« HABITER LE TROUBLE AVEC DONNA HARAWAY (COLLECTIF) » — UNE LECTURE DE L’INCERTITUDE DE PRINCIPE COMME ALIBI À L’INACTION

« HABITER LE TROUBLE AVEC DONNA HARAWAY (COLLECTIF) » — DE L’INCERTITUDE À L’INACTION

 

 

« Nous ne pouvons fonctionner en tant qu’acteurs humains que si nous avons une idée de là où nous devons aller et de ce qui constitue une vie bonne et riche de sens. »
(Charles Taylor) cité p.69 in Aliénation et accélération, Harmut Rosa

 

 

« Les humains ont envahi le monde, construit des routes, abattu des forêts, massacré les autres bêtes. Bientôt nous les verrons aussi prendre possession de nos falaises avec leurs fusils et leurs visages pâles. Ils se sont approprié l’une après l’autre toutes ces choses qui rendaient ce monde agréable, et ils ne s’arrêtent jamais, ils courent, ils courent sans cesse de-ci de-là, on pourrait croire qu’ils se sentent poursuivis. Qui peut savoir pourquoi ils s’acharnent à tant courir ? Comme s’ils cherchaient à ne pas se laisser rejoindre par la mort. »
pp.126-127 in « Les aigles » dans Bestiaire magique, Dino Buzzati (1951)

 

 

« La Terre est pleine de réfugiés sans refuges, humains ou pas. »
(Donna Haraway) citée p.55 in « Des cyborgs au Chtulucène », Florence Caeymaex

 

 

 

   La première fois que nous avons entendu parler de Donna Haraway, c’était en juin 2015 par le philosophe Patrick Llored lors qu’une journée organisée par Lucille Peget. L’enseignant, en fidèle derridien, avait alors vanté le travail de déconstruction intellectuelle et pratique (entre exis et praxis) mis en œuvre, dans tous les sens du terme, par Donna Haraway. Pour lui, l’éthique développée par la biologiste se situait sur un autre plan que le seul antispécisme, Haraway posant des questions primordiales sur le propre de l’humain et à même de destituer ce dernier du piédestal qu’il s’est jusqu’ici fabriqué et consacré. Ce que nous avons en commun avec les animaux, dans la zoo-socio-philosophie d’Haraway, doit nous amener à nous recentrer sur ce qui accorde au monde la diversité, de la même façon que le concept « SF » de cyborg aura pu ravir au machisme une pensée pour l’autre-[qu’]humain dans l’espace et le temps et éclairer d’une manière nouvelle la pensée féministe des années 1980. On notait à peu près à la même époque  (2015) ce que le philosophe écrivait de Donna Haraway dans un texte publié dans la revue Histoire de la recherche contemporaine (tome IV, p.53, 2015), comme quoi cette autrice déplace toute la réflexion par le biais d’une hétéronomie radicale qui subvertit l’opposition métaphysique qui guide encore en profondeur notre concept de l’animalité (nature ≠ culture). Il semble assez évident que Donna Haraway produit quelque chose de majeur propre à déstabiliser les intelligentsias (même celles ayant, comme chez Paul Ariès, l’air d’être en marge des habitus les plus ancrés), et qu’une partie du milieu universitaire, de par le monde, salue Haraway et son « travail » tel un futur antérieur (et) présentifié. Ainsi de Aurélie Choné et Catherine Repussard dans la revue des Recherches germaniques (hors-série n°10, 2015) pour qui Within the scholarly field of Human-Animal-Studies, it is probably Donna Haraway who is the most influential advocate of a posthumanist stance (p.89). Un post-humanisme qui ne cherche pas à tout crin à technologiser le monde et ses êtres, mais bien plutôt à se réinventer humain-e-s (voire : humanimales). Si les idées de départ et ensuite, chez Haraway, sont toujours séduisantes, nous voulons ici dire pourquoi, quant à la question animale qui nous intéresse, elles nous paraissent dans l’accueil et le traitement réflexif et pratico-pratique qui en sont faits par ses épigones (de Isabelle Stengers à Vinciane Despret et tout un courant de penseur-ses passionant-e-s par ailleurs), tout à fait inadéquates et sans conséquences positives — donc assez consensuelles et conservatrices, et inutiles — pour la cause des animaux. Nous sommes certain-e-s d’avoir été trouble-é-s certes, mais pas pour les bonnes raisons.

