DU CULTE DE LA VIANDE À LA VIANDE DE CULTURE — UNE LECTURE DE « CLEAN MEAT » DE PAUL SHAPIRO — OU COMMENT MANGER SAGEMENT MONSIEUR LE PRÉSIDENT

DU CULTE DE LA VIANDE À LA VIANDE DE CULTURE — UNE LECTURE DE « CLEAN MEAT » DE PAUL SHAPIRO

 

« Si quelqu’un est malheureux lorsqu’il y a un problème de bien-être animal, c’est l’éleveur le premier (…) C’est lui pleure quand un animal meurt. Ce n’est pas les gens qui sont dans des associations ou dans des bureaux. »
Emmanuel Macron au 71ème Congrès de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) — 2017

 

« Faudra-t-il attendre des crises majeures pour qu’enfin nous nous décidions à faire évoluer nos modes de vies ? »
p.208 in Guérir la Terre, nourrir les hommes — Perrine et Charles Hervé-Gruyer (2014)

 

« Tout se décide sur ce nexus entre la vastitude du pouvoir-être total et la finitude de l’horizon mortel. »
p.464  in La mémoire, l’histoire, l’oubli — Paul Ricœur (2003)

 

   Monsieur le Président,
   C’est un peu étrange de vous écrire par internet interposé. Assez curieux d’user d’une telle formule d’usage « Monsieur le Président ». Ça pourrait bien être n’importe qui. Comme il y a autant de chance — très peu — que vous lisiez ceci par ce biais que si l’on vous écrivait à l’Élysée où notre courrier serait implacablement filtré et possiblement détruit sans vous parvenir, autant resté-e-s dans le cadre de notre façon de militer. Car, Monsieur le Président, nous aussi sommes des citoyen-ne-s engagé-e-s, et nous œuvrons contre votre gouvernance. Nous défendons la dignité des animaux, et s’il est avéré que ça n’est pas votre cas, vous seriez bien inspiré d’entendre la raison végétarienne, celle qui s’éprend de compassion pour tous les êtres sensibles et conçoit depuis bien avant votre éphémère existence une biopolitique à mille lieues des aspirations court-termistes de votre gestion économico-matérialiste centrée sur l’argent, les dividendes, les profits, le dépôt-vente des institutions de l’État à des multinationales promptes au greenwashing et à la biodésertification.
   Il n’est point question de regarder de biais si oui ou non les cuisines de l’Élysée doivent satisfaire d’éventuels caprices gourmands de votre part de temps à autre, ou de geindre sur l’aménagement de la piscine de Madame. L’urgence est tout autre, c’est une éminence sans personne et bientôt sans sujets, si proche et plus forte que le rire jaune des gilets colériques. Tout ou presque tout — en tout cas l’essentiel, est contenu dans le terme de quoi nous allons vous entretenir : dans la viande.

