ABSORPTIONS TRANSITIVES — DÉAMBULATIONS TEXTUELLES AVEC MONDHER KILANI & MARC CRÉPON — DEUX ESSAIS SUR CE QUI DÉVORE LE MONDE

MONDHER KILANI & MARC CRÉPON — DEUX ESSAIS SUR CE QUI DÉVORE LE MONDE

 

« Whitehead a dit justement qu’une loi commence par être une hypothèse et qu’elle finit par devenir un fait. »
p.145 in Critique de la raison dialectique — Jean-Paul Sartre (1960)

 

« (des Stoïciens) Particulièrement l’animal n’est pas autant que l’homme, tout au moins, lié au feu cosmique, au pur technikon, à ce feu artisan qui découpe toutes les choses, qui les assemble et qui leur donne une signification. »
p.57 in Deux leçons sur l’animal et l’homme — Gilbert Simondon (2004)

 

« La guerre industrielle exige, pour être conduite avec succès, des armées nombreuses qu’elle puisse entasser dans le même lieu et décimer largement. »
p.70 in Manuscrits de 1844 — Karl Marx

 

« — Tu vois un bœuf dans la pampa… — Dans la pampa c’est obligé ? — N’importe où. Tu le tues. Tu le manges cru. Tout le monde te montrera du doigt : barbare ! Sauvage ! Bon, maintenant, tu prends le bœuf, tu le tues, tu le coupes en morceaux avec art, tu le rôtis, tu l’assaisonnes avec du chimichurri. C’est de la culture. Le camouflage du cannibalisme. L’artifice du cannibalisme. »
In Histoire de politique fiction de Manuel Vázquez Montalbán (1990) cité par Mondher Kilani

 

 

   Complétant l’excellente lecture de L’humanité carnivore de Florence Burgat (2017), sont parus cette année deux essais dont il nous fallait vous signaler l’existence, en ce que l’œuvre de déconstruction du couple cannibalisme-carnisme ne s’achève pas forcément avec la philosophe ou bien chez Carol J. Adams ou Jacques Derrida et ses disciples antispécistes comme Patrick Llored. Il semble bien que cette antienne (le dévorement divin du cosmos intimement lié à son enfantement, le « fantasme cannibalique »[1]) soit au fondement le plus originaire qui soit de toute métaphysique, mais aussi probablement et plus littéralement, du monde physique (et ses interprétations mythologiques) au sein duquel tout est absorption, mérycisme ou excréta, humus et ainsi de suite — ou presque : qu’on songe à Lavoisier puis à la seconde loi de la thermodynamique[2].
   Les choses sont aussi plus complexes qu’il n’y paraît.

