VÉGANOSOPHIA — PHARMACOZOOLOGIES EN TEMPS DE BIODÉSERTIFICATION. POUR UNE ZOOPOÉTHIQUE DE L’ÊTRE À VENIR (PARTIE III)

— VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
  « L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — PHARMACOZOOLOGIES EN TEMPS DE BIODÉSERTIFICATION. POUR UNE ZOOPOÉTHIQUE DE L’ÊTRE À VENIR (PARTIE III)

 

2) Souveraineté du vivant (suite)
   Comme on l’a vu, c’est la neutralité du fait biologique qui ouvre le champ libre à la recherche ontologique et biontique. Henri Laborit a raison lorsqu’il avance que nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé […] pour maintenir notre structure biologique[1] ; à cela s’ajoute cependant la possibilité pour les êtres conscients, dans certaines mesures (degrés de sentience-conscience), d’être en contemplation devant le monde et de s’y projeter en tant que subjectivités investigatrices. On peut même, au sens large, dire que cette « fonction de recherche » est commune à l’ensemble des formes de vies ou presque, du blob au protozoaire, du termite au Chimpanzé. Bien entendu, ça ne signifie pas que tous les êtres vivants sont en capacité d’explorer le monde comme le font les êtres humains en ayant « de l’esprit ». Chaque recherche s’effectue selon les besoins propres de l’espèce puis de l’individu. Bien sûr nous généralisons et n’avons pas la prétention, ni la possibilité, d’être exhaustifs ni de chercher les exceptions, confirmant la règle ou non. Bref ; nous sommes à présent toutefois certains d’une chose : le vivant est souverain en ce monde et il est peu probable que l’Homme puisse l’annihiler complètement. L’Homme est un des dangers actuels du vivant — de la vie — contre soi-même, autrement dit contre une grande partie de ses représentants les étant-vivants. La poétique doublée de l’éthique, vient à notre aide pour mieux comprendre l’autre-en-vie qui vient face à moi, car « […] il relève de la logique (non téléologique) de l’évolution et de la « combinatoire » du biomorphisme que nous comprenions intuitivement d’autres espèces qui nous sont apparentées […] » comme l’écrit Anne Simon (Zoopoétique, RSH n°328 « La zoopoétique, une approche émergente : le cas du roman », p.77). C’est à l’intérieur de la zoopoéthique que des êtres qui diffèrent en espèces parviennent à se comprendre dans les grandes lignes, au-delà même, fréquemment, de l’apparentage. Ce que nous voyons à travers elle, c’est possiblement ce que mentionne l’anthropologue Philippe Descola lorsqu’il écrit au sujet de l’animalisme qu’une phase de recomposition ontologique a peut-être débuté[2].
   La recomposition ontologique dont parle Philippe Descola est une des choses les plus passionnantes à faire qui soit arrivé à l’espèce homo sapiens. De la sorte, la zoopoéthique est ontologiquement la mère de la biopolitique, de l’écologie à venir et des mouvements émancipateurs des humains, car elle précède en avenance le langage qui la formule bien qu’elle en découle donc pour trouver à s’employer sur son déploiement liminaire. Il est évident qu’aujourd’hui les champs de recherches pluridisciplinaires permettent une lecture plus fine que jamais, plus protéiforme, plus vive — plus vivante ! — que ce qu’a été la recherche durant des siècles. En quelque sorte, notre langage humain, quoi qu’il n’ait pas connu récemment de modification majeure, a évolué pour que le discourir sur le Dit et son Dire soient enfin plus malléable et capable d’intégrer sans cesse de nouvelles connaissances qui, pour contradictoires qu’elles puissent être parfois, entrent en résonance avec l’ensemble de ce qui s’étudie et se raconte. À l’inverse de la rhétorique dont nous dénoncions l’aspect performatif de persuasion et d’occultation de la critique, le langage de la Recherche a acquis la plasticité de penser révolutionnaire de la zoopoéthique, embrassant la multidimensionnalité de la réalité mondaine et encline à la libération animale. Il existe sans conteste, ce qui ravira les anthropologues et ethnologues présents et futurs, un chamanisme du langage, lequel chamanisme possède toutes les propriétés « magiques » habituelles (traditionnelles dans les chamanismes) comme par exemple celui de guérir, mettons, de la dissonance cognitive grâce à la lecture des travaux d’autrui. Ainsi, les langues, ces système paradoxaux sans lieu ni âge qui sont de véritables instruments éminents d’abstraction[3] ont des influences matérielles, très