DES ÉBLOUISSEMENTS — AUTOUR DE « LE VÉGÉTARISME DES LUMIÈRES » DE RENAN LARUE — OU COMMENTAIRES POUR S’ABSTENIR D’ÊTRE BÊTE

AUTOUR DE « LE VÉGÉTARISME DES LUMIÈRES » DE RENAN LARUE — S’ABSTENIR D’ÊTRE BÊTE

 

 

« Toucher au privilège de statut d’humain vis-à-vis des cohabitants de la planète est un sujet pour le moins sensible. »
p.29 in Désobéir avec amour — Virgina Markus (2018)

 

« Tue ma famille, et tu tueras la tienne. C’est ce qui arrive à Julien, car l’homme, même « amputé, coupé de son animalité » est membre de l’immense famille des animaux. Tuer l’autre, c’est donc se tuer soi-même. »
À propos de La légende de Saint-Julien l’Hospitalier de G. Flaubert, p.106 in Après la nuit animale — Jonathan Palumbo (2018)

 

« La pensée mythique n’accepte la nature qu’à condition de pouvoir la répéter. »
p.374 in Tristes tropiques — Claude Lévi-Strauss (1955)

 

 

   Avant que « la fin du XVIIIe siècle réinvente l’homme en Zoon Politicon et fonde la république du droit naturel, celle de l’homme, premier animal devenu le centre à partir duquel se reconstruit la cité et toute l’organisation sociale, pensée telle un immense organisme animal », comme l’a écrit l’historien Pierre Serna[1], il aura fallu que quelques humains tentent durant ce siècle-là de faire la lumière sur les animaux, nos colocataires de la Terre. C’est dire combien, à l’encontre des mœurs et des préjugés, il fallait aller déjà pour défendre la dignité des individus non-humains, les « bêtes », ces êtres inférieurs. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire par ignorance de l’Histoire qu’on n’enseigne pas encore au lycée, des humains n’ont pas attendu que leur société soit devenue parfaite pour eux pour s’intéresser au sort des animaux. Le sujet n’est pas nouveau. C’est que ce fameux « siècle des Lumières » annonçant des temps révolutionnaires, avait pour devise comme le rappelait à juste titre Corine Pelluchon dans Les Nourritures une ambition pré-libertaire (et presque anarchiste) si on peut oser l’appeler ainsi — même si elle n’engendra vraiment que du libéralisme — et qui dit « ose penser par toi-même », emblème du laïcisme et du progrès, le latinisme Sapere aude[2]. Pensons donc par nous-mêmes. C’est ce à quoi nous incitent, parmi d’autres, les intellectuel-le-s de la cause animale. Depuis des années Renan Larue est de celleux-là. Auteur et professeur de littérature française à l’Université de Californie à Santa-Barbara, dit Wikipédia, nous avions lu de lui Le végétarisme et ses ennemis. Vingt-cing siècles de débat (2015 aux PUF) avant de blogger et de chroniquer, tout aussi excellent que l’ouvrage coécrit avec Valéry Giroux Le Véganisme chez Que sais-je (2017) dont nous avions parlé à sa publication. Aujourd’hui, Renan Larue nous enseigne avec un livre lumineux, à propos de la condition des animaux du XVIIIe siècle et le regard compatissant que portèrent sur eux certains de leurs contemporains humains tels que Valentin Pelosse, ou les célèbres Jean-Jacques Rousseau et Voltaire. Ce que démontre brillamment cet ouvrage, c’est que les contempteurs des animaux n’ont pas évolué d’un iota quant à leurs fallacieux argumentaires. On retrouve il y a deux siècles les mêmes inepties que chez, pour ne prendre qu’un exemple, Michel Onfray. C’est que sans doute, pour être ami-e des bêtes, et philosophe à la fois, il faut aller à contre-courant et ne pas se laisser porter par les idéaux mainstream de son temps, qui sont tous et toujours prompts à la facilité, autrement dit à la paresse et donc à ne pas faire l’effort de connaître l’autre animal que je suis, puisque je est un autre aussi et réciproquement, et l’abandonner de l’autre côté de la barrière du spécisme ; pourvu qu’on soit un homme, et le tour est joué. La pensée vient en pensant, et ici ne soyons point abstinent-e-s. Gageons que l’étude, la recherche et la réflexion, sont une forme avancée de militantisme notamment en faveur de la libération animale, car elle participe de l’ouverture des esprits nécessaire à la fermeture (liquidation) des oppressions en tous genres dont l’exploitation animale est encore à l’heure actuelle une acmé.