 

I
   Habiter le trouble avec Donna Haraway est un ouvrage collectif récent, un composé de textes sur, et de, et avec, Donna Haraway. Publié par les excellentes Éditions Dehors, on peut y lire les contributions de Donna Haraway, Isabelle Stengers, Jessica Borotto, Jérémy Damian, Kim Hendrickx, Ariane d’Hoop, Amandine Guilbert et Rémi Eliçabe, Elsa Maury, Lucienne Strivay, Fabrizio Terranova, et Benedikte Zitouni. Le livre se présente comme une invitation à penser, à ouvrir de nouvelles possibilités de cohabitation et de continuation, dans des temps de bouleversements écologiques et de violences natureculturelles sans précédent. Il est assez évident que le monde globalisé à l’image d’un capitalo-colonialisme occidental vacille quelque peu. Témoins les insurrections, les soulèvements populaires, les grèves, les opérations d’occupation et  de rébellion, de désobéissance civile un peu partout dans de grandes villes du monde : contre la pauvreté, l’injustice, la destruction des habitats. C’est que, tout en profitant des bienfaits d’un tel monde, les gens en subissent aussi les désagréments. Et ô combien ces désagréments se font-ils sentir et ressentir, que les scientifiques (GIEC) tirent la sonnette d’alarme quant aux ravages (Barjavel ne s’y était pas trompé) provoqués par la transformation planétaire engendrée par nos activités (y compris en bloguant) — on peut dire prédatrices. C’est dans ce monde nommé d’anthropocène que Donna Haraway construit une pensée à contre-courant des idées dominantes, influencée par le travail précurseur de Michel Foucault à propos de ce qu’il avait appelé à la fin des années 1970 « la biopolitique » : « La notion foucaldienne de biopolitique a été terriblement importante pour moi, sur le plan biographique. La découverte des écrits de Foucault, c’était la libération d’une extraordinaire façon de penser autrement, qui a fait intensément sens dans un moment particulier de ma vie. C’était la découverte de la façon particulière dont le discours de la biologie est à la fois monde et discours sur le monde. Que l’organisme n’est pas simplement quelque chose que l’on découvre puis étudie, mais plutôt quelque chose qui est construit discursivement comme un système de commandement-contrôle-communication-renseignement, organisé par des divisions du travail multiples, par une distribution des énergies et des fonctionnalités, input-output intégrés en système. » (p.84 in Le rire de Méduse. Entretien avec Donna Haraway, par Florence Caeymaex, Vincianne Despret et Julien Pieron) Il s’agit alors pour Donna Haraway d’expliciter comment et pourquoi il convient de (re)découvrir, dans ses interconnexions, ce que signifie « faire-monde » (worlding). En somme, la biopolitique et avant qu’on ne la nomme, ne se limitait d’ores et déjà plus à la définition foucaldienne d’[…] une pratique gouvernementale qui s’inquiète de savoir quels vont être, dans les objets qu’elle traite et manipule, les conséquences naturelles de ce qui est entrepris[1]. La complexité du monde invite à redéfinir même les notions de gouvernance, de pouvoir, de concitoyenneté au sein du maillage du vivant — sans arrêt en train de produire (poeïn) du prothétique et du symbiotique, en ce que, rappelait Foucault après Kant, La nature a tout de même fait des choses merveilleuses, puisqu’elle est arrivée, par exemple, à faire vivre non seulement des animaux, mais même des gens dans des pays pas possibles, complètement brûlés par le soleil ou gelés par les glaces éternelles[2]. La nature — autrement dit par-dessus tout les êtres vivants qui la composent — est cyborg tout à fait dans le sens qu’en donne Ïan Larue : « Haraway énumère les situations qui peuvent générer un cyborg, hybride d’humaine et d’autre chose : les relations sociales et techniques complexes qu’impliquent le féminisme, la science, les systèmes de communication ; le rapport aux éléments de Gaïa (la Terre) que sont les plantes, les animales, les autres humain.e.s ; et enfin le niveau des femmes qui travaillent, des femmes racisées, des femmes dans les zones franches industrielles du Tiers-Monde qui exportent des produits de microélectronique. » (p.35 in Libère-toi cyborg ! Le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe, 2018, Cambourakis) C’est peut-être dire tout de suite, par anticipation, que la collapsologie va possiblement vite en besogne et ne donne pas l’alerte telle qu’elle devrait être donnée, qu’elle prolifère sur le paradoxe d’une énumération tronquée de la réalité. Le monde, c’est-à-dire les êtres du monde, est adaptatif. Il s’adapte peut-être mal, pas assez vite, mais il s’adapte. Et toute la question est par conséquent bien celle des « thisness » et « hereness » (ici-et-maintenant) dans le « matériel-sémiotique » comme le disent Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron page 87 ; matériel mondain et vivant à faire (des) signe(s) et (se) produire (à partir) du récit : faire Histoire. Les animaux toutefois, pour ne pas oublier de revenir à nos moutons, ne sont-ils pas les grands oubliés d’une histoire commune encore méconnue, et mal contée ?

