« PHILOSOPHIE ET ANIMALISME » : UN NOUVEAU PLÉONASME — UNE INTERVIEW DE FLORENCE BURGAT

— UNE INTERVIEW DE FLORENCE BURGAT —

 

 

 

« Peut-être plus nettement que dans les amitiés humaines qui finissent par s’expliquer, avec les animaux, le fait brut, nu, sans raison, s’impose : on s’aime. »
in Vivre avec un inconnu. Miettes philosophiques sur les chats — Florence Burgat (2016)

 

 

 

   Pour le numéro d’été de la revue Alternatives Végétariennes de l’Association Végétarienne de France, la philosophe Florence Burgat, Directrice de recherche à l’INRA, Directrice de séminaire à l’EHESS et membre des Archives Husserl, a très aimablement accepté de répondre à quelques questions que nous voulions lui poser. C’était à l’occasion de la sortie de son livre Être le bien d’un autre et de sa préface à un petit recueil de textes de Gandhi à propos du végétarisme, mais c’était surtout pour nous l’opportunité d’interroger une figure très engagée dans la cause animale depuis plus de deux décennies, et dont la pensée est une des plus aiguisées et élégantes. On veut dire par là que Florence Burgat a produit dans son œuvre un véritable phénomène philosophique et littéraire propre à nous permettre à tout-te-s l’expérience procuratoire de suspendre (épochè) un temps notre vécu spécifiquement humain afin d’être à la place d’autres animaux que nous-mêmes, et de comprendre — autrement dit : de prendre avec soi — la condition animale comme l’objet d’une véritable incarnation (subjectivité) chaque fois en tant que pars pro toto de ce qu’est vivre et peu importe sous quelle forme cette expérience vécue (erlebnis) a lieu, pourvu que son individuation se poursuive telle qu’elle s’autodéfinit — contre l’anéantissement animal auquel se livre l’insatiable humanité.

 

   Voici donc notre échange privilégié avec la philosophe, paru en juillet dans le N°132 d’Alternatives Végétariennes. Et nous dirions après elle et Montaigne que philosopher est apprendre l’étonnement du vivre.
   Bonne lecture ;
   K&M

 

 

Florence Burgat, qu’est-ce qui est venu en premier chez vous, l’amour de la sagesse ou celle des animaux ?
Enfant, j’étais, attirée, voire fascinée par les animaux : leur mystère, leur beauté, le fait que nous ne puissions les comprendre que de manière oblique… La mort ou la mise à mort d’animaux, dont j’ai pu être la spectatrice involontaire, parfois forcée, me sont d’emblée apparues comme des évènements tragiques — ce qu’est la mort elle-même, cette fin de tous les possibles, cette immobilité définitive. Je ne l’ai jamais vue comme une chose « naturelle ». Mais ce n’est que bien plus tard, alors que j’étais déjà étudiante en philosophie depuis plusieurs années, que la réalité de la condition animale, par le prisme de celle des animaux destinés à la boucherie, m’est apparue. Ce sont des images d’abattage d’un bovin, vues par hasard, qui sont à l’origine d’une réorientation de mes thèmes de recherche. Je ne revendiquerai pas la définition d’amour de la sagesse pour la philosophie, qui convient mieux à une partie de la philosophie antique comme mode de vie. La philosophie, telle qu’elle est déjà définie par Aristote, c’est l’étonnement. Vladimir Jankélévitch écrit que « philosopher, c’est se comporter à l’égard du monde comme si rien n’allait de soi ». C’est cet étonnement que j’ai appliqué à l’évidence, qui passe pour telle, du « fait carnivore ».

 