   Et la viande résume dans son extrême nudité d’animal dépouillé à l’absolu, l’indigne confusion entre l’être-de-pouvoir (le carniste) et le pouvoir-être (le végétarien) qui s’opère de manière atavique dans bon nombre de civilisations et de cultures dont l’Occident obscurcissant le monde en le globalisant, est l’apothéose — ou plutôt devrait-on dire l’artificieux paradigme d’Eros-Thanatos, où le désir suprême de vivre supprime autour de soi tout ce qui le fait vivre : la vie des autres. Faites donc, Monsieur le Président, avec cela. Composez avec ce que votre maître Paul Ricœur appelait une méthexis, votre « avoir part », votre participation active à la mort industrieuse mondialisée.
   Parlons donc de la viande. Mais pas de n’importe quelle viande.
  Cette viande, ça pourrait être une des solutions majeures à la crise économico-climatique, crise sans précédent ayant pour source un défaut d’éthique historique auquel vous ne pouvez plus rien, Monsieur le Président, pour ce qui a eu lieu, mais que vous pourriez combler si toutefois vous vouliez prendre les choses au sérieux. Si vous avez brigué ardemment vos fonctions, on ne saurait supposer que seul l’intérêt personnel matérialiste y présidait […], mais qu’une envie de faire progresser l’humanité vous animait. Votre humanisme signifierait donc que vous désirez le bien de l’humanité. Ce bien entrant en contradiction avec les systèmes les plus prégnants à l’heure actuelle qui font par exemple s’opposer les gilets jaunes — entre autres — aux forces policières de l’État sensées de prime abord défendre ses citoyen-ne-s, vouloir ce bien doit être en corrélation avec la primesautière défense de l’environnement. L’environnement entendu ici, c’est celui d’une Terre que façonne le vivant sous toutes ses formes, et qui ne serait pas ce qu’elle est ni ce qu’elle « donne » sans la longue chaîne des étant-vivants qui se retrouvent jusque dans l’essence que nous utilisons et les Tupperware dans lesquels les gilets jaunes emmènent leurs repas au travail, …quand iels ont un travail. La crise n’est plus seulement Européenne et Edmund Husserl est dépassé. Mais une certaine forme de relecture phénoménologique et biocentrée de notre situation commune doit être faite et il faut agir en conséquence de ce que nous lisons. Vous l’aurez compris, c’est à la fois au jeune homme passionné par la philosophie que vous fûtes et à l’être de chair dans la fragilité de sa nécessité à (sur)vivre que vous partagez avec tou-te-s que nous faisons appel. Ne pensez-vous pas — le contraire serait inacceptable — que chacun-e doive manger à sa faim et avoir la garantie qu’être appelé-e à naître au monde c’est pouvoir y vivre en bonne santé et s’y sentir en sécurité ? Cela n’est pas un appel à surveiller et punir. Cela questionne : que faire ? que manger et comment, quand cela est absolument central et si plein de répercussions, bonnes ou mauvaises, à chaque fois en amont et en aval de l’acte de se nourrir ? L’une des réponses, autre que le véganisme, mais quelque part c’est la même dans un renouvellement totalement inédit, qui préserve de facto l’intégrité des animaux et la santé publique tout en requalifiant notre rapport à l’environnement, c’est la viande cellulaire, autrement appelée viande propre. C’est dans le livre de Paul Shapiro Clean Meat, que nous trouvons de quoi avoir confiance dans la viande de culture (in vitro), y compris même lorsque l’on a fait le serment envers soi-même et envers eux, de ne plus manger les animaux, donc leurs produits et sous-produits. Sauf que…
   Saviez-vous, Monsieur le Président, que notre planète compte 40 000 lions et 1 milliard de cochons domestiqués ; […][1] ? Ça n’est qu’un exemple parmi tant d’aussi parlant. Comprenez-vous que c’est une catastrophe non pas tellement parce que des espèces disparaissent mais que leurs derniers représentants souffrent de ce que l’humanité leur inflige ? Et ces espèces-là qui sans la sélection agricole n’existeraient pas, ne souffrent-elles pas en chacun de ces individus ? La misère animale est consubstantielle à la misère humaine. Vouloir stopper la dernière — le voulez-vous ? — c’est vouloir arrêter la première. Et justement, un des moyens d’y parvenir est la viande propre. Oh ! l’on ne dit