CHICXULUB CLUB — LETTRE À PROPOS D’AURÉLIEN BARRAU — « LE PLUS GRAND DÉFI DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ »

CHICXULUB CLUB — LETTRE À PROPOS D’AURÉLIEN BARRAU — DANS « LE PLUS GRAND DÉFI DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ »

 

« La croissance engendre plus de pénuries qu’elle n’en atténue. »
p.127 in Ecologie et Politique. Ecologie et Liberté (André Gorz)

 

« Penser signifie dès lors panser. Panser c’est lutter pour la différance de l’augmentation par ailleurs inéluctable et en cela tragique de ce qui n’est pas seulement l’entropie, mais l’anthropie — où se combinent l’augmentation dans la biosphère de l’entropie thermodynamique comme dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme réduction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme stupidité et ressentiment fonctionnels. »
p.71 in Qu’appelle-t-on panser ? 1. L’immense régression (B.Stiegler — 2018)

 

À la mémoire de Bernard Stiegler,
K&M

 

       Chère collègue,
   L’autre jour, voyant que je lisais Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le dernier livre de l’astrophysicien Aurélien Barrau, tu es venue me demander si c’était bien.
   Tu avais déjà une petite idée de ce que tu en penserais si tu le lisais, puisque, tu me l’as dit, ton opinion est faite à propos d’Aurélien Barrau et de son engagement. Tu apprécies, pour faire court, tout à la fois ses prises de position et de parole tant en faveur de l’environnement que pour les animaux. On peut dire en effet qu’entre les travaux d’alerte de Naomie Klein (Tout peut changer en 2015) et ceux d’Aurélien Barrau il y a une différence notable. Le constat de départ est pourtant le même, à peu près d’ailleurs inchangé depuis René Dubos en 1972, date du premier « sommet de la Terre », sans oublier la candidature de René Dumont pour l’écologie en 1974. Toutefois s’il est possible de continuer de parler de crise de l’environnement et de péril en cette demeure (écoumène) concernant la biodiversité comme l’a très bien fait Cédric Stolz dans Des animaux sur la Terre en 2017, c’est parce que la question animale, en termes d’antispécisme et de véganisme, non seulement se pose, mais est tout bonnement centrale lorsqu’on parle d’écologie au sens le plus holistique du terme, justement parce que penser la sauvegarde du monde induit d’avoir une vision d’ensemble qui chaque fois s’intéresse au détail, au local, aux capillarités entre les localités, aux hinterland et par conséquent aux individus de toutes espèces et à nos coévolutions. Effectivement, on se demandera quel intérêt il y a à vivre dans un monde dévasté, et parallèlement quel intérêt il y a à vouloir défendre la diversité du vivant si c’est pour n’en pas respecter à chaque fois et chaque instant ses représentant-e-s individuellement et d’abord pour eux-mêmes ?
   C’est de cela dont il est question dans l’ouvrage de Barrau, et assez subtilement d’ailleurs. En évitant toute considération politicienne dont il se méfie comme de la peste ou du coronavirus, l’auteur tente avec pragmatisme et rigueur, mais dans une langue qui se veut accessible au plus grand nombre, de faire savoir et comprendre que nous sommes face à une situation sans précédent, car l’avenir est en danger[1]. Remarque, depuis le temps que les écologistes crient à qui mieux mieux combien ça va de plus en plus mal sur Terre à cause des activités humaines, qui sera surpris aujourd’hui qu’à son tour l’astrophysicien s’inquiète, s’émeuve et s’insurge contre cet état de fait ? Pas moi. Toi non plus je le sais bien.
   La place des animaux dans ce grand navire à la dérive ? Eh bien c’est difficile à dire. Sans aucun doute il y a de manière générale une prise en considération de plus en plus grande de la sensibilité et des intérêts des animaux dans la société civile et par le législateur, à peu près partout dans le monde. Mais est-ce suffisant pour relever le défi dont parle Barrau ? L’auteur écrit : « L’humanité est elle-même touchée de plein fouet par les ravages dont pourtant elle est la cause. Une large moitié de la surface terrestre, regroupant plus des deux tiers de la population humaine, subit une telle perte de biodiversité qu’il n’est plus évident qu’elle puisse matériellement continuer à subvenir aux besoins des hommes. » (p.15) Le constat est édifiant mais qu’est-ce qui change depuis le temps ? Je veux dire : qu’est-ce qui change assez rapidement en conséquence (en prévision et prévention) de ce que cela augure ? C’est difficile à évaluer. Il y a encore les personnes, comme l’humaniste érudit, qui considèrent que ce ne sera peut-être pas si grave et qu’on saura s’adapter vaille que vaille. Peut-être, mais au prix de quelles pertes irréparables. Aurélien Barrau souligne à propos de la crise climatique que l’erreur possible de diagnostic est de 0,0005% et qu’aux échelles de temps considérées les organismes ne peuvent pas s’adapter par manque de « vitesse » biologique (cf. p.23). On voit bien déjà en France : moins d’insectes, terriblement moins ! moins d’oiseaux, etc. Si ça continue il n’y a pas que les véganes qui se nourriront en suçant des cailloux !
