LA VIEILLE FEMME ET LES ANIMAUX — ELIZABETH COSTELLO — DOUBLE FÉMININ-ANIMAL DE J. M. COETZEE (LETTRES INTROUVABLES)

ELIZABETH COSTELLO — (LETTRES INTROUVABLES)
   Cher John,
   L’espace et le temps jouant parfois contre nous — mais comment savoir si en ne participant pas à un événement auquel on voulait être présent on n’a pas mieux à vivre, ou mieux vécu ces instants-là et qu’on n’a pas parfois le temps pour soi, ou avec soi (autrement contre) ? —, je n’ai pas pu venir au chevet de ta mère que j’admirais tant. Je l’admirais pour ses romans, c’est certain (je te vois lever les yeux au ciel et soupirer. Mais elle était une grande romancière, même si tu penses que cela avait pris trop de place sur sa personne dans son existence privée). Je l’admirais aussi, je dirais même : surtout pour qui elle était, et sa manière d’être lorsqu’il fallait qu’elle apparût en public, son comportement, ses écarts, ses « frasques » l’air de rien ; son indéniable bon sens enfin.
   C’était dans les années 90. En 95 ou 97 ; je ne sais plus trop. À l’époque il m’arrivait pendant de longues périodes de voyager pour mon travail, et de participer de temps à autre à des conférences — discoureur et auditeur, ou bien l’un ou l’autre, pas toujours les deux en même temps évidemment. Le silence est d’or, et pour qui sait se taire il a beaucoup à dire.

