et d’inspirer d’autres personnes autour de soi à le devenir.
   [2] p.137 in Le loup et le musulman (Wildproject, 2017).
   [3] La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, p.207 (Tel Gallimard).
   [4] Ibid., p.10.
   [5] Mille plateaux, p.291 (Les éditions de minuit, collectio « critique »).
   [6] Op. cit. p.45.
   [7] Ibid., p.54.
   [8] L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? p.38 (Tel Gallimard)
   [9] Ibid., p.51.
   [10] Citation du texte de Raphaël Abrille « Where is the unknown ? Entretien avec Tania Mouraud » dans la revue Ligeia. Dossier sur L’art et l’animalité, juin 2016 (n°145-148), p.120.
   [11] Ibid., p.26.
   [12] p.123. Editeur : Libre et solidaire (2018).
   [13] Op. cit. p.35.
   [14] Post du 24/09/2018 : https://www.facebook.com/virginiamarkusofficiel/posts/1054795008013560
   [15] Post du 05/10/2018 consulté le 06/10/2018 : https://www.facebook.com/EarthResist/photos/a.1641043015909857/2264622630218556/?type=3&theater
   [16] Être le bien d’un autre, p101. Rivage Poche — 2018.
   [17] p.131 in Herbert Marcuse : La fin de l’utopie (1968).

 

2 réflexions sur “VÉGANOSOPHIA — BIORÉSISTANCES. PHILOZOOPHIES DES RÉVOLTES PARASITAIRES OU SYMBIOTIQUES (PARTIE VIII)

  1. Thank you for your fight for what’s not only wise, and justly, and to reach with the voice of truth, to all who wish for a better World.
    A great teacher of mine, used to say, wars, and violence are directly linked to the violence we inflict into the creatures we kill, and a just reward for our crime, of feeding ourselves with the corpses of the innocent.

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