   Alors il faut bien imaginer que les problèmes vont croître et que cette situation engendrera sans doute des guerres et des conflits majeurs à l’échelle planétaire[2]. Je me souviens, c’était vers 2003 je crois, quand je parlais d’écologie à me collègues d’alors, on m’écoutait d’une oreille peu attentive, et on m’a même répondu que les gens dans le futur trouveront bien des solutions ! Je plaidais alors pour une consommation moindre, un tourisme plus régional que mondial, des économies d’eau comme de rester très peu de temps sous la douche, ce genre de petites choses — des « efforts » à la portée de tou-te-s. Tu parles Charles ! Non seulement aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, les gens sont plus informés, mais pour autant dans l’ensemble chacun-e entend faire comme iel veut. En devenant végane, puis en intégrant, avec K., l’exigence pragmatique de cohérence de la pensée antispéciste à cette réflexion écophilosophique, bien évidemment je vois l’écologie tout autrement, et le niveau d’urgence est monté de plusieurs crans. Il ne s’agit plus seulement d’ampoules basse consommation et de flexitarisme (nous sommes venus au végétarisme durant un an sur ces prémisses avant de devenir véganes), il s’agit de regarder en face que conjointement, il y a chaque année quelques 89 millions d’êtres humains à nourrir[3]. Et tout cela dans la perte irrémédiable des migrant-e-s qui se noient, des libanais-e-s que disperse le nitrate d’ammonium explosant, ou des philosophes et écologues qui se suicident et nous esseulent, nous dépeuplent toujours un peu plus dans la surpopulation grandissante. On repense alors, en lisant Aurélien Barrau, à cette pionnière qu’a été Rachel Carson (Printemps silencieux) qui alertait au tout début des années 60 à propos des ravages des pesticides et autres produits chimiques employés dans la « révolution verte » d’après-guerre. Barrau précise dans son ouvrage, page 48, qu’environ 98% des pesticides atteignent une autre destination que leur cible, et qu’on peut se dire qu’[…] il est sans doute temps d’opérer une véritable révolution dans la construction d’un avenir commun[4]. Là où nous sommes bien d’accord avec lui, c’est sur cette triste réalité qui contredit le déni de mon ancien collègue parce qu’il n’y aura pas « d’invention scientifique de dernière minute pour sauver le monde », pas de « miracle » (p.49 op. cit.) Alors Aurélien Barrau qui pourrait passer des heures à nous parler de naines rouges, de trous noirs, d’antimatière, de quarks et de relativité générale, de conquête spatiale, nous dit combien tous ces rêves de connaissances, cette soif de découvrir, bref notre humaine curiosité, ne pèsent pas grand-chose dans la balance quand on considère que la vie pour tout le monde, les humains comme les non-humains, est en sursis. Il faudrait, selon lui, développer massivement l’hydraulique, le solaire, l’éolien, le biogaz[5], l’énergie de la biomasse, la géothermie, etc. (cf. p.50).
   Gageons, s’il reste encore quelques franches couleurs dans l’échiquier politique, que les idées d’Aurélien Barrau, quoi qu’il s’en défende et à juste raison, sont des idées de gauche, celles non pas d’une régression écologique comme la décrivent les ennemi-e-s de la décroissance, mais d’une progression vers la responsabilité comme l’entendait Hans Jonas (on pense aussi alors à Corine Pelluchon). Mais il est vrai que le monde mondialisé est un immense panaché et que tout se confond de plus en plus à la fois — c’est ça qui est troublant dans le post-modernisme consumé — dans un caca d’oie écœurant ou bien le plus éclatant des blancs lumineux. Toutefois, tandis qu’idéologiquement, ou plutôt disons théoriquement (ce qui inclut la technique), les Lumières se rallument, au quotidien tout devient cramoisi puis se calcine… Pour Barrau, il faut que la société civile s’éveille, il est temps d’harceler le pouvoir politique, afin qu’il redonne la priorité au rationnellement acceptable, qu’on s’attèle ensemble à rénover en profondeur notre démocratie moribonde[6].