   En accord avec le conservatisme intellectuel ou populaire qui sévit à l’encontre des éthiques contemporaines proposant d’étendre notre considération à tout autrui vivant, se dressent encore tant d’atavismes traditionnels allant de la cellule familiale à la cellule sociale ou religieuse. Rares sont les individus en situation de liberté véritable, si toutefois on peut l’être vraiment, tant il y a de déterminités enfermant les un-e-s et les autres avec leur consentement inconscient, dans des « rôles » qu’ils s’imaginent avoir choisi. La dissonance cognitive commence sans doute ici : entre ce qu’on est en croyant le vouloir et ce qu’on est malgré soi (les deux peuvent se confondre). Tout le reste ce sont des ajustements, de petits arrangements avec la réalité.
   Ainsi, dans ces fragments qui succèdent à ceux de Roland Barthes — lequel dans ceux du discours amoureux évoquait le Tao Tö King où justement « Non-être et Être sortant d’un fond unique ne se différencient que par leur noms. Ce fond unique s’appelle Obscurité. » — on s’aperçoit avec Mondher Kilani de la gémellité des principes de naissance et de mort, de création et de destruction sous l’égide pragmatique et prédatrice, que tout mangeur peut être mangé. Selon lui, le cannibalisme est une « métaphore alimentaire » et un « opérateur symbolique » qui permet donc d’alimenter « l’organisé et l’inorganisé » (p.78 in Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale). Il faut donc se demander si, puisque cela semble aller de soi, il ne serait pas naïf d’espérer libérer les animaux de ce cycle de la vie, de ce systématisme naturel, …de droit cosmique ? Après tout, si l’univers est sa propre autophanie[3] ou théotokos[4] selon les interprétations qu’on en fera, et que les humains ont de tous temps ritualisé la mort des autres y compris celle de leurs semblables afin d’éviter le chaos (de maîtriser l’entropie donc), il n’est peut-être pas idiot de laisser nos concitoyens faire comme bon leur semble avec les animaux de rente, de compagnie ou les animaux sauvages. Après tout c’est dans la Nature…, comme qui dirait.
   Sans même entrer dans des considérations antispécistes antinaturalistes (pour cela voir les Cahiers Antispécistes ou L’Amorce) sur la notion de « nature » qui autorise par voie de conséquence toutes essentialisation et réification des êtres infériorisés, on pourra s’accorder le temps de réfléchir à ce que veut dire le « progrès », ou plutôt une succession de progrès dans l’ordre social, sociétal et civilisationnel et par suite politique et juridictionnel ? Chez Marc Crépon, auteur de Inhumaines conditions. Combattre l’intolérable, il existe des situations (des faits) qui relèvent de ce qu’une société doit ou ne doit plus considérer comme acceptable, relativement à leur violence[5]. Se plaçant sur le seuil, c’est-à-dire en essayant de resituer la frontière (peras) entre le tolérable et l’intolérable dans de multiples cas de figure, Crépon en vient à établir des parallèles et à déclarer que ce qui est légitimement intolérable, c’est que des êtres humains — mais cela vaut sans doute également d’autres espèces — soient réduits à figurer dans le calcul d’une force comme le matériau auquel elle s’applique ou sur lequel elle s’exerce[6]. Si de nos jours le cannibalisme est très nettement moins répandu qu’en d’autres époques, il n’est pas exclu qu’il réapparaisse en fonction des événements historiques et des orientations géostratégiques globales — et on ajoute : d’autant plus que l’appétence, le goût de (ce) qui est « autre », pour l’altérité mais suffisamment semblable, assez la même, assimilable par ressemblance et l’assemblable supposé ou réel, est toujours bien prégnant en tant que modèle culturel élevé au rang d’art de vivre […] (la cuisine, soit : manger). Et effectivement, tout le problème « consiste à se donner enfin les moyens de voir ce qu’on ne savait pas ou qu’on ne pouvait pas voir : l’intolérable comme tel » comme dit Crépon (op. cit., p.64). Encore que ce qui est toléré à une époque peut ne plus l’être par la suite. C’est toujours affaire de franchissement et d’affranchissement. La ligne de séparation posée entre animaux et humains, écrit Kilani, relève de leur régime alimentaire respectif, allélophagique pour les premiers, non allélophagique pour les seconds, un régime qui est lui-même l’expression de la raison chez les uns et de son absence chez les autres. Dans l’anthropopoiétique grecque, le cannibalisme est le marqueur fondamental entre sauvage et civilisé, ordre culturel et ordre naturel, cru et cuit, cuisine et absence de cuisine[7]. On ne s’étonnera pas que l’anthropologue et ethnologue Claude Lévi-Strauss ait dit un jour : « Les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l’échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports de l’homme avec les autres espèces vivantes… Le respect que nous souhaitons obtenir de l’homme envers ses semblables n’est qu’un cas particulier du respect qu’il faudrait ressentir pour toutes les formes de vie. »
   Et puisque nous voici entré-e-s dans le vif du sujet, il faut bien reconnaître que tout est histoire de frontières, ces murs imaginaires que dresse l’esprit humain. Toute différence justifie séparation ; toute séparation fait loi, dirait-on. Et assez curieusement, l’humain est le seul animal qui outrepasse toute territorialité. En vérité, il ne cesse jamais de conquérir plus de territoire, bien qu’il soit extrêmement possessif, calculateur et diviseur à la fois. Comme le montre très bien Florence Burgat dans Être le bien d’un autre : « La division juridique bipartite entre les personnes et les choses (ou les biens) consacre le finalisme anthropocentrique […] », lequel surpasse toute catégorisation possible car étant transhistorique, transculturel et largement dominant. (p.23, Rivages Poche, 2018) Dans ce monde, tout est consacré — a fortiori — à l’hominisation de l’homme. C’est ce qui fait qu’on retrouve un Emmanuel Todd, démographe et historien, très à l’aise avec l’idée que l’exploitation animale a participé à la construction de l’humain et qu’il faut par conséquent continuer comme si de rien n’était[8]. Pourquoi ? S’imagine-t-on qu’en arrêtant l’usage des animaux l’on va retourner dans les grottes de Lascaux ? — qu’on va perdre tout bénéfice technique ou moral et redevenir des « sauvages » ? Non ; ce qui est constitutif de l’humanité (la qualité d’être humain) ça n’est pas de se servir encore des autres animaux, c’est de s’en être servi lorsque c’était nécessaire à la survie, et de s’organiser pour que cela n’ait plus cours partout où dès lors il n’y a plus d’obligation vitale à le faire. Car chez Todd, non seulement les animaux restent des « choses dans la fiction juridique (commerciale, économique) » comme le rappelle Burgat[9], mais en plus ils sont à la fois des victimes et un alibi permanent. Sans le dire, il rejoint ces « intellectuels carnivores » comme les appelle Thomas Lepeltier, qui inventent de toute pièce une histoire commune avec les animaux où ceux-ci réclament qu’on les asservisse, soi-disant chaque fois au profit de la préservation de leur espèce (cf. J.-P. Digard). On sait bien que tout cela est absurde, parlons un peu de la zootechnie et des AGM[10]. Parlons du regard que l’on porte sur des êtres dont la plupart du temps on ne connaît rien de la phylogénie déroutée, ni rien de la façon d’être au monde.
   Par quel chemin les essayistes Mondher Kilani et Marc Crépon nous amènent-ils à penser une fois encore la relation humain-animal et cannibalisme-carnisme ?