Gandhi pensait qu’une belle offre alimentaire végétarienne permettrait aux masses de franchir le pas. Nous y sommes. Bientôt la viande de synthèse sera une réalité. Cela sera-t-il suffisant pour éradiquer la pulsion de sacrifice inscrite dans l’acte de manger de la chair ? Ou est-ce plutôt par le Droit qu’on comblera ce vide ?
Cette question nous conduit au cœur du problème : tuons-nous des animaux pour déguster cette matière abstraite qu’on appelle « la viande » ou mangeons-nous de la viande pour tuer des animaux ? Claude Lévi-Strauss note que tuer des animaux pour s’en nourrir pose à toutes les sociétés un problème philosophique qu’elles doivent résoudre pour que la pratique s’impose et se pérennise.  En situation de survie, on peut concevoir que des constructions mentales, telles que la comédie du consentement de la victime, des excuses proférées après coup ou, dans les sociétés occidentales, une différence métaphysique entre « la brute » et « l’être de raison », ont pour fonction d’apaiser une conscience torturée par le meurtre qu’elle commet. En ce cas, il paraît logique de penser que des substituts aux produits carnés rempliront heureusement leur office. Cependant, la réalité psychique n’est pas mue par la logique, mais par l’ambivalence, par des significations équivoques, des désirs contradictoires. Notre rapport fondamentalement meurtrier aux animaux  ne s’explique pas simplement par la réponse matérialiste du profit. Si l’humanité, au moment où elle peut se passer de tuer pour se nourrir, où elle n’a jamais été aussi libre de choisir son régime, institue la mise à mort massive des animaux dans une sorte d’escalade sans fin, ce n’est pas seulement parce que « la viande, c’est bon ». Gandhi porte un regard moral sur l’homme, qu’il place très au-dessus des animaux pour cette raison. On pourrait dire que Gandhi est pré-freudien. Tout l’effort du droit est d’aller contre nos pulsions les plus profondes afin de rendre la vie en commun possible. Concernant nos conduites envers les animaux, des interdictions (ne pas tuer, ne pas torturer, ne pas enfermer) doivent être imposées par la loi.

 

Dans Être le bien d’un autre, vous évoquez le Code noir. Le Droit a aménagé les conditions d’esclavage en les faisant perdurer comme il aurait pu émanciper plus vite les concernés. C’est le cas pour les animaux exploités de nos jours. Leur sort ne tiendrait-il pas finalement qu’à de nouveaux intérêts économiques aiguillant le Droit ?
Oui, le parallèle est frappant : on aménage ici et là les conditions d’exploitation sans remettre en cause son principe. On peut juger que toute amélioration de l’exploitation en conforte le principe, mais, du point de vue pratique, en attendant les lendemains qui chantent, s’il s’agit de réelles améliorations, elles sont bonnes à prendre. Voilà pourquoi une position abolitionniste responsable ne saurait rejeter des mesures allant dans le sens d’une amélioration des conditions de vie des animaux. Le droit est distinct de la morale ; il est le reflet de son époque, le fruit d’un consensus, et il produit parfois de drôles de règles…

 

Faut-il durcir le Code pénal pour défendre significativement le statut juridique des animaux ? Qui peut fait advenir un tel changement ? Le monde juridique, le politique, ou bien la société civile ?
Les peines d’ores et déjà prévues par le Code pénal ne sont appliquées qu’a minima. Tout se passe comme si le juge avait sous les yeux un texte relativement sévère pour des actes cependant commis sur une victime qui n’en est pas vraiment une. En effet, s’agissant des animaux, le législateur s’attache à réglementer leur mise à mort (boucherie, fourrure, chasse). Il choisit les armes et décrit minutieusement la façon d’en user. Dès lors, quel sens peut avoir pour le juge une exception à la règle où les animaux sont d’abord bons à tuer ? Comment condamner un auteur de sévices, alors que le droit réglemente tous les mauvais traitements, actes de cruauté est sévices possibles et imaginables, qui sont inhérents à la boucherie, à la chasse, à l’expérimentation et j’en passe ? Le rôle de la société civile est donc déterminant. Elle a les cartes en main pour modifier le marché.

 

Au regard des activités humaines, même si demain nous étions tous véganes, une vie en commun avec les animaux est-elle vraiment possible ?
Si nous étions tous véganes, cela signifierait qu’il n’y aurait plus d’élevage pour la boucherie, plus de pêche, plus d’élevage d’animaux destinés à mourir sur les paillasses. Il reste en effet à penser le sort que nous réserverions aux animaux sauvages, mais dans un monde végane, la captivité aurait disparu. D’aucuns continueront-ils à chasser, si toutefois ce droit était maintenu ? Le marché des animaux de compagnie, c’est-à-dire la création par la génétique d’hyper-types raciaux et le statut de marchandise qui l’accompagne, aura-t-il encore cours ? Tout dépend de la question de savoir pourquoi nous serions tous devenus véganes. Il me semble qu’un monde qui se serait, pour une raison ou pour une autre, détourné de la mise à mort massive des animaux serait en train d’inventer d’autres voies à la pulsion de mort.

 

Tous vos essais présentent une vraie qualité littéraire. Auriez-vous, par hasard, un désir romanesque ? Nous serions preneurs.
Je n’ai aucune imagination et n’ai jamais envisagé d’écrire un roman. Travailler à bien écrire, et c’est un exercice au long cours, est aussi pour moi une manière de servir la philosophie.
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Pour découvrir le travail de Florence Burgat et en savoir plus, cliquez sur les couvertures ci-dessous où se cachent nos articles.

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