   Dans Le Végétarisme des Lumières, Renan Larue nous confie qu’il n’a pas toujours semblé évident pour ses pairs, durant ses études, de s’intéresser aux animaux et aux relations de nos ancêtres avec eux (lisez donc Janine Chanteur vous comprendrez). Selon une de ses professeur-e-s, les « témoignages d’amitié » envers les animaux, durant l’Antiquité ou bien chez les Modernes, étaient quelque chose qui posait des « problèmes d’interprétations » (p.11 in Le Végétarismes des Lumières. L’abstinence de viande dans la France du XVIIIe siècle, Classiques Garnier, 2019). Plus qu’un refus personnel de prendre la question de la condition animale au travers des âges de l’Histoire comme une question sérieuse de la part de cette professeure, c’est de toute évidence le spécisme latent qui s’exprimait là pour dire que […] l’adoption d’une diète végétale, est incompatible avec notre pensée rationaliste, qu’elle constitue une forme d’antihumanisme et même un outrage aux droits de l’Homme. En somme, le siècle de Voltaire serait le moins propice à accueillir l’idéologie végétarienne[3]. On repense alors à ce qu’écrivait Larue dans Le végétarisme et ses ennemis à propos du fait que le carnisme (puisque spécisme et carnisme sont intrinsèquement liés même si parfois non systématiques) est un principe d’agissements corrélatifs d’un symbolisme mystique quant à la centralité et la supériorité de l’Homme[4]. Ce symbolisme, cette métaphysique sourde, était alors et jusqu’à présent, tout à fait à même d’orienter les plus rationnel-le-s (ou censé-e-s l’être) d’entre nous vers une représentation erronée de la plus stricte factualité. En un mot l’anthropocentrisme avait depuis belle lurette envahi aussi l’espace universitaire tout empli de ce bel humanisme éblouissant. Et pourtant, tandis qu’évidemment autre lieu autre temps, Renan Larue affirme dans cet ouvrage passionnant que les hommes et les femmes des Lumières ont même jeté les bases de l’antispécisme contemporain […][5]. Cela signifie donc que la notion de droits des animaux, même en filigrane, ne date pas d’hier, et qu’on aurait tort de jeter Pythagore, Porphyre et Empédocle aux orties pour en faire du purin historique. Tout au long des civilisations des humains se sont intéressés à la sensibilité animale et ont défendu, à fort peu de choses près parfois, presque mots pour mots, les idées que les véganes et antispécistes d’aujourd’hui revendiquent pour les animaux. Comme Théophraste déjà en son temps, d’autres plus proches de nous, ont commencé de poser les bases de l’éthique animale[6] : « […] un intérêt à ne pas être tué découle de l’intérêt à ne pas souffrir », écrivait en 2016 la québécoise Valéry Giroux (Contre l’exploitation animale. Un argument pour les droits fondamentaux de tous les êtres sensibles, p.220, L’Âge d’homme — 2017), et c’est principalement ce qui motiva les auteurs du siècle des Lumières, déjà fort loin d’un certain végétalisme antédiluvien[7].
*
   Le but de cet article n’est pas de vous faire un résumé du dernier essai de Renan Larue. Nous aimerions vous en donner les grandes idées, et commencer par vous dire combien nous en conseillons la lecture. Et pas uniquement aux convaincu-e-s de la cause. Le livre de Renan Larue entre dans ces œuvres de recherche qui ont pour vocation d’illuminer les recoins sombres de leur propre milieu. Bref ; vous êtes contre la cause animale ? Vous êtes universitaire ? Vous pensez que l’humain prime et a toujours historiquement revendiqué sa supériorité naturelle sur le reste du règne du vivant ? Lisez ce livre.