   C’est que — surprise ! n’est-ce pas ? — tout est lié ; ou comme l’a dit la mathématicienne hongroise Rózsa Péter (1905-1977) les petits effets ont pour « intégrale » une grande cause[11]. Ce qui est constitutif de l’être humain, pour répondre à Emmanuel Todd, ça n’est pas le fait d’exploiter les animaux, c’est le fait d’aliéner quiconque pourra lui apporter un gain substantiel. La baleine donne des centaines de barils d’huile ? Allons chasser la baleine ! on voit cela très clairement chez Hermann Melville et son Moby Dick. Les animaux ne sont pas les seules victimes des humains. D’autres humains, depuis toujours, sont en majorité les « outils » d’humains dominants. Et c’est, comme l’indique très bien Crépon, ce qui donne lieu à l’élaboration d’une justice aveugle au service de ceux qui détiennent le (bio)pouvoir. Dès lors, toute justice qui se veut extrême, absolue, définitive, se retourne contre la vie[12]. Marc Crépon ressuscite, au-delà de la notion radicale[13] de peine de mort dont peut user un État, quelque peu un certain marxisme dans sa critique de l’existentialisme techno-libéral : « Pour désigner la dimension existentielle du travail conçu comme une source d’épanouissement individuel, on ne souviendra d’un mot quelque peu tombé en désuétude : le concept d’aliénation. » (p.74) Et lorsque l’auteur dit que ce qu’on appelle aujourd’hui dans le monde de l’entreprise le « coût humain » est en réalité une affaire de gestion : une variable d’ajustement[14], il rejoint le travail de la philosophe Michela Marzano qui en 2008 publiait Extension du domaine de la manipulation. De l’entreprise à la vie privée. Dans son livre, Marzano démontre que tout découle de la notion d’utilitarisme, le bien commun comme ce qui le disloque[15]. « Certes, le concept d’intérêt joue, dès le XVIIIe siècle, un rôle central dans la pensée économique. Qualifiant toute action motivée, rationnelle et utile, il indique que les individus choisissent leur conduite et, par la suite, agissent après avoir calculé les coûts et les avantages des différentes options. » (op. cit. p.142-143) C’est de là que Jeremy Bentham et John Stuart Mill formulent que, tout de même, le vrai bonheur serait celui de tous les intéressés. Et la libération animale (Peter Singer) d’étendre, de restituer, cette pensée utilitariste aux animaux par le biais d’une réflexion éthique encore assez révolutionnaire en 1975 — voire jugée subversive encore aujourd’hui. D’un côté un libéralisme initial presque libertaire, puis un capitalisme et un néo-libéralisme ogresques, et enfin une éthique animale qui se dresse contre le spécisme et ses parallèles que sont le racisme, le sexisme, le genrisme, etc., toutes formes d’oppressions enfermant les personnes et les classes sociales dans cette société mondiale pétrifiée qu’est le post-modernisme. Le monde est devenu, plus que jamais, un vaste charnier où chacun-e se débat pour garder la tête hors de la putréfaction.
   Dans un débat Futurapolis récent[16], une chercheuse a fait état de ce qui était tolérable ou intolérable d’infliger ou de continuer à infliger aux animaux de laboratoire en fonction des protocoles écrits à l’avance et encadrant des projets de recherche. C’est bien ce seuil à ne jamais franchir que tente de définir Marc Crépon afin que l’intolérable le reste, et que donc il n’ait pas lieu. Comme il le dit en faisant référence à l’analogisme fréquemment employé entre les camps de la mort et la copule élevage-abattoir, peut-on parler de consentement meurtrier pour parler de notre résignation ou notre indifférence à la cruauté que subissent les animaux […] ?[17] — étant donné qu’il s’agit bel et bien d’un phénomène de « meurtre de masse » dont a parlé sans ambages Jacques Derrida[18]. Avec lui, précise Crépon, […] la vie a ceci de particulier qu’elle n’a d’avenir que « là où la mort, l’instant de la mort, n’est pas calculable, n’est pas l’objet d’une décision calculable. » (p.165) Est intolérable ce qui prive d’avenir — donc ce qui tue et qui potentiellement le prémédite.