concrètes, sur l’environnement où elles produisent du discours. Le pouvoir énonciatif est, en quelque sorte et sans arrière-fond spiritualiste ou religieux aucun, incantatoire et, par suite, performatif. C’est une arme à double tranchant, car tout dépend du discours. L’effet mythographique[4] est bien réel. Voilà pourquoi il n’est pas aisé de déconstruire le mythe moderne de la viande, tout empli de croyances, de faux-savoirs, d’atavismes culturels, d’affects et de merchandising et de marketing. À l’inverse, on objectera qu’il n’y a pas de mythe végétarien puisqu’il n’y a pas dans l’attitude et les volontés végétariennes (au sens large incluant l’antispécisme, le véganisme, etc.) de relation consommatoire de l’objet visé. Il peut même ne pas y avoir de relation du tout. Juste un laisser être. Le végétarisme est une autre tentative de mise à distance des animaux comme qui dirait comme de dessiner un cercle protecteur autour d’eux, ou de fabriquer une enceinte ayant cette fonction de forteresse (grâce au Droit mais aussi au langage essayiste, romanesque, militant, etc.). C’est le contraire dans la mythologie carniste qui s’affaire sans cesse avec des animaux tantôt sacrés pour ce qu’ils sont (la tradition, la belle race, la qualité) et tantôt niés dans leurs individualités et leur intérêt à vivre (logotypés en animaux heureux de se donner à manger aux humains [suicide food]). Et, dans le fond, tout ou presque depuis des siècles ne tient qu’au langage dont nous parlons, afin que : « […] nous soyons amenés à dépasser l’anthropocentrisme que nous entretenons à l’égard de nous-mêmes : cette image qui nous tient humainement à distance des autres animaux ; notre vanité invétérée concernant notre présumée identité en tant qu’espèce, fondée sur les bases spécieuses de notre propriété exclusive du langage, de la pensée et de la créativité. » (Ce que les bêtes nous apprennent de la politique, pp.18-19, Edition Dehors — 2019) Brian Massumi a raison. Il rejoint l’évocation du biomorphisme et de la combinatoire perpétuelle d’Anne Simon en ce que, globalement, la vie se tapit dans la zone d’indiscernabilité à l’entrecroisement des différances de nature et de degré. À chaque pulsation d’expérience, à chaque nouvelle combinatoire, émerge une nouvelle variation sur le continuum de la vie, étalée le long d’une multiplicité de distinctions co-implicantes[5]. Ces variations sont autant d’objets de type « signaux-représentations » que s’interchangent sans cesse les étant-vivants, véritables émetteurs-récepteurs interprétatifs. Le concept de têlos (fonction) reste très important quant à la « volonté » néguentropique des étant-vivants puisque la fonction « être en vie » retient notre attention sur plusieurs plans en même temp : demeurer vivant selon ce qu’a décrit H. Laborit ; investiguer le monde en échangeant avec lui de l’information ; élaborer un sens (transcender l’immanence ontologique, être à dessein). Le concept de têlos, explique Joëlle Proust, se rattache aux théories naturalistes « téléosémantiques » : ces théories visent à aborder la capacité représentationnelle comme une fonction biologique particulière[6]. La philosophe donne une liste basique des sciences pertinentes en la matière que sont la biologie, la psychologie expérimentale, la neurophysiologie ainsi que l’éthologie cognitive (op. cit. cf. p.13.) De la sorte, l’étude zoopoéthique ne peut absolument pas se passer de celle du comportement animalier et ses moyens de communications, aussi divers soient-ils. Après tout, l’humain se situe dans un « continuum animal » à partir duquel il est arrogant, dit B. Massumi, de supposer que les animaux n’ont pas de pensée, d’affect, de désir, de subjectivité[7] — au prétexte que nous ne comprenons pas de facto […] les questions de la biosémiotique et de tout ce qui fait sens au-delà du langage humain — de toutes les sortes de signes et de signaux, mêmes chimiques, qui forment une sorte d’espace de bavardage non langagier continu[8], comme le dit Nathalie Blanc. À quoi il faut ajouter pour être parfaitement clair que le langage humain n’a pas été inventé par les humains : il s’est présenté à eux, il les a traversés. Tout cela à partir de langages corporels, d’écoute et de mimétisme avec les autres animaux — les oiseaux bien sûr, mais pas qu’eux. Donc les langues humaines ne nous séparent pas du reste de la nature et des animaux. Ce sont les emplois