 

II
   Bien ; nous y voilà. Ici et maintenant c’est l’heur du monde dont on nous rabâche qu’il périclite et que les gouvernants ne font rien. Du strict point de vue des êtres vivants à présent et dont bon nombre supportent des conditions de vie sans cesse dégradées dans lesquelles individuellement ils n’ont pas le temps de s’adapter, ou si peu, c’est assez édifiant, catastrophique. C’est en ce milieu biodégradé qu’on vient d’évoquer, que Donna Haraway, explique Benedikte Zitouni dans son texte Explorer le Chtulucène dans les interstices de l’Anthropocène, use d’une combinatoire (en ce sens elle est bien une sorcière féministe) de connaissances biologiques, éthologiques, mythologiques, littéraires, etc., pour faire apparaître un pan de la réalité caché sous le jeu des apparences et des faux-semblants, scène qu’elle ajoute à celles de l’Anthropocène et du Capitalocène, comme si elle voulait introduire un nouveau protagoniste dans les équations du désastre écologique[3]. Ce ne sont certes pas les penseurs de la mésologie qui contrediront Donna Haraway à propos du fait que les forces terriennes sont tentaculaires et rizomathiques, faites de symbioses, de connexions complexes et coévolutives entre les terriens[4]. Allant à l’encontre de la plupart des schémas connus et pensés qui pour l’heure dirigent à la programmatique biopolitique mortifère dénoncée par les écologistes d’une part et pour certaines raisons, et les antispécistes d’autre part et pour des raisons plus « personnelles », Haraway donne à voir ce qu’elle appelle la sympoïese. Jusqu’à présent notre lecture ne peut qu’agréer à ce que « […] la sympoïese propose des couplages incessants, tâtonnants et opportunistes à chaque échelon et dans chaque parcelle de la vie terrienne sans qu’il n’y ait jamais de point de départ substantiel. » (cf. Benedikte Zitouni, p.107) et qu’« […] on dirait qu’il faut réapprendre l’art des alignements et des connexions partielles ; […] » (p.109) pour faire sauter les « verrouillages différentiels ». Ce sont bien ces verrous qui font clivages entre les humain-e-s entre elleux, et entre elleux et les animaux. Peu à peu au long de ces textes inspirés, se fait jour la place des animaux au sein des strates que nous traversons ou habitons. Kim Hendrickx en arrive à nous dire qu’entre des humains ou des non-humains pas bêtes et des technologies récalcitrantes, il y a de quoi spéculer[5]. C’est que, à l’instar de la littérature, Haraway fabrique une vision du monde vu raconté par lui et consubstantielle (coréelle) à lui. Ainsi dans le féminisme socialiste, la cyborg harawayenne va-t-elle pouvoir inventer un nouvel inconscient, de nouvelles figurations, de nouvelles narrations[6], écrit Ïan Larue. « L’imagination et la fiction, ajoute Kim Hendrickx,  ne sont dès lors plus des antidotes de la réalité mais des parties constituantes de celle-ci. »[7] (p.125)