   Si rien n’embellit plus guère ce cloître odieux qu’est — à notre sens en règle générale — la religion, c’est que depuis des lustres celle-ci a fait le jeu du spécisme. Auto-révélé, non content de s’être inventer un Créateur, il fallait bien que l’Homme souffrisse par élection, par prétention à une béatitude promise au sortir de cette Terre fangeuse et pleine d’animaux, certes innocents, mais recommandés pour servir l’Homme. La palme de l’écorchage à vif revient au Christianisme de Saint-Paul et aux écrits apocryphes qui relatent que Saint-Pierre lui-même se refusant à braver l’interdit hébraïque (adamique) a dû abdiquer et manger des animaux parce que [Dieu] avait ordonné de le faire. Comme l’explique R. Larue, ce changement radical de paradigme alimentaire est en réalité la condition nécessaire à la diffusion de la bonne parole à travers les nations. Et puis ne point manger les bêtes ne pouvaient être qu’affaire de spiritualité forcenée. L’abstinence de viande est une mortification très à l’honneur en effet, surtout parmi les cénobites[8]. Pour faire court, l’adoption du végétarisme par la religion dominante mettait trop en évidence les limites de la charité chrétienne[9]. Ainsi, entre le IIe siècle et la sortie de la Renaissance, on mange peu de viande mais ça n’est pas parce qu’on ne le veut pas. La chasse étant un privilège seigneurial, encore au XVIIIe siècle « une bonne partie des Français […] ne mangent que rarement de la viande. Dans les campagnes, la consommation de chairs animales est même très inférieure à ce qu’elle était à la fin du Moyen Âge, en France comme dans le reste de l’Europe. » (Op. cit. p.23) Et c’est peut-être à la faveur d’un apaisement forcé de nos contrées, apaisement politique obtenu par une forme de contrainte biopolitique, une contrainte de la gestion des sujets, que […] l’animal peut entrer en littérature[10], en personne ou comme un personnage, où en Angleterre ainsi qu’en France les conditions sociales laissent peu à peu émerger une nouvelle nature et des formes de sympathie comme dirait Scheler, envers les animaux, et Larue de le dire très clairement, nos ancêtres d’avoir pour eux une véritable empathie — grandissante.
   De nos jours, on ne saurait alléguer comme à l’époque des pythagoriciens et néopythagoriciens d’après Sénèque que la viande rend « malhonnête et féroce » (op.cit. p.40) malgré les manœuvres lobbyistes de la FNSEA dans les écoles par exemple, ou la réaction souvent virulente (pour ne pas dire violente) des éleveurs lorsque se tient un sit-in animaliste devant un abattoir. Comme aujourd’hui le véganisme — le végétarisme étant accepté, désormais considéré comme anodin et d’ordre purement « macrobiotique » — Renan Larue explique qu’après l’an 1750, le « régime de Pythagore » est assez connu pour que ses partisans essuient des critiques parfois violentes, […][11]. Après un temps d’émulation important autour de la question animale ces dernières années, il est clair qu’une riposte à la fois de fond et de forme a lieu, autant dans le monde industriel qu’intellectuel (le mépris nous venant du politique). À la compassion que de plus en plus d’humain-e-s ressentent à l’égard des animaux, apparaît en rang serré une rétorque massive visant à discréditer le véganisme, les véganes, l’antispécisme et l’animalisme. D’un côté les réseaux sociaux regorgent d’espaces et de commentaires anti-véganes, et de l’autre la filière viande joue de plus en plus la carte du bio, du local, du plein air, du « carnivorisme éthique« , nous rejoue les animaux heureux de s’offrir à manger, etc., bref du greenwashing tandis qu’une prétendue intelligentsia multiplie les publications à l’encontre de l’éthique animale en criant au scandale, au transhumanisme, etc. Tout comme lorsque le végétarisme moral est apparu, il est fort possible en même temps que l’antispécisme soit une conséquence[12] de conditions diverses dans la société contemporaine. Pour autant qu’il faille dénoncer les amalgames fallacieux qui présentent l’antispécisme comme une politique d’accentuation de la réalisation de buts transhumanistes high-bio-tech., parce que justement les personnes qui défendent l’un ne sont pas forcément les mêmes qui défendent l’autre (loin s’en faut !), on se retrouve confronté-e-s de nos jours à un argumentaire soi-disant expert dont l’unique objectif est de défendre de soi-disant traditions ininterrompues comme la corrida, tout en prêtant à la pire des confusions, comme lorsque Francis Wolff, philosophe retraité, avance que la position antispéciste est trop « zoocentrée » et qu’in fine « […] la bientraitance s’achèvera pour accomplir la révolution abolitionniste qui humanisera l’animal et