qu’on en fait aujourd’hui qui nous en séparent. Petit exemple zoopoétique : il ne faut jamais oublier que l’origine de la lettre A, c’est alpeh, qui avait la forme d’une tête de taureau[9]. On constate combien de nos jours se forge peu à peu une hybridation de la facticité (spécificité) humaine avec le biomimétisme et l’intelligence artificielle. Encore une fois, le tout n’est pas de « prendre la mouche » au sujet du transhumanisme (lequel n’a pas de lien direct avec l’antispécisme et les revendications animalistes et la viande in vitro), mais d’accepter cette évolution « lamarckienne » propre au genre homo sapiens. Et en même temps, il faut ne pas rejeter notre part d’animalité(s), tous ces résidus expérientiels génétiques, biomorphiques ou exosomatiques, qui se sont amalgamés pour former notre espèce. Comme le disait Jacques Derrida dans son séminaire de 1975-1976 La vie la mort[10], il ne suffit pas de remplacer vie par vivant pour échapper à la question philosophico-socratique : qu’est-ce qui fait du vivant un vivant ?
   « Qu’est-ce qui fait du vivant un vivant ? » C’est toute la question et l’é-motion qu’elle suscite qui revèle qu’il y a autre chose : notre archè (ἀρχἠ) en-commun. Et puis, être vivant, c’est de façon innée montrer comment l’on vit. C’est être un agent. Être un agent c’est être im-médiatement aussi une agentivité parmi une multitude d’agentivités d’un plus vaste agencement. Le monde est un gigantesque réseau d’ores et déjà, d’organismes et d’exorganismes naturels ou artificiels avec l’hominisation. Jusqu’à un certain point, vraisemblablement celui du commencement de l’utilisation des énergies fossiles, le vivant n’était en danger autre que ses propres dispositions prédatives interespèces (individu par individu). Désormais coexistent deux périls distincts : celui de la prédation toujours, puis par-dessus celui de la prédation mécanique (élevage, abattage) qui est un abus en soi aux conséquences terribles et peut-être incalculables, puis enfin celui de l’hégémonie humaine menaçant les êtres vivants, même très indirectement (disparition de la biodiversité). Plus rien ne peut plus être « comme avant », si tant est que cela ait une signification plus littérale que métaphorique : « Avec la réticulation stupéfiante qui commence à l’époque de Nietzsche, ce sont les exorganismes de toutes tailles qui sont bouleversés dans leurs exorganisations — où la soumission des singularités et des diachronies à ce qui conduira au calcul biosphérisé et planétairement totalisé radicalise la totalisation adaptative des moyennes que Nietzsche voit déjà venir, et reconfigure du même coup toute la question qui sera dite plus tard « biopolitique ». » (p.231 in Qu’appelle-t-on panser ? 1. L’immense régression, B. Stiegler) Selon Philippe Descola il n’est plus admissible de continuer à discriminer les animaux pour toutes sortes de raisons ataviques irrecevables à présent. Cela, écrit-il, n’a rien de « naturel »[11], et il faudra apprendre à vivre, pour l’espèce humaine, autrement que par le biais de l’exploitation du vivant dans ses parties sentientes, donc sensibles, voire et par analogie très strictes avec ce qu’on entend par-là pour les êtres humains, conscientes. Ce qui est très intéressant et doit nous mettre collectivement, pour ne pas dire civilisationellement, la puce à l’oreille, c’est que Descola parle dans son essai d’un « vrai travail de totalisation et d’ajustement des singularités [qui] revient ici aux détenteurs du pouvoir coercitif » (op. cit., p.518) qui en effet, et sans doute assez involontairement (inconscience), s’avère être la modélisation en cours malgré nous quand au demeurant « chaque individu serait ainsi conscient de n’être qu’un élément d’un réseau complexe d’interactions se déployant non seulement dans la sphère sociale, mais aussi dans la totalité d’un univers tendant à la stabilité, c’est-à-dire dont les ressources et les limites sont finies. Cela donne à tous des responsabilités d’ordre éthique, notamment de ne pas perturber l’équilibre général de ce système fragile et de ne jamais utiliser d’énergie sans la restituer rapidement par divers types d’opérations virtuelles » (ibid., p.39). Il semble que la prise de conscience, plus sous le jour de l’écologie, ait eu lieu, sans pour autant que les tentatives personnelles ou collectives n’aient permis de changer les choses pour arriver à cette fin alternative.