pas. Véganes depuis plusieurs années, remanger de la viande, de la vraie viande, même si issue d’un processus de production similaire au brassage de la bière ou la fermentation des yaourts (de soja pour nous, of course !), ce n’est pas ce qui nous émoustille le plus dans la vie. Parfois nous consommons des simili-carnés, il en existe de très réussis, mais s’alimenter c’est tellement plus que cela dans la variété des produits végétaux à notre disposition. Nous — humain-e-s du XXIe siècle — sommes potentiellement si riches par rapport à nos aïeux. Et c’est au sein de la société civile et des nouvelles entreprises dirigées par des visionnaires que cela se passe, on ne peut pas tout attendre de l’État. Vous ne nous contredirez pas sur ce point, bien entendu. Seulement le chef de l’État de Droit doit montrer qu’il épouse les lignes directrices de l’avenir proche que dessinent ces ambitieux-ses. Le but n’est plus que tout le monde devienne végane, autrement dit : végétalien-ne dans tous les domaines de la vie. L’objectif est que manger de la viande, des œufs, du lait, porter du cuir, tout cela ne tue plus un seul animal et qu’on abolisse par là même l’usage des animaux. Que la fin totale de leur exploitation soit leur ultime droit — tout en continuant à user de ces matières avec lesquelles les humain-e-s ont tant de contradictoires affects. Et vous, Monsieur le Président, aguerri aux chiffres, à l’écoute de tous renseignements généraux, il ne vous échappera pas qu’en 2013 la première viande in vitro financée par Sergey Brin le cofondateur de Google a coûté 330 000 dollars[2]. Voilà pourtant qu’en 2017 il n’en coûtait plus que quelques centaines. Le chasseur de dépenses inutiles que vous êtes appréciera l’occasion de produire bien pour peu. L’auteur du best-seller international Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, Yuval Noah Harari, historien et professeur d’histoire israélien, le dit très bien dans son introduction à Clean Meat : « Nous sommes libres d’utiliser les prouesses de la biotechnologie pour bâtir un paradis ou un enfer. Il nous revient de faire le choix le plus éclairé. » (p.11) Voici le véritable enjeu dans lequel vous pourriez jouer un rôle fondamental et vous faire un nom dans l’Histoire contrairement à vos tristes prédécesseurs depuis environ cinquante ans. De quoi joindre l’utile collectif à l’agréable postérité personnelle. Pourquoi ne pas […] continuer à consommer des produits animaux sans les souffrances, le gaspillage et les dégâts environnementaux causés par le système agroalimentaire actuel[3], s’interroge-t-on dans le livre de Paul Shapiro. Après tout, ce qui compte c’est polluer moins voire pas du tout, tout en abandonnant l’idée saugrenue d’une prédatrice prédominance humaine sur le reste du règne du vivant. Vous qui vous montrez près des paysans, le tout petit 3% de la population française qui reste à s’occuper de nos terres nourricières, devriez être intéressé par cette affaire. Et quand bien même cela soit suranné dans l’idée (ce chauvinisme-là), on pourrait arguer que ce serait bon pour la France d’être de nouveau un pays précurseur, le fer de lance d’une mondialisation alternative, pacifiée et joyeuse. Vous rigolez. Ne vous moquez pas. En lisant le bouquin de Shapiro, comme Harari vous pourriez bien vous dire que vous avez peut-être entre les mains la réponse aux ravages causés par l’agrobusiness animal sur l’humanité et la planète qui nous abrite[4]. Quoi ? vous ne pensez tout de même pas un instant que tout va pour le mieux (c’est-à-dire : tout le bien que nous pouvons faire) dans le meilleur des mondes ?! Et puis, de l’audace que diable ! Il y a longtemps que d’illustres prédécesseurs ont pensé en ces termes, il est temps de concrétiser leurs rêves. On ne saurait en avoir que pour le rendement monétaire.