   Mondher Kilani nous rappelle qu’avant Hobbes et sa notion d’« entremangerie » (le risque d’un cannibalisme social) au XVIIIe siècle, […] en son temps La Boétie [qui] qualifiait le pouvoir de « mange-peuple », de « bête féroce » qui accable les gens. [Aussi] « Mange-peuple » était également le titre donné à un roi dans l’Illiade d’Homère, tout comme les anciens grecs appelaient démoboroi (« démovores ») les tyrans. Une métaphore que l’on trouve largement répandue dans les sociétés traditionnelles africaines où il est fréquent d’exprimer le pouvoir en termes cannibaliques : « Le chef bouffe les hommes » ou « Le Roi mange le royaume », y entendait-on[19]. Et de nous apprendre le concept de « transitivité des assimilations » développé par Noëllie Vialles[20]. La viande, ça n’est jamais de l’animal mort, un morceau de cadavre, mais toujours seulement de la chair car, comme l’analyse Kilani, l’ingestion de l’animal obéit, en effet, à une logique cannibale, car toute mastication de viande est en quelque sorte une anthropophagie indirecte[21]. Ceci appartient à un système de valeurs qui minimise l’animal[22] (les animaux en réalité) ou bien le travestit (le déguise, l’anthropomorphise à des fins burlesques, carnavalesques… le carnaval étant formé du latin carne « viande » et levare « enlever ») pour mieux le rendre assimilable, goûtant, digestible par avance. On souligne la parenté avec l’animal[23] pour à la fois rendre possible, acceptable, recevable, la zoophagie qui devient sarcophagie et détourner le désir liminaire d’ingérer l’autre humain aimé ou haï (ami ou ennemi, il existe toujours un lien étroit entre les sentiments envers autrui et l’acte de manger).
   Quand bien même voudrait-on se débarrasser des comparaisons entre le sort contemporain des animaux et les pages les plus sombres de l’Histoire humaine (cela dit en passant quel génocide est pire qu’un autre ? et le nazisme aura eu depuis sa chute des épigones très imaginatifs de tous bords…), le problème de l’exploitation animale, pour ce qu’il ressemble méthodologiquement de facto à la solution finale qui elle-même était organisée en partie selon les standards des abattoirs de Chicago et du fordisme, c’est qu’il est malgré tout différent, disons spécifique, inhérent à la condition animale sous hégémonie humaine spéciste qui fait usage de tout ce qui peut lui apporter du profit. De la sorte, lorsque Mondher Kilani rapporte la parole du Sonderkommando Yakov Gabbey, il fait bien de souligner que la bestialisation des êtres humains participent avant tout d’une spéciation sémantique où les animaux comptent pour rien et qu’on annihile d’autres humains en commençant par les bestialiser — mais que ce comportement est en soi d’une bestialité (férocité animale supposée) pré-entendue et, qui sait, possiblement recherchée (désirée)[24]. « Tel est le but de l’analogie, écrit Marc Crépon : briser le mur du silence, contraindre l’imagination à répondre à l’appel de la souffrance animale, alors qu’elle n’a de cesse de s’y dérober. » (op cit. p.190)
   La réalité de nos rapports avec les animaux, c’est qu’ils subissent les effets d’une transitivité assimilatoire et en même temps une sorte de sortilège symbolique. En fin de compte, nous leur faisons supporter ce que nous ne pourrions tolérer pour nous-mêmes, avec probablement à l’esprit que ceci nous protège. Et cela va au-delà de l’aspect nutritionnel et du fameux besoin en protéines animales. Cela dépasse le cadre de la force ou des qualités des animaux dont nous nous accaparons. L’assujettissement et la consommation des animaux est un opérateur symbolique puissant que revêt une humanité nue au propre comme au figuré : la fragilité physique des êtres