   Si la souveraineté du vivant est problématique c’est uniquement en considération des individus. La « Nature » est cruelle dit-on, mais on dit aussi qu’elle est bien faite. Ce qui est cruel nous paraît-il bien fait ? C’est tout ce contre quoi revendique l’antispécisme afin qu’on reconnaisse l’abjection de l’exploitation animale sous toutes ses formes, et qu’on aille plus loin en accordant des droits aux animaux en fonction d’eux-mêmes et des situations — a minima.
   De nos jours le constat n’est plus tout à fait le même que lorsque Martin Heidegger écrivait que « Nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure de percer à jour l’absence planétaire de méditation, une absence que les opinions politiques et religieuses ne font qu’éluder et dont elles ne sauraient en aucun cas venir à bout. » (Méditation, p.86) Comme nous l’avons expliqué plus haut les connaissances scientifiques en général, les croisements vivifiants de l’interdisciplinarité, ont permis d’élaborer un discours , une base de langage et une structure modale de penser plus modulaires d’où les solutions théoriques et, par suite, pratiques, peuvent être mises en place pour répondre aux difficultés de notre temps que sont justement le déni et le reniement, la déréliction dans la foule hétéronome, l’ignorance souvent. L’essence de l’Homme, est-ce donc seulement cet échec ? « L’homonisation de l’homme poursuivie sans retenue et sans but n’est toutefois que le nuage de poussière que l’homme soulève à son insu dans sa fuite éperdue devant sa propre essence ; cette fuite se pare du masque d’une victoire présentée comme une libération de l’animal « homme » enfin parvenu à se déterminer complètement lui-même d’une manière qui soit conforme à sa nature spécifique, victoire qui revendique l’évidence comme marque de sa vérité. » (Méditation, p.159) Pour dépasser Heidegger on peut s’appuyer sur le travail d’élucidation de Giorgio Agamben qui avance avec sûreté que l’ontologie modale, l’ontologie du comment coïncide avec une éthique[12]. C’est en effet de la modalité que surgit tel un sentiment le phénomène (zoo)poéthique[13]. Il contraste avec celui de la « domination de la planète »[14] telle qu’elle a cours en pure perte vu l’épuisement des ressources et la détérioration de l’environnement et l’asservissement ou l’anéantissement des autres espèces. Le point d’orgue de cette situation ne réside pas uniquement dans le pillage sans retour des ressources ni par effet de bord de la disparition de la biodiversité, pas tout à fait. Ceci ne sera réparé que lorsque nous cesserons de traiter les autres étant-vivants comme des choses. Car bien sûr il y a donc plus gênant en éthique que la question de la prédation animale, qui certes peut être débattue. Ce règne du vivant est insignifiant, dans sa « cruauté à la fois toute franche et relative » face à la nature de l’Homme et ses relations avec les autres espèces. C’est la souveraineté autoproclamée de ce dernier, illégitime en l’état, qui doit être déconstruite dans les faits. Il serait temps de rendre grâce à cette nature humaine qui dit s’appeler ζώον νούν (λόγος) έχον : l’existant animal profondément doué de raison. On pourrait dire qu’il y a comme un déraillement du Dasein. Ce déraillement a lieu dès lors que l’autre animal ne compte plus pour une individualité en capacités dans son écosystème mais seulement comme produits et revenus tirés de sa captation : enclosure, emprisonnement, négation, mise à mort. Cet autre animal que moi n’est pas que profits. Avant tout il, ou elle, est un être vivant et en cela mon égal absolu. Rappelons-nous ce qu’écrivait en 2013 Patrick Llored et qui soudainement dans notre présent (avril 2020) nous fait ressentir plus encore une gravité aussi périlleuse qu’inutile et franchement évitable : « Il y a donc au cœur de la souveraineté une menace virale permanente qui la fait être à la fois une force se pensant comme supérieure à l’animalité, une force qui n’existe qu’en mettant à distance l’animalité au nom d’un propre de l’homme, lequel n’est en réalité qu’une exclusion de l’animal de la communauté des vivants, et une force auto-immunitaire intrinsèque, laquelle contamine sa propre structure puisqu’elle ne peut pas ne pas se penser comme animalité ou bestialité pour exister. » (p.60 in Jacques Derrida. Politique et éthique de