   Ce livre est vraiment instructif et passionnant. Il fut un temps où M. rêvait d’intégrer un lycée du nom de Marcelin Berthelot. Un temps où avoir 17 ans semblait si loin et l’âge en question un gage de maturité, de savoir, de maîtrise de soi. Bref, depuis ayant fait l’expérience qu’à 17 ans on n’est pas sérieux, belle lurette que découverte par l’ami Arthur, c’est qu’entre-temps on a compris qu’on voudrait surtout qu’il reste des tilleuls verts sur la promenade. À propos de Marcelin Berthelot, Shapiro nous expose dans son livre qu’en 1894, trois ans après que Marseille eut laissé partir le poète, le chimiste, biologiste, épistémologue et politique français avait une vision très avant-gardiste de l’an 2000. Berthelot pensait qu’un jour on fabriquerait la viande en laboratoire. Lorsqu’on l’interrogeait sur la viabilité d’un tel système il répondait : « Pourquoi ne le serait-il pas, si fabriquer ces produits de toutes pièces s’avère moins cher et meilleur que recourir à l’élevage ? » (cf. p.24) Shapiro nous dit que plus tard, Churchill faisait la même prévision. C’est qu’on entre dans le vif du sujet, Monsieur le Président. Non, ne partez pas en haussant les épaules et vous esclaffant « traditions ! culture française ! terroirs ! » — c’est inutile. Dans le monde réel — celui qu’on prend au sérieux quand on n’a plus 17 ans — on ne peut tourner le dos qu’au passé, et aller de l’avenir. Qu’est-ce qui vint briser les rêves de Berthelot hormis sa mort en 1907 ? La grande boucherie, le cassage de gueules, le hachage menu des hommes et leurs bêtes dans l’effort de glaise. Pompéi à froid. Et rebelote histoire d’effacer les années folles et de renflouer fissa les caisses du jeudi noir. Depuis c’est la course à l’échalote pour un pouvoir dont l’investiture n’est qu’homo paleas. L’homme de paille rame au milieu des courants libéraux. Il sert quelque intérêt légalement illégitime. Argent fait loi. Alors à tou-te-s celleux qui, comme vous sans doute Monsieur le Président passéiste (c’est un refoulement, cela se soigne), pensent que c’est antinaturel de produire sa viande in vitro, dire avec Shapiro que ça n’a rien de différent que lorsque nos ancêtres inventèrent, peu après la domestication des plantes et des animaux, la bière et du yaourt — probablement les premiers aliments biotechnologiques — inaugurant la culture in vitro[5]. Et l’auteur de Clean Meat va plus loin dans sa démonstration : « Et si vous êtes diabétique, il est très probable que l’insuline humaine que vous vous injectez relève du même processus biotechnologique. » (p.25) On commence à comprendre ? On se répète ici, mais vous devriez voir la conférence d’Élise Desaulniers sur le sujet.
   Aujourd’hui les grandes entreprises, véritables figures de proues de l’avenir de la viande, s’appellent Modern Meadow, Hampton Creek, SuperMeat, Futur Meat Technologies, Mosa Meat, Finless Foods, Perfect Day, Clara Foods, VitroLabs, etc. Même dans un magazine chinois on posait il y a peu la question à propos de cette alternative à la viande d’élevage : « « L’autre », quant à lui, est absolument identique au premier, il est moins cher, ne produit pas d’émissions et ne nécessite pas d’abattage. Lequel choisiriez-vous ? » (cité p.35)
   Il y a quelques jours à peine, déjeunant dans l’antre innocente de la banalité du mal — dans un kebab — M. observait la jeunesse (17 years old) mordre à belles dents dans des chairs animales sacrifiées et mélangées. Ça lui rappelle sa propre jeunesse, Baudelaire pas encore ressuscité, Barbès-Rochechouart premier sandwich grec magasins guitares rutilantes pas un rond des copains des rires pas encore d’avenir sérieux zéro en quête d’affranchissement. C’était un temps où, une fraction de seconde, il s’était demandé chez Ronald comment on fait avec toutes ces vaches, et puis sans réponse c’était passé. Manger. Juste manger. Puis K, puis apostat et enfin végétarisme-véganisme. Message à Paul Ariès qui fait le jeu de la gouvernance alimentaire : « L’agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’extermination, la même chose que les blocus et la réduction des pays à la famine, la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène. » (Martin Heidegger, Conférence de Brême, 1949, cité par Olivier Assouly dans L’organisation criminelle de la faim). D’emblée rebondir : « Faudra-t-il attendre des crises majeures pour qu’enfin nous nous décidions à faire évoluer nos modes de vies ? » demande Charles Hervé-Gruyer, fondateur de la ferme du Bec-Héllouin[6]. En tout cas pas en multipliant par centaines de milliers la micro-agriculture en polyculture-élevage[7]. Les engrais verts, comme le disait il y a peu Aymeric Caron, ça existe. Sinon