humains, et leur trouble existentiel, trouvent compensation dans l’accaparement des animalités, la plupart du temps anéanties lors de ces processus. C’est cette chose dont parle Florence Burgat dans L’humanité carnivore, ce quasi innommable qui est une « pensée totale » qui, sous couvert de banalité (normalité) « devance le réel ». C’est là que s’étirent les racines anthropologiques du mal[25]. Cet « anéantissement des espèces » (cf. Crépon, p.187) est bel et bien actif même dans la réification des non-humains pour la rente, où même la naissance signifie déjà (voire de façon prénatale) une mort programmée, un déni d’avenir. Ainsi, lorsqu’on fait se cannibaliser les animaux entre eux (farines animales) et que c’est la folie contagieuse qui guette, les animaux sont de tristes « sentinelles » comme dit Frédéric Keck[26], et il faut tous les éliminer, pratiquer une solution finale dans les cheptels, puis subventionner, rembourser, puis recommencer ; suspension de la finalité, solution continuée, sans cesse mettre fin, donner la mort. Mondher Kilani met en lumière pour sa part la dichotomie mortifère qui sévit et dont les animaux font, d’une manière ou d’une autre, toujours les derniers frais : « Le traitement réservé à la vache a fait ressortir la différence vis-à-vis de la maltraitance des animaux et de la capacité du système techno-économique à se débarrasser de ce qui entrave son fonctionnement. » (Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale, p.218) Ce système est une pantomime grotesque et malheureuse des ressorts symbolico-existentiaux dont nous parlions plus haut. À imiter Prométhée mais avec le feu du vivant, l’humain est son propre bourreau et il monte tout doucement à l’échafaud d’un solipsisme absurde.
   Il faudrait, à l’instar de la littérature, parvenir à faire voir à tou-te-s combien ce « propre de l’homme n’est pas si propre » comme le dit Marc Crépon (p.183) autour de la nouvelle de Franz Kafka Communication à une académie où un singe discourt (par le prisme littéraire d’Elisabeth Costello et son (co)auteur J.-M. Coetzee). Il singe l’homme, mais est-ce un singe ou un homme racontant une histoire de singe imitant l’homme ? Cet homme qui, vis-à-vis de ses voisins planétaires non-humains singe un Dieu qui, comme l’exprimait Baudelaire, n’a pas besoin d’exister pour régner. On peut avancer que l’humain se manque (to miss) à vouloir absorber le monde jusqu’à n’avoir un jour plus personne pour croire en lui. Car ne peut vraiment régner que celui qui existe pour autrui. Sans altérité pas de règne, même bienveillant. La liberté est si peu un trait distinctif de l’espèce humaine, ajoute Crépon, qu’il est à la portée du singe d’en imiter la comédie[27]. Et incontestablement, sitôt cette déconstruction faite et cette comédie dévoilée, […] la désacralisation des facultés humaines est effective[28], là où l’on se persuade que le « « silence des bêtes » […] vaut consentement. » (op. cit. p.189) exactement comme lorsqu’on ne dit rien quand on est témoin d’une injustice entre les hommes.
   Dans Être le bien d’un autre[29], Florence Burgat explique bien que le rôle du droit n’est pas de dire la réalité ou la vérité. Il est performatif en ce qu’il réinvente le monde et participe à l’organiser concrètement. Ce droit est perfectible et en intégrant à la législation celui des animaux, ou plus exactement celui pour les animaux, on fait un pas important vers l’élaboration d’un goût pour le monde qui ne signifie plus sa dévoration mais son appétence : faim pour un être-au-monde (ethos), dont le partage, écrit Marc Crépon, définit la responsabilité, extensive et intensive, des hommes les uns à l’égard des autres, [et] se laisse de moins en moins penser indépendamment de celle qui les lie communément à l’ensemble des vivants[30].
   L’éthique est notre provende.