   Vois-tu, ce qui est intéressant chez cet homme, c’est qu’il voit le monde avec l’œil du poète — un œil merleau-pontien[7] — un œil jeté en suspens sur ce qui advient au-delà du réel, c’est-à-dire l’instant qui suit chaque fois, jusqu’aux lendemains proches ou lointains — et qu’il a compris, lui, que le mot « écologie » est lui-même trop étroit. C’est plutôt de biophilie — d’amour de la vie — qu’il faudrait parler[8]. Je t’invite à lire les travaux d’Edward Osborne Wilson qui a forgé ce concept.
   Enfin, je ne puis ici tout te dire de ce petit livre très dense, assez lourd dans le sens de la gravité de son ton, mais qui n’est pas le fait de son auteur mais bien des événements eux-mêmes, la plupart du temps déclenchés par une humanité allant tous azimuts et en perte de sens tandis que pourtant — mais [bon dieu] ! — en faire l’expérience et la souhaiter bonne pour nous-mêmes et autrui (tous les vivants) cela tombe sous le sens, c’est le sens en soi qui se donne dans la gratuité de la phénoménalité ! — et si c’est un livre dure à lire c’est parce que ce qu’il dit n’est pas rose. En dehors de tout mysticisme et de tout ésotérisme douteux, Barrau nous y propose un calcul simple bien loin des théories des cordes ou du théorème de Gödel, qui implique que face au « zoocide » en cours, il devrait être possible de s’accorder sur l’essentiel, indépendamment de nos sensibilités, car Aurélien pense que la question de la vie peut transcender les divergences de vues économiques[9]. Sous bien des aspects, avec K. nous sommes d’accord avec lui. Avec ce genre d’être humain, on voudrait bien construire un monde remis de la « fascination pour l’accumulation des biens » (cf. p.103), ce monde que dès les années 50 Günter Anders fustigeait[10]. Anders pour qui, à la suite de l’ère de la reproductibilité technique dont parlait Walter Benjamin au sujet de la photographie, « […] l’époque de la reproduction est une époque fondamentalement non révolutionnaire » (L’obsolescence de l’homme. Tome II, p.91, Editions Fario — 2012). On pourrait dire, ici en passant, que l’ère du selfie est celle de l’hyper-reproductibilité technique du présent dans la banalisation de l’effacement du réel derrière ses représentations éphémères. Ainsi si je me photographie de la sorte, ou si je filme ce que je vois dans un musée, je m’absente de l’expérience vécue immédiate (erlebnis) et je perds le contact avec la réalité la plus brute (real) au sein de laquelle en effet je ne peux plus même penser à faire une révolution. C’est une régression immense, comme le disait le regretté Bernard Stiegler, que ce monde qui s’abandonne dans les faux-semblants, dans les fictions simplistes et l’entertainment où même les animaux sont des jouets, où l’obsession de la santé en devient maladive, où l’on confond l’aspiration (la transcendance dont parle Barrau) avec la performance, la concurrence et les apparences. Fin de l’aparté.
   Oui, je rejoins Aurélien Barrau qui, à l’instar d’Edgar Morin, veut défendre le monde et les vivants dans leur maillage, tout comme une forêt c’est « un milieu symbiotique infiniment complexe » (cf. p.134). Est-ce la peine, dans nos structures et nos « machines-désirantes » comme disaient Félix Guattari et Gilles Deleuze, de le rendre compliqué et, pour tout dire : invivable ?
   De plus en plus, disons de manière plus radicale que dans son précédent ouvrage avec Louis Schweitzer[11], Aurélien Barrau s’engage dans la voie d’une écologie antispéciste et végane, car si rien n’indique, hélas, que la transition soit en cours[12], il faut bien se rendre compte, comme tu le sais parfaitement, qu’avec la viande, outre sa dimension tragique pour les animaux et son effet globalement négatif sur la santé humaine, ses conséquences dévastatrices sur l’état écologique du monde sont fort à propos mises sur la place publique. Il n’est plus raisonnable d’y voir une simple question de choix individuel : ce que nous mangeons impacte l’ensemble de la planète[13].
   Assurément il faut penser conjointement ces deux questions : celle de l’écologie globale, et celle des êtres vivants qui, individuellement, subjectivement, peuplent et co-animent ce monde. Comme le dit très bien Barrau page 189, l’« érosion de la biodiversité » ça n’est pas assez fort pour décrire ce qui a lieu. Nous sommes les témoins d’un « crime de masse ».
   Après, dans l’absolu, qui se soucie du sort des dinosaures qu’un météorite  de 10 kilomètres de diamètre raya de la carte il y a 65 millions d’années au Mexique ? C’est ce que doivent se dire la plupart d’entre nous j’imagine, qui préparent tranquillement, souvent avec insouciance, la prochaine extinction de masse et participe de l’organisation de meurtres légaux chaque jour par milliards, et creusent ainsi le futur cratère où seront enterrés nos vanités, aux côtés de toutes nos victimes.
   Bienvenue au Chicxulub Club !
  Prends bien soin de toi, chère collègue,