bien évidemment l’idée d’un retour à des activités nourricières essentielles est séduisante. Vu l’état de la société cependant, cela nous semble assez irréaliste. D’autant que déjà les paysans ayant accès à une forme de mécanisation sont une infime part de cette population, puisqu’il n’y a que 27 millions de tracteurs dans le monde. […] Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas tant les gigantesques moissonneuses-batteuses et les cultures OGM du Middle-West, d’Europe ou du Brésil qui nourrissent l’humanité, mais principalement le travail de ce milliard de paysans aux mains nues, en grand partie composé de femmes[8]. Mieux vaut tabler, histoire de fiche la paix aux bêtes et assainir un peu la planète, sur une orientation vers la viande propre. Ça va Monsieur le Président, on suit toujours ? Que voulez-vous faire du génie français ? Le Concorde c’est dépassé, bientôt l’automobile à combustion aussi. Tiens ! On aurait besoin de bioréacteurs (des cuves à fermentation), plus puissants que ceux qui existent actuellement dans le secteur médical, explique Shapiro page 37. Il ne faut pas ignorer que les […] bioréacteurs — qui servent également à la fabrication de préparations multivitaminées, de présure fromagère et d’innombrables produits de consommation courante[9] n’ont rien d’inédit. Ce qui est convaincant c’est le discours de ces startups. Elles sont fières de montrer comment elles fonctionnent, de participer à l’élaboration et l’amélioration de procédés biotechnologiques fiables à mille lieues des jeux d’apprentis sorciers des promoteurs d’intrants chimiques et d’OGM et autres (souvent les mêmes) breveteurs du vivant[10].
   On entend déjà les contempteurs des animaux, les défenseurs d’une certaine décroissance, s’insurger contre ces technologies. « Comment ? De la viande de synthèse ? Fabriquée à partir de matières animales infimes ? Antinaturel ! » C’est Isha Datar, une jeune pionnière dans ce domaine, qui exprime très bien la réalité de la chose : « Si le fait de traiter les animaux d’élevage comme des bioréacteurs et de les élever de manière sélective pour obtenir une croissance musculaire optimale ne nous pose pas de cas de conscience, pourquoi ne pas simplement retirer l’animal de la chaîne de production afin de se concentrer uniquement sur la matière musculaire ? » (citée p.73) Tout est dit.
   Tout est dit ; ou presque. La question des droits des animaux et leur libération que sous-tend la production de viandes propres (sans antibiotiques, sans bactéries, sans cholestérol, etc.) redéfinit également les enjeux de santé publique et d’économie. L’on voit bien que l’essor du végétarisme dans les pays comme la France demeure marginal. Ce n’est pas un phénomène de mode, c’est plutôt une manifestation sociétale, celle d’une évolution des mœurs et de la culture en général. Hélas, l’habitus attaché au carnisme est extrêmement fort et les verrous cognitifs, psychologiques, matériels, très durs à faire sauter. Il n’est probablement pas raisonnable d’espérer faire oublier la viande aux entreprises qui en vivent et aux humain-e-s qui en dépendent, au sens propre comme au figuré. Un jour nous avons eu, Monsieur le Président, une discussion avec David Chauvet, un intellectuel militant de la cause animale. Ce dernier nous expliquait qu’il valait mieux tabler sur la viande cellulaire et sa promotion que d’espérer changer tout le monde. Impossible de transformer tous ces gens en de gentil-le-s végétarien-ne-s inoffensif-ve-s pour les grands mammifères et les volatiles que nous consommons. C’est là que se rejoignent les intérêts moraux, disons, et ceux que vous défendez au travers de votre politique axée essentiellement autour de l’économie de marché et du travail comme valeurs fondamentales, comme praxis justifiant l’exis. Pour nous c’est l’inverse qui prime. L’économie est un outil comptable au service des échanges pratiques qui servent les besoins premiers des individus. En clair, c’est la société qui doit dicter ce qu’est l’économie et non le contraire. Pourtant le libéralisme contemporain, par le biais des impératifs individuels et des contraintes de la concurrence généralisée, rend tout autre cette réalité, au point que vous parvenez à vous faire élire pour en