l’animalité, Éditions Sils Maria) Cette « menace virale » nous la prenons pour ce qu’elle est au sens propre comme au figuré : un danger quasi immédiat pour chaque personne en propre, ou de proche en proche. Nous la mettons entre guillemets parce qu’elle a tout d’une blague de très mauvais goût. Pensez donc : chauves-souris, pangolins, chimpanzés… les zoonoses, qu’on appelle également maladies virales émergentes, font plus qu’émerger. Elles ont fortement contribué à ce que les colons européens éradiquent presque toutes les populations des Amériques, lesquelles populations n’avaient jamais pratiqué l’élevage. Désormais la notion même d’antibiotique(s) est à revoir pour partie. Pour faire court, l’élevage et pas seulement la « viande de brousse » ne fait pas que des morts parmi les animaux. Ailleurs qu’en Chine, en Bretagne par exemple, la journaliste Olivia Mokiejewski qui a enquêté écrit : « Les zoonoses, même si elles sont peu fréquentes, font pourtant parties des maladies auxquelles sont exposés les ouvriers. » (Le peuple des abattoirs, p.163, Grasset — 2017) C’est que, depuis des siècles les humains se sont faits coloniser par les virus et les bactéries aussi vite qu’ils ont colonisé la planète, aussi vite que les européens ont colonisé ceux qu’ils appelaient indigènes. Cette souveraineté-là, c’est en quelque sorte un gros bâton dont il faut s’attendre à un retour violent. C’est déjà arrivé, cela arrive et arrivera encore. […] il n’a jamais existé pour la souveraineté d’autre référence pour se produire et s’instituer que celle qui fait signe vers l’animalité[15], dit Llored, et c’est une des déconstructions les plus importantes à mener si l’on veut collectivement, planétairement, continuer à avoir de l’à-venir. Il est par conséquent inutile que les politiques intergouvernementales nous parlent de prévention quand on mesure l’ampleur de ce type de catastrophes « évitées » à grand renfort d’internement volontaire (confinement mondialisé). Il est nettement plus viable, en termes de stratégie[16] sanitaire, de « plan de santé publique », d’arrêter progressivement mais le plus rapidement possible la consommation d’animaux et leur sous-produits au niveau mondial, en transformant une partie de nos modes de productions et des métiers connexes. On s’interroge en effet, de plus en plus — urgemment — sur ce que la notion de sentinelle apporte à celle de la biopolitique ?[17] — sinon des vies réduites à l’état de marchandises, et on ose nous vanter la « biosécurité ». Question : Faut-il tirer une balle dans le pied de tout le monde afin de prouver que le cas échéant on est capable de l’en extraire et de soigner ce pied ?
   À laisser faire cette pseudo-souveraineté dont l’efficience dans le mal est cependant remarquable, on court le risque de l’Être par le glissement à Néant. Dans l’absolu, direz-vous, quelle différence ? Sauf que vivre est infiniment plus complexe que d’être, et que du haut de notre humaine existentialité, nous pouvons accorder aux animaux ce droit de vivre comme ils peuvent l’entendre car qui peut le plus peut le moins. Quoi qu’on fasse, Bernard Stiegler nous rappelle que pour Edmund Husserl nous emportons avec nous tout ce qui constitue le terreau néguanthropologique qu’est la nécromasse noétique, et dont le langage est l’écume[18], et qu’aujourd’hui le plus imposant des représentants du vivant met toute la demeure, l’écoumène, en péril, ce qui se traduit en ce que […] la volonté de puissance du vivant en général, comme volonté de vivre, ayant envahit la biosphère et sa biomasse, s’étant poursuivie exosomatiquement, et rencontrant l’impuissance pharmacologique de la volonté dans l’anthropie, par où l’organique devenu l’organologique est donc lui-même pharmacologiquement menacé en totalité, […][19]. C’est que la modalité ontologique du vivre-humain est retorse. Elle s’incarne dans le politique en en gangrenant la vertu. Cela s’est vu, cela se voit, dans tant de régimes qu’il convient très certainement, si c’est possible, de l’abolir de la même manière qu’il faut abolir l’exploitation animale. Le faire collégialement, en éco-zoocitoyens, parce que comme le dit Brian Massumi : « La sociopathie de la souveraineté est étroitement liée au fascisme, sans qu’elle puisse lui être réduite. » (Ce que les bêtes nous apprennent de la politique, p.128)

 

M.