   Si on parlait alors fréquemment d’écologie, on ne savait pas encore ce qu’était la sixième extinction de masse dont on serine en vain les habitants du 21ème siècle. Oui, en vain : dans la vanité d’un monde exsangue, biodésertifié. Il fallait finir de reboucher le trou de la couche d’ozone.
   Elizabeth Costello, pour moi, pour toi je ne sais pas, je ne pense pas, c’était une sorte d’AHNI : un Animal-Humain non identifié ; une hybridation, un travestissement d’un nouveau genre. Elle aurait pu être, tiens ! y avais-tu déjà pensé ? — elle aurait pu être un personnage de roman, à la façon qu’on en trouve chez le français Raymond Queneau mais avec quelque chose de moins extrême. Je veux dire à la fois moins extrêmement grave et moins extrêmement drôle. En revanche, à cause de ses prises de paroles, de ses discours qui d’une certaine manière étaient une autre forme de roman, comme des prothèses littéraires, elle allait plus loin que la simple analyse existentielle romanesque. Elle aura été plus radicale. Elle romançait incroyablement le réel avec un franc-parler qui en déboussolait plus d’un. Ta mère, mon cher John, était double mais plusieurs fois. Elle aurait pu être son propre auteur scripturé puis réanchanté dans la virtualité de l’intertextualité. Tu me suis ? En d’autres circonstances, est-ce qu’on n’aurait pas osé dire d’elle (de lui) : « c’est un sacré bonhomme ! », non ? Je pense que oui. Ah moins que, si on imagine que l’auteur d’Elizabeth Costello fût un humain mâle, il pût s’agir d’une libération du féminin de l’homme ?! Ou alors tout bonnement : elle, quelque part, écrit ce lui qui l’écrit elle… le ou la romancière est un être multiple ! Sorcellerie ! Magie blanche de la page à venir. « Singerie » dis-tu ? Je t’ai souvent entendu dire ça à propos de ta mère parlant des animaux. Tu disais : « Elle singe l’ALF là. Elle en fait trop. », ou encore : « Ma mère est une néo-bourgeoise militante déchaînée comme une bête fauve échappée d’un zoo. » Tu sais, peut-être qu’elle rêvait d’abattoirs de verre afin non pas qu’on ne tue plus mais qu’on se rappelle ce que c’est que tuer, qu’assassiner un animal. Possible après tout. Est-ce qu’elle était végétarienne au moins ? Pas toujours paraît-il. Moi je le suis devenu, puis végane. Si si, ne ris pas. C’est très sérieux. Je le suis devenu par amour. Non pas par amour des bêtes mais parce que je suis aimé et que dans notre partage elle m’a ouvert les yeux sur une réalité que je ne voyais pas. Pas même tout à fait alors que j’avais entendu, et vu, ta mère discourir dans les années 90. Rien chez la plupart des philosophes non plus à ce sujet. Le jour même d’un de ces discours où elle s’était aventuré assez loin dans l’analogisme (et ça fait des remous certaines comparaisons), je me souviens d’une chanson qui n’arrêtait pas de passer en boucle à la radio. Cette chanson disait If you tolerate this your children will be next et aussi If I can shoot rabbits then I can shoot fascists. Ne me demande pas le nom du groupe, je n’ai pas dû le savoir. Ça c’était entre 97 et 99 je dirais. Enfin, ces paroles m’ont obsédé parce qu’elles illustraient tellement bien le dilemme du militantisme dans les affres de l’Histoire. Pourtant quelque part ta mère — ou Elizabeth Costello si tu tiens à faire une différence — n’était pas avide de polémique. Je crois qu’elle visait le vrai, qu’on peu appeler ici aussi du mot de juste. Tout de même, elle est allée assez loin pour une militante pas engagée aux côtés de ceux qui libèrent les animaux des laboratoires avant d’y foutre le feu, ou qui mettent leur vie en péril à bord d’un zodiac pour empêcher les baleiniers de harponner Moby Dick. Moby Dick ou le Léviathan c’est la même chose : la sempiternelle et inaccessible « animalité » perdue, ce condensé de tous les animaux. Comme s’il n’y avait qu’une façon d’incarner l’humanité. Et puis les animaux ont en commun plus de différences, d’« écarts types » que les noirs et les blancs entre eux — même que les juifs et les nazis. Elle aurait pu dire ça Elizabeth Costello. Et, même si ça te dérange, ta mère aussi : que les juifs et les nazis sont presque les mêmes, quasi indiscernables, et que c’est pour ça, pour l’infimité et la non-atteignabilité de la judéité que les nazis voulaient les éliminer tous. Or, les animaux sont un arc-en-ciel. L’éthologie pourrait dire un chromatisme biophylétique, un éventail radieux de biodiversités comme le buisson ardent d’incarner le fait de la conscience. Je sais que tu sais que Darwin et les antispécistes parleraient plus pragmatiquement de question de degrés. J’avais pris des notes de ce qu’Elizabeth Costello disait une fois, à un colloque dans un grand hôtel Sri Lankais (à Ceylan), j’ai même retrouvé une des feuilles de son brouillon de discours. Bref, une fois elle a dit : Qu’y a-t-il donc de si spécial dans la forme de conscience que nous reconnaissons qui fait du meurtre de celui qui a cette conscience un crime alors que tuer un animal n’est pas punissable ?[1] Certains trouveront que la phrase est longue donc difficile mais pas toi. Et puis je ne t’apprends rien. Sur elle je veux dire.
Condoléances,
Ton ami,
Kem Zimapchen
*
   Cher Kem,
   Juste merci. Tu sais bien.
John C.
PS. Non, pas juste merci. Ma mère, ou Elizabeth Costello mettons, allait plus loin que le loin dont tu parles. Que dis-tu de ça : « Et couper les cheveux en quatre, en affirmant qu’il n’est pas de comparaison possible, que Treblinka était une entreprise pour ainsi dire métaphysique vouée à la mort à l’annihilation alors que l’industrie de la viande est en fin de compte vouée à la vie (après tout, une fois que les victimes sont mortes, elles ne les incinèrent pas ni ne les enterre, mais au contraire elle les découpe, les frigorifie et les emballe afin que nous puissions les consommer confortablement dans nos salles à manger, voilà qui est d’aussi piètre consolation à ces victimes qu’il l’aurait été — excusez le manque de goût de ce qui suit — de demander aux morts de Treblinka d’excuser leurs assassins parce qu’on avait besoin de la graisse de leur corps pour fabriquer du savon et de leurs cheveux pour rembourrer des matelas. »[2]
*
Cher John,
   Puis-je faire réponse aussi laconique que la tienne ? Avec une citation plus courte d’E. Costello alors : « Aussi est-ce une grave erreur de mettre sur un pied d’égalité un boucher qui tue un poulet et un bourreau qui exécute un être humain. Ces événements ne sont pas comparables. »[3]
Bien à toi,
Kem Zimapchen
*
Cher Kem,
   Elizabeth Costello disait qu’on méprise les animaux parce qu’ils n’offrent aucune résistance[4]. Il est vrai que les humains s’acharnent toujours sur les plus faibles. C’est là, aussi, leur côté prédateur. Remarque bien : je ne dis pas : omnivore. Je dis : prédateur, chasseur de proie, opportuniste. Pourtant il y a des associations de défense des animaux qui disent qu’ils résistent. Je ne sais pas ce que font, ou non, ou seulement certains d’entre eux, les animaux. Ils ne font pas de la littérature en tout cas. Et ce défaut de surplomb langagier signe, depuis le premier cri de ralliement d’homo sapiens, leur arrêt de mort.
   Moi je n’ai pas les mots comme elle les avait. Elle aimait lire des fois Jacques Derrida en français. Lui parlait des « animots » (animwords ? living-words ?). Vous les véganes c’est ce que vous faîtes désespérément en guise de guérilla pour couvrir la nuit animale. Vous couvrez de mots les maux des animaux bientôt tous animorts. Je n’y crois plus. Jamais vraiment cru. C’est sans espoir.
John — son fils