 

III
   Alors qu’est-ce qui peut bien nous déplaire à nous autres post-modernes, post-humanistes, transanimalistes, antispécistes et véganes qui déploront plus l’exploitation des vivants que la perte des écosystèmes ou la sixième extinction de masse ? Oui, parce qu’il faut bien qu’on le dise : la question animale n’est pas une question écologique au sens classique du terme, et la destruction de l’environnement en tant qu’inquiétude « anthropopaysagère » nous laisse plutôt froid-e-s. Qu’est-ce qui fait que le travail de déconstruction de Donna Haraway et consort, celui d’un arraisonnement neuf du monde et d’un compagnonnage sociopolitique renouvelé (réformé) avec les animaux, cesse de nous séduire alors qu’il introduit pourtant la promesse d’une aube pacifiée avec les non-humains ? Eh bien ce n’est même pas vraiment les relations « d’amour » et de jeu-travail entre Haraway et la chienne Cayenne qui sont le problème. Ce qui est gênant, à notre sens, c’est que ce féminisme d’avant-garde — ce féminisme qui est littéralement bien futuriste et offre la possibilité de déterminer un autre présent qu’un présent sans avenir — ne parvient pas à se débarrasser 1) de l’exploitation des animaux (Paul Ariès devrait aimer Haraway…), donc 2) du spécisme qui est le fait de s’arroger le droit de disposer d’individus d’autres espèces comme bon nous semble et enfin 3) d’une certaine forme de logique comptable, et le tout permet que prenne forme en tant que phénomène culturel, voire civilisationnel, une réappropriation des non-humains dans un flou (trouble) poético-intellectuel qui n’a à la fin que les charmes d’une bonne rhétorique. C’est avec Elsa Maury dans le texte Élever, tuer, manger. Histoires de transactions multi-espèces, que l’amalgame et la confusion commencent à se dévoiler pour ce qu’ils sont chez les épigones de Donna Haraway : un conservatisme servi dans un principe d’incertitude en guise d’alibi pour surtout ne rien changer à ses carnassières habitudes. Elsa Maury nous dit : « D’une manière générale, le perfectionnement des méthodes d’élevage tend à limiter ou à supprimer les contraintes naturelles qui ont compromis pendant si longtemps les résultats de l’exploitation des animaux. » (p.215) On a du mal à voir ce qui a été compromis durant si longtemps si ce n’est chaque fois la vie des animaux qui, par milliers de milliards, ont été asservis jusqu’à ce jour. La philosophie harawayenne ce ne serait tout compte fait qu’une fable à la Disney ? Après tout c’est possible. Dès lors, la critique acerbe et cependant assez juste de Ïan Larue à propos de OncoMouse, de Mickey (et même Kafka !) se retourne assez tôt contre la prêtresse originelle en ce que le patriarcat métamorphosé en humanisme