animalisera l’homme » quoi que « bien traiter les animaux soumis à notre garde, lutter contre la marchandisation du vivant, contre la chosification des bêtes, est la continuation du combat des Lumières […] »[13]. Il est vrai que le taureau pourfendu dans l’arène n’est pas une chose en soi mais un faire-valoir pour l’humain qui le terrasse… Wolff grand lecteur de Bataille sans doute ? Où tout bien considéré Renan Larue démontre que le spécisme n’a guère changé de visage ces deux à trois derniers siècles[14]. Nous avions pu nous en rendre compte avec les travaux passionnants de Pierre Serna. On se souvient des « dissertations » que d’illustres inconnus en avance sur leur temps dans leurs idées, comme Valentin Pelosse, avaient rédigées en réponse à la question de l’Institut en 1802, à savoir si au sujet des animaux les « mauvais traitements intéressent la morale publique » ? (cf. Larue, op. cit. pp.83-84) C’est toujours au même dualisme que nous avons affaire[15] : To be specist or not to be. That is the animal-human question.
   On a beaucoup glosé sur le tort fait aux animaux à cause de la théorie cartésienne de l’animal-machine. S’il est vrai qu’elle mena tout droit à Claude Bernard et influença la recherche fondamentale, elle fut cependant amplement critiquée dès le siècle suivant, voir même avant avec l’abbé Macy, ou encore précédemment chez Leibniz, philosophe, théosophe (monadologie) et inventeur du calcul différentiel[16].
   Ce fameux siècle des Lumières est aussi celui où la vieille Europe se prend de passion pour l’Orient et les Indes. C’est également, à l’instar de Thomas More qui écrivit Utopia en 1516, une époque où l’on rêve de sociétés idéelles. À ce stade de l’essai Larue nous emmène à la (re)découverte d’œuvres littéraires et philosophiques souvent mal connues pour leur penchant animalitaire, pour ne pas dire animaliste — afin de ne pas verser dans l’anachronisme sans doute. Les sociétés idéales pourraient tout à fait, sans même être forcément des programmes politiques ou sociaux à la base, de sociétés plus justes avec les animaux, comme chez Louis-Sébastien Mercier et son livre L’An 2440 où il ne suffira plus de rendre invisible les tueries : il faut qu’elles n’existent plus[17]. Le Végétarisme des Lumières, c’est donc celui d’une littérature prolixe, comme par exemple celle de Pierre-François Guyot Desfontaines qui publie en 1730 Le Nouveau Gulliver. Dans cette œuvre, face à un Gulliver à l’esprit très cartésien qui pense que les bêtes n’ont pas d’âmes et sont inférieures à l’Homme, son interlocuteur Taïfaco répond : « Il y a une espèce de bassesse à abuser de leur faiblesse et à vous prévaloir de votre supériorité pour les opprimer. Pourquoi vous comportez-vous envers elles d’une manière, dont vous seriez très fâché qu’elles se comportassent avec vous. » (cité p.130)
   Peu à peu se dessine dans l’essai de Renan Larue, via une analyse aussi bien d’une « réflexion originale sur le spécisme chez Sade » (p.140), que de l’anthropophagie en littérature[18], la vision que par symbolisme métaphysique, l’anthropocentrisme forme en soi un insatiable projet que l’auteur nomme de « téléologie carnivore » (p.161) C’est très intéressant et rejoint les analyses précédentes de Enrique Utria, Florence Burgat ou David Chauvet qui, dans des thématiques plus ou moins proches (historiquement parlant) ont aussi décrit la viande et le meurtre ritualisé qu’elle suppose, comme quelque chose d’irrésistible : une ontologie consommatoire. C’est cette métaphysique, et pour appeler un chat un chat disons cette mythologie, cette fiction, qui fait que se passe ce qu’à écrit Thomas Lepeltier dans son dernier ouvrage : « Cette affection entre l’éleveur et ses animaux ou entre le maître et ses esclaves n’a toutefois jamais aboli la domination absolue du premier sur les seconds : à tout moment il peut décider de les vendre ou de les tuer. » (pp.20-21 in Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ? Éditions Le Pommier, 2019)
*