 

 « Daphnie » – photo de James Bell, 1977
(partie IV)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

 

   [1] Eloge de la fuite, p.12, Folio essais.
   [2] Par-delà nature et culture (2005), p.347 (Folio essais — 2015)
 [3] L’homme de paroles : contribution linguistique aux sciences humaines, Claude Hagège, pp.167-168 (Folio essais – 1987)
   [4] Dans le même ouvrage, C. Hagège écrit : « De la physique à la biologie, assure-t-on, les sciences recourraient de plus en plus à des procédures et à des concepts (champ génétique, interaction, non-séparabilité, etc.) qui ne seraient pas étrangers à la pensée mythologique et magique. En fait, certaines formules métaphoriques des savants peuvent, aujourd’hui comme hier, être investies d’un pouvoir d’évocation, mais les sciences n’abandonnent nullement ce qui les définit : la quête rationnelle de l’univers et de ses lois. Les langues humaines laissent bien apparaître dans leur histoire la façon dont l’esprit, tout à la fois, s’attache aux mythes et s’en arrache. »
   [5] Op. cit. pp.68-69
   [6] Comment l’esprit vient aux bêtes. Essai sur la représentation, p.11 (NRF Essais, Gallimard — 1997)
   [7] p.98 in Ce que les bêtes nous apprennent de la politique.
   [8] Voir dans l’ouvrage collectif Un sol commun. Lutter, habiter, penser, dirigé par Marin Schaffner, p.80 (Editions Wildproject — 2019)
   [9] Ibid., pp.147-148, Anne Simon.
   [10] p.117, Bibliothèques Derrida, Seuil.
   [11] Par-delà nature et culture, p.349
   [12] L’Usage des corps. Homo sacer IV 2, p.320 (Seuil — 2015)
   [13] Ibid., p.329, G. Agamben stipule que dans le Dit subsiste de l’ineffable : (Verleugnung, cacher en niant, renier) « De manière analogue, la Verleugnung, en laissant non dit le non dicible dans le dit, exprime poétiquement le secret […] ».
   [14] M. Heidegger a alors raison qui, en 1930, critique que l’Humanité puisse se sentir puissante dans sa domination : « […] la puissance de l’humanité « effective » maintenant engagée dans la domination de la planète et qui proclame quotidiennement avec insistance que c’est bien là ce qui constitue son essence effective. » (Méditation, p.160)
   [15] Jacques Derrida. Politique et éthique de l’animalité, p.58.
   [16] On rappelle au passage l’excellent ouvrage collectif sous la direction de Frédéric Worms et Arnaud François Le moment du vivant aux PUF (2016). Dans cet ouvrage, Eduardo Dei-Cas a écrit : « L’éthique et la science justifient-elles cette stratégie de prévention ? Non, en effet, la production d’un tel bétail est peu compatible avec les conceptions écologiques et éthiques actuelles sur notre rapport à l’animal. » (p.134, « Les bases d’une éthique transphylétique »).
   [17] Dans le même ouvrage, Frédéric Keck avance que : « Le terme de biosécurité désigne l’ensemble des techniques permettant de contrôler la circulation du matériel biologique, que ce soit dans le domaine des espèces invasives et végétales, ou dans celui de la recherche biologique fondamentale à usage potentiellement militaire. » (p.314 « Biopolitique des sentinelles »).
   [18] Le paragraphe très éloquent et touchant, au complet le voici : « […] : même si comme l’envisage Husserl nous allions sur la Lune, aux limites du système solaire, même si, le Soleil étant mort, nous le quittions pour un autre système stellaire, au cours des innombrables générations capables de vivre des centaines d’années dans des vaisseaux spatiaux artificiels, nous emporterions avec nous tout ce qui constitue le terreau néguanthropologique qu’est la nécromasse noétique, et dont le langage est l’écume — y compris comme « langage machine ». » (p.253 in Qu’appelle-t-on panser ? 1. L’immense régression)
   [19] Ibid., pp.264-265

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