pseudo-universaliste, disons-nous, entretient avec l’animal* des rapports de fuite et de répulsion[8]. On observe bel et bien à l’échouage du vaisseau harawayen peu de temps après sa mise à l’eau. Mais c’est bien connu, dès qu’il y a un trop grand problème les rats quittent le navire, à l’instar de ce si petit hérosouris [qui] va sauver le monde ! Et c’est parti pour l’habituel baratin larmoyant patriarcal, héritier du drame bourgeois à la Diderot (mon fils ! mon père ! ma souffrance ! mes dilemmes ! mon destin !). On en oublierait presque que la souris est la race dominante sur Terre[9] Déjà la porosité, la transférabilité entre l’humain et l’animal est bafouée par l’appétit de l’un pour la chair de l’autre[10]. À quoi donc sert-il de s’apitoyer si c’est pour verser des larmes de crocodiles ? Dans son texte, Esla Maury continue : « Rationaliser nos relations aux animaux d’élevage pose toute une série de problèmes, dont celui du « calcul » (comme la mesure du bien-être animal par rapport à sa capacité productive). » (p.219) Pourquoi cela devrait-il être calculé quand cela pourrait ne pas être fabriqué ? Maury, loin de ne pas être consciente de gloser après tout sur l’aporie initiale de « la vie et la mort vont ensemble » pour justifier tous les massacres d’animaux — cet argument est le cœur de l’impensé traditionnel pour l’animal — tente en en faisant l’aveu de faiblesse, d’arrondir les angles en parlant d’un […] fil tendu des contradictions où la question du bien tuer s’embrouille et se déplie[11]. C’est pourtant le genre de question que l’on résout très facilement, car en vérité sauf en cas extrême de survie et de vie dans des conditions particulières peu répandues, la question ne se pose pas. Ainsi on comble un vide ontologique avec un trouble existentiel fictif. La mythographie est l’arme historique des mythomanes carnivores. Et de conclure brillamment que grâce à l’écriture de Donna Haraway, on peut mieux penser les relations à réduire des êtres à la condition d’êtres tuables[12], en ce que « When species meet nous aide à penser ses contradictions irrésolues, insolubles : bien qu’il y ait toujours des raisons qui puissent être évoquées, aucune n’est suffisante pour donner une légitimité sans trouble au fait de tuer. » On ne peut s’empêcher de penser à ces penseurs anarchistes qui réclamaient la création d’animaux insensibles pour continuer de manger leur viande. On nage en pleine science-fiction en effet, ou encore en pleine « sophistiquée fabulation », comme dans le roman de Gustavo Nielsen. David Chauvet avait raison lorsqu’il prévenait que l’engagement des minorités actives n’a pas toujours donné lieu à de grandes évolutions sociales[13]. Les minorités harawayennes semblent n’avoir que de somnolentes ferveurs…