perpétuer la mécanique. In fine, voici ce qui en découle : « S’il existe bel et bien un marché de niche réservé à une minorité dont les choix alimentaires reposent sur des raisons éthiques et écologiques, nos décisions d’achat restent majoritairement tributaires du prix, de la qualité gustative et de la commodité. » (p.77). Et des bouches à nourrir, Monsieur le Président, il y en a toujours plus. Et viande ou pas, puisqu’il faut bien manger — c’est le premier calcul du sujet —, la première des injustices réside en ce que certain-e-s ont accès à la nourriture et d’autres pas (même lorsque ce sont elleux qui la produisent…). Il y a un manque de décence total à l’abandon de certain-e-s de leurs concitoyen-ne-s par les états. Il est vrai que pour le moment l’impact d’un tel produit révolutionnaire en termes sanitaires et industriels n’est pas connaissable. Il pourrait s’avérer dévastateur pour le système actuel selon Paul Shapiro. Ça n’est pas pour autant qu’il ne faut pas accepter d’opérer une transition alimentaire de cette envergure. Nous n’aurions plus autant besoin de maïs et de soja, de fermes industrielles et de véhicules de transport, considérablement moins de produits pharmaceutiques que le volume actuellement administré aux animaux d’élevage, et, bien évidemment, moins d’abattoirs[11]. Aux états et aux entreprises de s’adapter et de proposer autre chose à faire aux populations dont les salaires dépendent de ces récoltes. Si toutefois les représentants de ces états et de ces entreprises ont envie que les choses changent dans un sens favorable au vivant. On verrait peut-être alors apparaître et croître le monde décrit par Olivier Rognon dans son livre Vers une société végane.
   Pour conclure cette lettre, Monsieur le Président, laissez-nous vous citer d’autres extraits du livre de Olivier Assouly L’organisation criminelle de la faim : « […] la question de la nourriture concerne de la manière la plus directe qui soit toute organisation économique et politique quelle qu’elle soit : du choix des semences et des variétés végétales à l’accès aux ressources agricoles, de la distribution des denrées à la relation au vivant et aux espèces animales, du droit de tuer et de consommer la chair des bêtes au mythe du sol, de la fonction paysannerie à la démarcation d’un espace vital, en passant par les menaces de surpopulation, le statut des populations nomades, le fantasmes de spoliation de vivres, le recyclage des déchets ou l’évaluation des dépense en énergie des corps laborieux, etc. » (op. cit.p.12) Est-il encore raisonnable, autrement dit : est-ce gouverner en toute logique[12] ? — que de laisser aller à vau-l’eau l’éthique en ce qui concerne le traitement infligé aux animaux consommés par les humains en croyant que c’est un luxe, quand en réalité c’est un cadeau empoisonné contre lequel une poignée de citoyen-ne-s du monde se dressent en faisant fi de passer pour des hurluberlus. S’il est sans définition la plupart du temps, car vécu comme une évidence qui ne peut pas être contredite, le spécisme existe bel et bien en tant que normativité de la même manière que le racisme ou l’antisémitisme existèrent et sévirent : « On doit parler de l’économie raciale de même que, sur cet autre plan comparable en dépit des différences, le traitement économique des masses d’indigents occasionne une violence sociale. Parce qu’elle sait se libérer des obstacles sociaux et culturels qui se dressent sur son chemin, l’esthétique raciale peut installer un système spécifique, efficace, d’exploitation et de tuerie. » D’ailleurs on tua comme on abat les animaux — quand ça n’est pas encore de-ci de-là le cas. En gros et pour faire court, Monsieur le Président, il est question de s’opposer à toute forme de crime contre l’humanité, ce que sont la misère et la faim qu’entretiennent les équilibres stratégico-économico-géopolitiques, tout comme l’exploitation sordide des travailleur-euse-s, et celle des animaux comme de vulgaires marchandises à l’avenant[13], dont l’indigne traitement mécanisé nous affecte tou-te-s dans notre humanité : c’est, à minima, un crime moral contre nous-mêmes. C’est aussi le refus d’aller de l’avant et c’est empêcher — tuer dans l’œuf — toute émancipation des générations futures.