   Pour finir nous voudrions fermer cette chronique en ouvrant une réflexion. Cela peut faire l’objet d’une discussion entre nous, entre vous. Cela pourrait être un des fondements de notre future zoopolitique. Si biophilie il y a après ça — le monde aujourd’hui dévitalisé.
   On peut dire, avec Sabrina Valy, suite à son texte dans la Revue des Sciences Humaines consacrée à la zoopoétique (n°328), que les relations interspécifiques des vivants produisent (au sens étudié par J. Derrida dans La vie la mort en 1975-1976) du drame. Que demande Sabrina Valy ? Elle demande : « Les affinités et les différences entre l’homme et l’animal doivent-elles nécessairement être dramatisées ? L’animalité ne peut-elle pas être vécue autrement qu’encombrée des embarras du langage et de la charge de la représentation ?[19] » Autrement dit, selon nous, il faudrait sortir de l’ornière mythographique qui place l’animal comme catalyseur symbolico-sacrificiel (bouc émissaire). Car on voit bien que l’emphase qui lie habituellement les animaux aux humain-e-s, c’est quasiment toujours une crise emphatique où l’animal textuel ou réel est abusé. Chimérique ou allégorique, psychique ou physique, l’« animal » ne sort que rarement indemne de nos pratiques. Il est déplacé de se servir des animaux comme arguments, instruments, défouloirs, repoussoirs, aliments, etc., au détriment d’eux-mêmes. C’est proprement injuste et injustifié sinon par pur spécisme ; cette négation de chacun-e l’animal que donc nous ne voudrions ni suivre là où nous l’amenons, ni être. L’usage des bêtes est une idiotie — du moins à l’ère de la reproductibilité technique et de la gestion de l’abondance et du cumul des savoir-faire — et sous la plupart des latitudes quand les épargner est possible. « Il y a donc une vérité qui conserve ou sert la vie, écrivait Jacques Derrida, une vérité qui la menace et qui la tue ; […][20] » (op. cit. p.185) Sortir, donc, de cette relation de captation de l’autre pour le réifier. Aussi pourrions-nous encore vous parler des très belles pages que Renan Larue consacre à l’étude de Voltaire et de Rousseau, entre autres, mais pour cela autant lire le livre de Larue n’est-ce pas ? Lequel vous donnera certainement envie de vous (re)plonger dans celles des Adorateurs de Voltaire ou du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de Jean-Jacques. Les bases de l’antispécisme, c’est très clair, se trouvent déjà en germes dans les œuvres de ces hommes qui, en n’en pas douter, n’étaient pas assez dissemblables de nous (jugez sur notre langage commun), pour penser si différemment. Leur sensibilité, leur réaction, les mêmes que nous, les honorent en tant que précurseurs voire, que précepteurs.
   En son temps, à cheval sur les Lumières et une proche extinction historique des feux par homo economicus[21], Hegel écrivait : « Le mythe en général n’est pas un moyen adéquat pour l’expression de la pensée. » (Leçons sur l’histoire de la philosophie, p.242 — Folio essais) Il pourrait l’être si nous savions à coup sûr lire entre les lignes et ne pas nous empêtrer à tout prendre au pied de la lettre. C’est pourquoi refuser catégoriquement le mythe de la viande heureuse, du don et du contre-don entre humains et animaux, du prometheus carnivorus, est un impératif même s’il est peu probable que nos concitoyens abandonnent aisément leurs mythes en guise de pâles excuses. John Gray en parle très bien, évoquant les athées pour qui à la fin ne pas croire au progrès équivaut à un blasphème[22]. Car les animaux, pense-t-on, soutient-on, nous ont permis de « progresser » grâce à leur exploitation. C’est le prétexte : et par conséquent il faudrait continuer (?!). Nous savions déjà bien qu’il n’y a pas de progrès universel mais seulement des ajustages, des ajustements pour s’améliorer. Une des façons de rendre le monde plus ajusté, plus juste, ça peut être de libérer les animaux des carcans que nous leur avons construits et imposés. C’est cela qui est rationnel et répondrait merveilleusement à la notion de liberté des Lumières : bannir la soumission, l’assujettissement, la torture et le sacrifice, penser par soi-même. Penser par soi-même ! Se libérer. Voilà le rayon fabuleux, le chemin photonique, de nous aux animaux : voilà la Libération !
M.