 

IV
   Pour ce qui est du reste de cet ensemble textuel, il est assez intéressant, dans ce que Florence Caeymaex décrit comme une écriture nous plongeant dans un milieu sémiotique instable, de Michel Foucault à Donna Haraway à propos des savoirs assujettis, de l’écriture et de la guerre[14]. Mais c’est bien justement cette instabilité qui, même si elle passe pour une force — celle d’un composite toujours à même de se reconstituer dans le milieu ambiant quel qu’il soit — qui pour nous est un problème lorsqu’il est question de la thématique de la condition animale. En effet, Caeymex met en avant « […] la métaphore du « cyborg » pour composer un monde affinitaire où les bêtes, les féministes, les sorcières, les gens de couleur — et en général tous ceux dont l’identité est un problème — font des alliances paradoxales avec les puces électroniques, les minitéléviseurs, […] » (p.240) sans s’apercevoir qu’il n’y a que très peu d’animaux qui « font alliances » avec les artefacts humains. Qui ? Des chien-ne-s et des chat-te-s et quelques autres, qui regardent la TV, prennent plaisir à une balade en voiture, jouent au ballon… de là à dire qu’iels partagent avec les humain-e-s un certain désir d’hybridation, nous pensons qu’il y a une marge, un écart, une véritable dichotomie ontologique et que ces étant-vivants-là n’ont pas les velléités trans-identitaires que peuvent ressentir des êtres humains dont le mode de fonctionnement psycho-physiologique est justement celui du trouble existentiel et — peu ou prou — de la personnalité multiple. Il s’ensuit qu’il n’y a pas d’alliance et que le spécisme perdure. Si pour Jessica Borotto […] le langage métaphorique contribue à structurer le monde et à la rendre visible[15], il faut bien dire qu’à contrario, ou plus exactement coextenso, il participe de manière égale à le voiler, à le raconter tel qu’on voudrait qu’il soit, à l’agencer de façon particulière par le jeu des signes, des symboles, des associations d’idées, etc. Tout comme chez Julien Pieron qui met en lumière la notion de « tectonique des plaques temporelle » servant à mettre en évidence, « parfois en présence des incompossibles » (in « Habiter le trouble, habiter le temps », p.283) comme dans l’exemple des indiens en lutte pour la défense de leurs territoires et coutumes ancestraux qui dans le même temps doivent travailler à la mine pour survivre, il est clair qu’il existe des discours en faveur des animaux dont la réalité s’avère exister contre eux (à leurs dépens comme avec le petit l’élevage extensif défendu par des écolos et des décroissants anticapitalistes) et que tout est question de construction sémantique. Ici la pensée de Donna Haraway aura beau établir le trouble, éclairer des passages, des connexions, des parallèles, des croisements de dimensions du réel (real), l’imagination, comme l’a écrit Edmund Husserl, ne peut que changer des formes sensibles en d’autres formes sensibles[16]. Autrement dit, de nouvelles formes de langage(s) pourront bien induire de nouvelles formes de pensées (et réciproquement, complémentairement), ça ne suffira pas pour dériver la réalité de l’exploitation animale en une libération très factuelle et pérenne. C’est ce que nous disions lorsque nous critiquions les effets d’une certaine fabula narratur chez Jocelyne Porcher et les mythographes de son camp. Un Dominique Lestel, s’il est un fin connaisseur de la philosophie et de l’éthologie, n’use pas moins d’une rhétorique dont le but non avoué — et « innocent » comme un espièglerie enfantine — est de continuer à vivre grâce à l’asservissement des animaux. Animaux qu’on asservit quelque part même dans des littératures autant que dans la vaisselle contemporaine… pour profiter d’eux sans avoir affaire ni à leur présence effective, ni à devoir leur rendre des comptes. Et pour le coup, c’est toute la notion du devenir-animal (pour l’humain comme pour les animalités) qui se trouve exclu du champ des possibles. On ne peut partager ce qu’avance Julien Pieron : « Mais le devenir est aussi le nom de ce qu’induit la science-fiction lorsqu’elle est pratiquée comme spéculation fabulative, […] non pas […] un souvenir d’enfance du futur, mais une mise en perspective et en tension du présent à partir d’un avenir improbable qui peut lui offrir une force ou une impulsion inespérée. » Ça ne vaut que pour des êtres dominants ayant certains moyens intellectuels et matériels de fabriquer d’abord le récit d’un futur possible en guise de préparation à sa mise en œuvre. Pour les animaux rien de concret ne ressort du constat du monde selon Haraway, de cette « géologie feuilletée et mouvementée du temps vertical épais. » (p.286)

 