   Être à l’écoute du marché, ça devrait être privilégier ces innovations réalisées dans le domaine de la science agroalimentaire, un secteur en grande partie financé par des investisseurs tels que Bill Gates ou Li-Ka-shing, [qui] ont permis de hisser les protéines végétales à des sommets que les pionniers des burgers végétariens n’auraient jamais pu imaginer[14]. Imaginez que demain l’économie soit boostée par des industries vertueuses, comme le lait de chez Perfect Day dont une étude a montré qu’il nécessitait 24 et 84 % d’énergie, 98 % d’eau, 77 à 91% des terres et émettait 35 à 65 % de gaz à effet de serre en moins que la filière industrielle actuelle[15]. Voilà qui est tout de même plus intéressant et enthousiasmant qu’une écologie consensuelle[16] et dévolue aux incohérences d’un système qui a besoin d’être profondément rénové et non réformé. Prêtez cette lettre à François de Rugy, ça lui donnera des idées.
   Vous en appeliez, Monsieur le Président, suite à l’incident impliquant Geneviève Legay, militante de l’association Attac, à « un peu de sagesse ». Voyez-vous, s’il faut, en vous écoutant, admettre qu’une femme de 73 ans ne devrait pas manifester eu égard à son âge, et plus encore lorsque c’est interdit par la loi ou un arrêté préfectoral, en déduire que la sagesse c’est ne rien faire, alors votre politique est très sage et il ne risque pas d’arriver quoi que ce soit, ni de bon ni de fâcheux (à court terme). En revanche, s’il vous prenait l’envie de penser la société, l’économie, l’écologie et la biologie en termes de capital-risque, vous jetteriez votre dévolu sur ces trésors biotechnologiques qui ont le pouvoir de relancer la machine économique sur des bases matérielles nettement plus saines que celles encore usitées aujourd’hui. Vous oublieriez vos desiderata saugrenus concernant les chasses présidentielles et vous vous consacreriez à ce qui va marcher, pas à ce qui est complètement dépassé. C’est votre tragédie shakespearienne : to be — has been, or not to be. Toutefois s’il est presque trop tard ça n’est pas encore tout à fait le cas. Et pour reprendre les mots d’Andras Forgacs, un des précurseurs de la viande et du cuir véritables sans animaux : « Peut-être sommes-nous prêts — et vous aussi, Monsieur le Président —, à nous comporter de manière plus cultivée, au sens propre comme au figuré.[17] »
   Ce serait une sage décision.