 

 

Pour aller plus loin

 

 

Pitié et droit des bêtes à ne pas être maltraité inutilement : ici

 

« Voltaire et le problème de la souffrance animale »
Renan Larue
(Université Jules-Verne de Picardie) : ici

 

Au CAIRN

 

   [1] Voir p.19 in Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840).
   [2] Op. cit. p.343.
   [3] Op. cit. p.13.
   [4] « Le carnisme ressemble fort en effet à une métaphysique qui ne dit pas son nom et qui s’ignore elle-même, une métaphysique selon laquelle l’espèce humaine est la fin de toutes choses, le centre et le sommet de la Création » (Le végétarisme et ses ennemis, pp.10-11, PUF — 2015).
   [5] Ibid., p.13.
   [6] Il n’y a donc pas que des raisons diététiques, ascétiques et liées à la religion pour embrasser le végétarisme et plus récemment le véganisme. Comme le rappelle l’auteur, pour Théophraste : « Au lieu de retrancher une part de ce qu’on possède pour l’offrir aux dieux, l’immolation prive d’autres êtres de leur bien le plus fondamental, leur existence. » (cf. op. cit. p.15 & p.17) D’ailleurs en complément, on peut relire qu’on ne mange pas les animaux sauvages tués en Grèce. En effet, « on convoite les mêmes qu’on sacrifie aux dieux. Théophraste en conclut que « la jouissance est l’unique mobile de notre obstination à pratiquer de tels sacrifices. » Tout ceci a lieu « sous la caution de l’ordre divin. » (p.38 in Le végétarisme et ses ennemis).
   [7] Ibid., p.37.
   [8] Ibid., p.19.
   [9] Ibid., p.22.
   [10] Cf. ibid., p.24 : Sur le travail de Norbert Elias qui explique que l’État centralisé met fin aux luttes aux internes sociales : « Le pouvoir du monarque empêche en quelque sorte ses sujets de se faire la guerre. »
   [11] Ibid., p.72.
   [12] Dans l’ouvrage, R. Larue indique qu’il est possible que les premières manifestations du végétarisme moral surviennent en conséquence des spécialisations des activités liées à la viande. Il s’appuie, entre autres, sur les travaux d’Éric Baratay. Par exemple à Paris, les élites économiques ne voulaient plus habiter des lieux sales, et que l’éloignement des abattoirs initialement corrélatifs des commerces de boucherie, corresponde tout autant à une nécessité hygiénique qu’à un « refoulement psychologique », un « refoulement des violences de l’abattage ». (cf. p.75) Et voir p.76, que la sensibilité et l’empathie se renforcent car les activités liées au découpage des chairs ne sont plus considérées comme anodines.
   [13] Cf. p.66, p.69 et pp.71-72 in Trois utopies contemporaines (Fayard, 2017).
   Ajoutons à la suite de Lucille Desblache : « Cette manière de disqualifier un mouvement social par une série d’amalgames discursifs est une vieille tactique rhétorique utilisée par tous les appareils de pouvoir, notamment chez les staliniens. » (p.14 in Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence — EUD, 2014)
   [14] Ibid., p.81 : « Le spécisme de nos sociétés actuelles ressemble fort à celui qui se manifeste au siècle des Lumières. »
   [15] À ce propos nous rappelons les mots de P. Serna au début de son ouvrage : « D’un côté se trouve la revendication radicale de certains, exigeant un retour à une ordre naturel plus respectueux des droits naturels de chaque créature, au nom du destin partagé de tous, des plus démunis aux plus puissants, dans une proximité de relations. Pour d’autres, se manifeste la volonté d’imposer un ordre civique nouveau par le droit positif, utile pour édifier un citoyen surveillé, éduqué comme un animal politique instruit, à la tête d’une chaîne hiérarchique, où l’homme domine les bêtes. » (pp.13-14 in Comme des bêtes. Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840)).