V
   Tou-te-s les épigones de Donna Haraway ne se méprennent pas. Chez Ïan Larue, le commentaire est plus virulent que dans le recueil Habiter le trouble…. Mais l’auteur*ice s’est engagé*e dans son propre ouvrage. Pour ellui, il existe un pouvoir de la science-fiction féminine (il est vrai que lire Ursula Le Guin est radicalement différent que lire Clifford Simak, Philip K. Dick ou Isaac Asimov, pour ne prendre en exemple que de très bons auteurs masculins) ou les femmes et les hommes sont resitué-e-s (pris) dans des problématiques écosystémiques d’avant-garde. Pour Larue, une question se pose — et s’impose : le patriarcat au sens extensif, le capitalopatriarcat, massacrait des peuples entiers, de multiples catégories d’individu*, des minorités en tous genres ; se caractériserait-il aussi par le massacre des animales ?[17] Et la réponse est : évidemment oui ! Cela avec le concours d’autres humain-e-s genré-e-s, cis-genré-e-s, ou trans-genrant-e-s, etc. Ce qui nous amène à la réflexion suivante à propos du pouvoir réformateur de la mimésis littéraire, ou littérature imitante si l’on préfère. En effet, chez Donna Haraway, en tout cas chez ses partisan-e-s, l’étude pluridisciplinaire possède la force de la relecture, ou lecture nouvelle, à même d’enclencher des mécanismes de refaçonnage des réalités mondaines et de rouvrir le champ des possibles sans jamais devoir tourner le dos aux difficultés actuelles et pérennes soit : apprendre à faire avec-et-autrement, dira-t-on. Très bien, le postulat nous est séduisant. Pourtant, relativement à la question animale, on a vu que les changements et propositions émis à la suite du travail de Haraway sont plutôt faibles, si ce n’est inexistants. On pense alors — et c’est vous entraîner dans cette aletheia (vérité du dévoiler au sens phénoménologique du terme), au puissant travail d’Hicham-Stéphane Afeissa (grand connaisseur des questions écologiques et de l’éthique animale) dans son dernier opus Esthétique de la charogne. Si, d’après Afeissa, le traitement humain de la corporéité donne à penser en ce que des « cyborgs » (en référence directe à Haraway) ou des « bioborgs » (en référence à la plastination) démontrent « la capacité humaine à intervenir sur la vie et la mort » (op. cit. p.466), force est de constater que chez les épigones de cette illustre féministe « transhumaniste », coexistent — dans la plus stricte et « innocente » dissonance cognitive — la possibilité d’évoquer des hybridations salvatrices sans entraîner de facto chez ces auteur*ices de changement de paradigme éthique de l’ordre du cosmético-alimentaire. Dans son étude approfondie sur la charogne dans la culture, H.-S. Afeissa nous le rappelle bien : « Être au monde par la pensée c’est se le représenter. La représentation est une opération intellectuelle qui permet de produire de l’intelligibilité, de rendre pensable le monde qui nous entoure. » (p.242) À cela Donna Haraway dans ces travaux comme Manifeste cyborg ou Habiter le trouble (Staying with the trouble) semble n’avoir pas dérogé. Bien faire les métaphores, c’est voir le semblable exprimait Aristote[18], et il est absolument certain que Haraway contribue à faire voir le semblable. Mais dans le même temps, le fameux trouble qu’on pourrait appeler interstrates permet véritablement de ne prendre parti que pour lui-même, sans jamais se confronter à la nécessité d’épouser corps et âme une radicalité : s’attaquer aux racines des maux moraux et prendre fait et cause pour une éthique étendue aux animaux. Où l’on s’aperçoit que ce qui est de l’ordre du compréhensible est ce qui justement peut aussi vous glisser des mains — comme un lapsus peut-être, voire un collapsus, mais révélateur de quoi ? Si la contemplation inclut la compréhension[19], l’inverse n’est pas vrai. Et l’analyse benjaminienne à laquelle Julien Pieron fait référence dans son texte, celle qui fait état de la « double mort », se révèle applicable à l’endroit du trouble qui sait et rêve, et espère, et désire changer le monde, mais se retient, reste sur le seuil de ce vertige ou de cette nausée. Même sans recul, il y a un vécu historique immédiat, et il n’y a pas que l’historien qui peut faire erreur et « tuer » deux fois d’innocentes victimes. Le concept de la double mort chez Walter Benjamin s’avère être une autre manière de voir le problème de la question de la souffrance animale au-delà de l’exploitation, car si toute exploitation ne fait pas nécessairement souffrir physiquement, et peut-être bien pas psychiquement non plus, toute souffrance infligée y compris autrement que dans le cadre d’une exploitation est immorale, injuste et injustifiable (indéfendable). Julien Pieron écrit après Walter Benjamin qu’après une première fois dans l’histoire, une seconde fois dans la façon dont l’historien inféodé dans la classe dominante viendrait oblitérer ou s’approprier le sens de leur œuvre et de leur lutte […][20] il peut donc « tuer à nouveau » les victimes (le négationnisme en est une pathologie flagrante). Aussi il existe une double peine de mort pour les animaux. Peine infligée sans crime de leur part ; peine d’être niés dans leurs personnalités et dignités animales. Peine de continuer à être voués à un sort inique, moyen contestable pour une fin désormais totalement inutile pour l’humanité, où l’inhumanité de la chose n’a d’égal que le cynisme des États dominants d’autres États — et des peuples opprimés.