 

M.

 

 

   [1] Clean Meat. Comment la viande cultivée va révolutionner notre monde, p.7 (Editions Luc Pire, 2019)
   [2] Ibid. Cf. p.9.
   [3] Ibid., pp.16-17. C’est Mark Post et son équipe, pharmacologue hollandais spécialiste de la culture de tissus in vitro qui présente officiellement en conférence de presse le premier vrai steak non issu de l’abattage en 2013.
   [4] Ibid., p.19.
   [5] Ibid., p.24.
   [6] Permaculture. Guérir la Terre, nourrir les hommes, Perrine et Charles Hervé-Gruyer, p.208 (Acte Sud, 2014)
   [7] Nous, antispécistes, divergeons quant à la permaculture d’avec Perrine et Charles Hervé-Gruyer. Pour eux, il est admissible que « l’élevage extensif en milieu forestier pourrait répondre en partie aux besoins en viande de ceux d’entre nous qui ne sont pas (encore) végétariens, surtout si les forêts prennent une place croissante dans nos paysages, […]. » (p.241 in op. cit.) Nous ne sommes pas de cet avis. Pourquoi ne pas vivre en ayant la compagnie d’animaux dont nous pourrions profiter de la présence bénéfique pour les sols sans pour autant devoir les faire travailler ou les abattre pour les consommer ? Ils admettent aussi la biodynamie, qui n’est pas végane.
   [8] Ibid., p.209.
   [9] Ibid., p.246.
   [10] p.38, P. Shapiro indique que ces sociétés ne lésinent pas sur le fait de donner des informations à leur sujet. Pour elles, il faut être d’une « transparence radicale ».
   [11] Ibid., p.101. Et p.135, l’auteur compare cette révolution alimentaire biotechnologique à celle qui modifie le marché des diamants. De nos jours les mines sont devenues inutiles pour ce marché car on sait produire des diamants plus purs en laboratoire. Cela éviterait aussi l’usage des corps des ouvriers mineurs et la défiguration des paysages naturels.
   [12] Logique s’entend ici par le logos : parole et calcul.
   [13] Olivier Assouly ne mâche pas ses mots pour dire ce qu’est l’élevage et l’usage des animaux, au rang desquels parfois des humains veulent rabaisser d’autres humains. Mais c’est que d’ores et déjà ce statut d’être « inférieur » est un faux-semblant, un moyen et non une essence, une fin en soi et non une vérité : « L’animal est nié en tant qu’animal pour devenir viande. Sa mise à mort s’accompagne du refus de reconnaître ce geste en tant que crime : on ne tue pas vraiment, ion liquide, on retraite et on usine. Cela nécessite une séparation entre les êtres humains dotés d’une existence symbolique et du droit de vivre, et les autres, animaux, Juifs, Tsiganes et rebuts divers, identifiés à de la viande et à des doses de protéines et ramenés à l’état de matériau. » (op. cit. p.73)
   [14] p.190 in Clean Meat.
   [15] Ibid., p.246.
   [16] Pour Olivier Assouly la question écologique actuelle est une question économique qui a retranché la dimension ontologique d’elle-même : « Arc-boutée sur le principe du recyclage, l’écologie poursuit avec modération la captation des ressources énergétiques de la biomasse, sans jamais remettre en cause le principe d’exploitation systématique de la nature. » (op. cit. p.81)
   [17] Cité p.141 in Clean Meat.

Une réflexion sur “DU CULTE DE LA VIANDE À LA VIANDE DE CULTURE — UNE LECTURE DE « CLEAN MEAT » DE PAUL SHAPIRO — OU COMMENT MANGER SAGEMENT MONSIEUR LE PRÉSIDENT

  1. Pretty interesting, on a note aside, most people do not realize, most of our problems are related to the killing of animals as a sustenance, in a more subtle way, than most people realize, like violence, war, carelessness, Ignorance, sickness, contamination, environmental degradation, and many other ‘plagues’ that afflict us.
    All these can be understood when looking at what the ancient Hindus called the Gunas.

    The food we eat not only nourishes the Body but also affects our ‘Mind‘ and ‘Emotions‘. With consistent and dedicated attention to diet, it is possible to balance not only Physical Health but also our Emotional Health. It is mentioned in Ayurvedic scriptures that nature, a primary force of life, is composed of three qualities or principles called Gunas. The three Gunas or qualities are Sattva (Tranquil or subtle energy), Rajas (Active energy) and Tamas (Inertia or dullness). Read on to know more about what is Sattvic, Rajasic, Tamasic Food in Ayurveda and how it affects our mind, body and soul.

    Thank you for bringing much awareness, to this sorely needed topic. 🙂

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