 

M.

 

(dessin : Harry Tenant)

 

   [1] Ce fantasme nous est rappelé par Mondher Kilani dans son essai Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale (Seuil, 2018) : « [Dieu, chez Lauréamont] Dans son omnipotence, il a la capacité aussi bien de créer l’univers et l’ordre social que de les détruire en les ingurgitant. » (p.78)
   [2] On attribue à Antoine Lavoisier (1743-1794) la maxime « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », qui équivaut à celle d’Anaxagore (-500 -428) qui aurait dit : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puisse séparent de nouveau ». Quant à la seconde loi, ou plutôt principe de la thermodynamique, elle contredit la première en ce que l’énergie va décroissant d’un état d’intensité haute vers un état d’intensité basse et est irréversible (dans un milieu régi par les lois galiléennes seulement), et va extensivement vers un chaos (entropie) indescriptible et infini. Le néant serait-il un état inatteignable d’une entropie maximum (c’est-à-dire allant toujours augmentant, d’où l’amenuisement de l’univers comme milieu stable, donc de moins en moins stable). Hypothèses sans doute très naïves et toutes personnelles.
   [3] Jean Derrida, dans La naissance du corps (Plotin, Proclus, Damacius), rappelle que Autophânos signifie « vision face-à-face ».
   [4] Du Grec : qui a enfanté Dieu (ou Mère de Dieu pour les chrétiens).
   [5] Par exemple, Marc Crépon écrit, p.29, que : « (…des semaines de labeur sans respiration) soient perçus objectivement comme des formes de violence qui ne devaient plus être tolérées pour que, la loi les déclarant illégales, elles cessent de l’être. » (Odile Jacob, 2018)
   [6] Op.cit., p.29.
   [7] Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale, p.82.
   [8] On peut visionner l’extrait vidéo de l’émission où E. Todd fait cette déclaration, ici : https://www.youtube.com/watch?v=cHa5GI7d4Zk
   [9] Pour F. Burgat l’usage des animaux a peu à peu et de manière croissante conduit à une « réification généralisée » qui, de plus, modifie « en retour notre perception des animaux » (op.cit. p.24).
   [10] Animaux génétiquement modifiés.
   [11] In Jeux avec l’infini, p236 (Point Sciences, 2014).
   [12] p.166 in Inhumaines conditions. Combattre l’intolérable.
   [13] On saisit bien ici la différence de « radicalité » entre celle de « donner la mort » pour punir un méfait très grave, et celle appliquée aux défenseur-e-s de l’environnement ou des animaux. Le radical de la racine n’a rien à voir avec le radical d’une fin définitive, celle du déracinement ad æternam.
   [14] Ibid. p.83.
   [15] M. Marzano établit un juste distingo dans sa critique des chartes éthiques et de l’employabilité : « Mais c’est une chose de dire qu’on emploie un individu pour avoir recours à ses services, c’en est une autre d’attribuer à une personne des caractéristiques essentielles qui la rendent plus ou moins « employable ». » (p.126)
   [16] La recherche peut-elle se passer de l’expérimentation animale ? du 15 novembre 2018 (https://www.youtube.com/watch?v=yP9yRY3O4HI) avec Thomas Lepeltier.
   [17] p.170 in Inhumaines conditions. Combattre l’intolérable.
   [18] M. Crépon rappelle (p.173), que dans ses travaux Derrida décrit le IIIe Reich comme une entreprise de dégradation, de cruauté et de massacre des animaux, mais que cette activité ne connaît pas de fin, et qu’elle a la capacité de se régénérer elle-même, de mettre au monde sans relâche […] dans le but de les tuer. Pour connaître la pensée de J. Derrida au sujet des animaux, lire L’Animal que donc je suis et le séminaire La bête et le souverain.
   [19] pp.184-185 in Du goût de l’autre. Fragments d’un discours cannibale.
   [20] Pour en savoir plus : il s’agit de Noëllie Vialles et non Nicole comme indiqué dans l’ouvrage de M. Kilani.
       https://www.persee.fr/doc/rural_0014-2182_1998_num_147_1_3625
   [21] Ibid., p.267.
   [22] Chez M. Crépon, on trouve p.179, que la littérature s’avère être « […] comme le chemin qu’il est nécessaire d’emprunter pour « approcher » l’animal, à défaut de le comprendre, une fois qu’on s’est affranchi du système de valeurs organisant les hiérarchies conceptuelles qui, dévalorisant l’animal, minimisent la cruauté dont il fait l’objet. »
   [23] Dans son livre, M. Kilani raconte que dans les provinces françaises, jusque dans les années 1950-1960, on y fait encore de la « cuisine cochon ». « […] on y sacrifiait en effet un « monsieur en habit de soies » / L’ethnologue Yvonne Verdier a qualifié à ce titre le cochon d’« animal quasi totémique » dans Façons de dire, façons de faire. » (p.273)
   [24] « Parfois nous doutions que quelque chose d’humain fût demeuré en nous. » Par cette formule le rescapé d’Auschwitz rappelle que l’homme a bestialisé les animaux comme il s’est bestialisé lui-même. L’élevage industriel et les tueries en masse des animaux apparaîtraient comme une entreprise de destruction systématique où il ne s’agit plus de tuer pour manger, mais de manger pour pouvoir tuer. » (ibid., pp.276-277)
   [25] L’humanité carnivore, p.396 (Seuil, 2018)
   [26] Voir « Biopolitique des sentinelles » dans Le moment du vivant. Colloque à Cerisy dirigé par Frédéric Worms et François Arnaud (PUF, 2016).
   [27] p.183 in Inhumaines conditions. Combattre l’intolérable.
   [28] Ibid., p.186.
   [29] Op. cit. p.25.
   [30] p.191 in Inhumaines conditions. Combattre l’intolérable.

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