    [16] Dans Le Végétarisme des Lumières, l’auteur nous rappelle que « Le mécanisme cartésien dédouane ainsi et surtout Dieu du mal dans la nature. ». Ce mécanisme qui permettait de clouer des chiens vivants sur des planches anatomiques pour les ouvrir était vertement critiqué donc. En 1760, Georg Ludwig Schmidt écrivait : « on avilit le beau nom de philosophe, en le prodiguant au frivole faiseur d’expériences, à l’anatomiste ensanglanté… ». De même, un cartésien comme l’abbé Macy, en 1737, pense cette mécanique comme inconséquente. C’est déjà la « déroute de la théorie de l’animal-machine ». Enfin chez Gottfried Wilhelm Leibniz, R. Larue écrit qu’il tire de ces conclusions théologiques et morales : « Je commencerai par devenir pythagoricien et je condamnerai avec Porphyre la nourriture carnivore et la tyrannie exercée sur les animaux. » (op.cit. p.87, p.93 & p.95.)
   [17] Ibid., cité p.126. C’est ainsi que les sociétés ayant une forte propension au végétarisme apportent de l’eau au moulin des penseurs et écrivains du XVIIIe siècle. R. Larue écrit que « […] les pythagoriciens, les hindous, considèrent l’adoption du végétarisme comme une conséquence morale de la métempsychose » (p.119).
   [18] Cf. Ibid., p.141 : « : […] le végétalisme et l’anthropophagie constituent les deux faces d’une même médaille, celle de l’antispécisme, ce refus a priori de traiter différemment des individus sur la base de l’espèce à laquelle ils appartiennent. » (sur Sarmiento, un portugais prisonnier à Buata qui finit par adopter les coutumes des autochtones in Aline et Valcour, Marquis de Sade, 1793)
   [19] In Passage en revue de l’animalité, l’exemple de Critique, op. cit., p.54.
   [20] Dans ce cas nietzschéen-derridien, on est assez proche du travail du sociologue Pierre Bourdieu. Loin de nier l’ambivalence en toute ontologie, J. Derrida nous intime qu’il faut choisir son camp. En tout cas nous choisissons, face à l’ousia (au propre de l’être-en-vie) de faire résonner l’ethos (sa manière d’être) pour atteindre à quelque chose de plus vrai d’une constitution bio- ou zoosociale en vérité : « Le socius se constitue par un contrat de vérité qui est une ruse ou un simulacre de dissimulation. Il se constitue donc sur une vérité qui est une non-vérité. Cela pour vivre, c’est-à-dire pour éviter la vérité qui tue, mais qui tue en tant qu’elle est non-vérité. » (op. cit., p.197, « Septième séance »)
   [21] « Le « libéralisme » qui a donné le XIXe siècle et les premières décades du XXe, c’est-à-dire essentiellement la doctrine du sacro-saint marché et de ses concomitants, repose sur une innovation sans précédents : la séparation radicale des aspects économiques du tissu social et leur construction en un domaine autonome. » (p.15 in Homo aequalis, Louis Dumont — Tel Gallimard, 1976) On ajoute volontiers : séparation d’avec le tissu biologique. Et lorsque Dumont précise p.190 que « […] La consommation apparaît ainsi comme un moment de la production […] » (Grundrisse), on comprend combien les animaux sont appelés à être dévorés avant même d’être nés. C’est dans l’ordre du processus mis en place par les êtres humains. Réduire les possibles d’être pas encore en vie, à une unique et congrue possibilité : être-pour-la-mort (Sein zum Tode) heideggérien, mais bien en-deçà du principe existential analytique et incarné de manière très terre-à-terre.
   [22] Le silence des animaux. Du progrès et autres mythes modernes (p.91, Les Belles Lettres, 2018)
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