 

ps. je t’offre une photo de maman, prise (vers la fin, dans une expo sur les vieux manuscrits d’auteurs célèbres) avec un appareil hors d’âge que j’ai en double
*
Cher John,
   Si les animaux ne peuvent parler alors pas de reddition car ils ne pourront jamais s’avouer vaincus non plus. Il n’y aura pas, hélas ou pas, de tribunal animal pour juger les actes des humains à leur encontre. Si Kafka était un homme et Gregor Samsa son double déshumanisé, Kafka l’« œuvre » n’est pas l’« Homme ». Personne ne jugera l’espèce humaine comme un seul homme je veux dire. Même elle-même ne le fera pas. Il n’y aura pas non plus, ou alors c’est hors de portée de notre imagination véritable, d’animal pour discourir sur les humains, chimpanzé, chien ou dauphin. Ou bien l’humain (pas la « qualité » humaine mais cette forme-ci biologique qu’on nomme d’humaine) ne sera plus qu’une chimère et que sera-ce alors sinon du mythe, de la légende, du roman. Elizabeth C. avait écrit quelque chose au sujet de la mort. « Il y a dans l’esprit humain un effondrement de l’imagination devant la mort, et cet effondrement de l’imagination […] constitue le fondement de notre peur de la mort.[5] » Ce serait à rapprocher des travaux de cette québécoise, Valéry Giroux[6], la connais-tu ? Enfin bref.
   Je ne saurai dire si c’était l’écrivaine E. Costello qui était la plus proche des animaux qu’elle évoquait ou si c’était ta génitrice. Qui y a-t-il derrière chacun de nous, en conscience ou phénoménologiquement parlant, qui fait que nous sommes qui nous sommes et faisons ce que nous faisons ? Vraiment c’était une brillante écrivaine, une grande porte-parole pour les animaux, — un sacré bonhomme ! (rires). Oh ! et puis je me souviendrais je crois, toujours, de cette chose qu’elle a dite avec tant de conviction qu’on regrette que tout le monde, de force ou de gré, ne puisse le faire. […] je vous invite à lire les poètes qui rendent au langage l’être vivant, électrique ; et si les poètes ne vous émeuvent pas, je vous invite à descendre, côte à côte, avec la bête qu’on aiguillonne vers son exécuteur[7]. Comme ces courageux et courageuses qui bravent les interdits pour opposer leur corps entre le légal et l’illégitime, entre l’industrie assassine et leurs très innocentes victimes. Rendre au langage sa vigueur animale. Nous rendre en Enfer des saisons animales. Lire Elizabeth Costello.
Animalement,
Kem Zimapchen

 

PS. À mon tour une photo de moi ; quand j’étais petit. Me reconnais-tu ?

 

   [1] In Elizabeth Costello, p.125 (Points, Seuil — 2006)
   [2] Ibid., p.72.
   [3] Ibid., pp.151-152.
   [4] La citation exacte se trouve p.144 : « Nous les maltraitons parce que nous les méprisons ; nous les méprisons parce qu’ils n’offrent aucune résistance. » (op. cit)
   [5] Ibid., p.151.
   [6] Voir notre article : The tru(e)manimal show (…)
   [7] Ibid., p.154.
Publicités

Un mot à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s