 

 

M.

 

 

   [1] Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, p.13 (Michel Lafon — 2019)
   [2] Ibid., p.25.
   [3] Ibid., p.32.
   [4] Ibid., p.49.
   [5] « … accélérer le développement des biogaz à partir des déchets ménagers, agricoles et végétaux… » (op.cit., p.50)
   [6] Ibid., pp.66-67.
   [7] Dans le recueil d’essais Eloge de la philosophie (1989), on peut lire d’après la pensée d’E. Husserl, centrale en phénoménologie éco-biologique, p.234 : « Comme la Terre est, par définition, unique, tout sol que nous foulons en devenant aussitôt une province, les êtres vivants avec qui les fils de la Terre pourront communiquer deviendront du même coup des hommes — ou si l’in veut les hommes terrestres des variantes d’une humanité plus générale qui restera unique. La Terre est la matrice de notre temps comme de notre espace : toute notion construite du temps présuppose notre proto-histoire d’êtres charnels comprésents à un seul monde. Toute évocation des mondes possibles renvoie à la vision du nôtre (Welt-anschauung). Toute possibilité est variante de notre réalité, est possibilité de réalité effective (Möglichkeït an Wirklichkeït) […] ».
   [8] Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, p.70.
   [9] Ibid., p.103.
   [10] Voir, avec G. Anders, dans le tome I de L’obsolescence de l’homme : « La conception classique du monde comme un « don » se trouve dans la Génèse, qui raconte que le monde a été créé pour l’homme. Ce n’est pas un hasard si les idéalismes modernes sont postérieurs à Copernic : en un certain sens, ils s’efforcent toujours de sauver le « pour nous » de la Bible, qui était bien adapté à l’image précopernicienne du monde, mais ne concordait plus avec son image postcopernicienne ; ils s’efforcent toujours de soutenir à la dérobée un géocentrisme ou un anthropocentrisme dans un univers décentré. » (p.133, note en bas de page).
   [11] L’animal est-il un homme comme les autres ? Les droits des animaux en question: Les droits des animaux en question (Dunod éditions — 2018)
   [12] Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, p.146.
   [13] Ibid., p.152.

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