 

VI
   De notre lecture de Habiter le trouble avec Donna Haraway, nous concluons qu’il vaudra sans aucun doute mieux lire Haraway elle-même pour tâcher de saisir pleinement l’originalité de ses modes de penser, plutôt que de suivre les suiveuses et suiveurs qui ne font qu’entretenir un flou poético-biopolitique qui ne dit rien de la position à prendre face à la maltraitance animale, dont on voit bien que l’occidentalisation du monde en démultiplie l’abjection et l’horreur, portant par là même un coup peut-être fatal à la possibilité d’un futur habitable. Le trouble se trouve surtout pour nous du côté du non-dit : celui d’un discours non suivi d’effet, ou bien alors qui se paye de mots pour éviter d’avoir à sacrifier de minimes libertés dans le but d’affranchir des milliers de milliards d’êtres asservis. Et finalement le plus troublant dans tout cela, c’est qu’il faut reconnaître que quoi que nous fassions individuellement, l’incertitude des un-e-s, en tant que principe et alibi pour ne rien faire, puise ses forces contraignantes dans la corruption, le bizarre, le vague, le fangeux, l’insalissable du collectif. La biopolitique, et par là les animaux, n’ont pas pour ennemis des êtres humains en particulier mais la singularité de leur impalpable et mouvant ensemble qu’on appelle ignorance : La majorité d’entre nous n’a pas la moindre idée de comment, dans des mondes d’animaux et de plantes, la politique et l’écologie sont réellement faites, comment elles se font dans le travail de tisser et de nouer ensemble des façons de vivre et de mourir dans des semi-déserts australiens, dans des économies d’élevage et de post-élevage[21].

 

VII
   Il n’y a pas d’après qui vaille sans présent libéré.

 

 

M.

 

 

Deux articles en complément :
Sur Diacritik.com
Sur Non-fiction.fr

 

   [1] Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979. EHESS, Gallimard, Seuil (p.19)
   [2] Ibid., p.59.
   [3] p.91 dans le texte cité.
   [4]   Ibid., p.93.
   [5] In « Science Friction [sic] : le présent est-il transportable ? », p.123.
   [6] Op. it., p.36.
   [7] Surviennent alors des questionnements passionnants sur lesquels nous ne nous attarderons pas ici car ce n’est pas notre sujet comme « Comment le temps pourrait-il être métaphorique ? » (p.126)
   [8] p.213 in Libère-toi cyborg !
   [9] Ibid.
   [10] Dans son étude, I. Larue écrit pertinemment : « […] (humain* animales) il n’y a pas de barrière entre elleux, mais au contraire une porosité, une transmission. » (p.214)
   [11] Toujours dans « Élever, tuer, manger. Histoires de transactions multi-espèces », p.223.
   [12] Ibid., p.225.
   [13] In Une raison de lutter. L’avenir philosophique et politique de la viande, p.17.
   [14] p.238 in « La politique des savoirs assujettis, l’écriture et la guerre. »
   [15] In « Détourner le langage. L’usage des métaphores chez Donna Haraway », p.261.
   [16] La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, p.29 (Tel Gallimard)
   [17] Op. cit. p.217.
   [18] Dans sa Poétique IV (11589a 7-8), cité p.287 dans Esthétique de la charogne.
   [19] Dans son livre, p.280, H.-S. Afeissa cite Pierre Somville dans son Essai sur la poétique d’Aristote : « […] contempler signifie comprendre, et comprendre comparer. Un trajet de référence simple s’établit entre les deux niveaux ontologiques du réel et du fictif, et le moyen de ce transfert est le ressort mimétique profond de toute production d’images. »
   [20] Op. cit. p.296.
   [21] p.329 in Habiter le trouble avec Donna Haraway.

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