MAZEL TOV (מזל טוב) POUR LES ANIMAUX ! — PETITE ÉTUDE DE « UNE VISION DU VÉGÉTARISME ET DE LA PAIX » D’ABRAHAM ISAAC KOOK

MAZEL TOV (מזל טוב) POUR LES ANIMAUX ! — « UNE VISION DU VÉGÉTARISME ET DE LA PAIX » D’ABRAHAM ISAAC  KOOK

 

« Se potessi […] mi riempirei la casa di tutti gli animali possibili. Farei ogni sforzo non solo per osservarli, ma anche per entrare in comunicazione con loro.[1] »
Primo Levi

 

« Il n’est pas surprenant que tuer des êtres vivants pour s’en nourrir pose aux humains, qu’ils en soient conscients ou non, un problème philosophique que toutes les sociétés ont tenté de résoudre. »
Claude Lévi-Strauss in La leçon de sagesse des vaches folles (1996 [lire])

 

« Il est mentionné en dernier pour les créations et en premier pour les sanctions »
(de l’être humain) par Rabbi Nahman (lire)

 

   On connaissait les travaux de David Chauvet publiés chez la remarquable maison d’édition L’Age d’homme (collection V), tels que Taxer la viande, Une raison de lutter ou Contre la mentaphobie, ou bien encore ses traductions diverses comme celle du livre de Steven M. Wise Tant qu’il y aura des cages, sa thèse de doctorat en 2018 Les animaux face au droit naturel : L’égalité animale par-delà la morale ou ses textes juridiques en langue anglaise sur la question animale (voir ici), etc.
   Dire que nous sommes admiratifs de tout ce travail très qualitatif accompli (dont la liste que nous donnons n’est pas exhaustive) est un euphémisme, et c’est assez dire car l’auteur n’est pas en attente de flatteries. Plus récemment, David Chauvet a réalisé la traduction du travail de Rav Jonathan Rubenstein autour des écrits de Rav  Abraham Isaac Kook : Une vision du végétarisme et de la paix. Au-delà de l’unique approche de la question animale au sein du judaïsme que nous avions abordée ici en traduisant le texte Considérations éthiques sur la mise à mort d’animaux, les pratiques idéales casher, les vues religieuses diverses et athéistes sur le végétarisme du spirituel blog américain Kone, Krusos, Kronos, la lecture de Une vision du végétarisme et de la paix est de ce genre d’œuvres qui présentent pour nous un vif intérêt car permettant d’avoir un œil neuf sur les affaires de religiosité sur lesquelles il faut bien le dire nous ne sommes d’ordinaire pas porté-e-s. Grâce à ce livre, je comprends mieux désormais (M.) pourquoi il y a de nombreuses années dans un restaurant avec des collègues, une d’elleux, juive, avait eu pour moi un regard d’admiration lorsque j’annonçai que j’étais devenu végétarien, elle ne l’étant pas.
   Vous aussi, de culture juive, pratiquant-e ou non, ou bien d’une culture religieuse autre, ou encore que vous soyez agnostique ou athée, il vous intéressera sans doute de vous plonger dans ce petit livre qui regorge d’idées et de paroles assez merveilleuses à l’égard des animaux. Nonobstant que la mystique juive puisse exercer un attrait particulier (sa mélancolie, son humour, son Dieu en retrait [Tsimtsoum], l’écriture alphanumérique, l’Histoire enfin, de l’exode à la Shoah, sa musique, etc.), on s’y retrouve ici dans un versant mal connu du grand public et probablement — pour ce qui concerne les travaux d’Abraham Isaac Kook — des juif-ve-s français-e-s elleux-mêmes. Cette traduction tombe à point nommé pour combler cette lacune !
   Si malgré d’autres lacunes, celles d’un judaïsme enclin à manger des animaux mais en s’en mordant les doigts (la «complaisance envers la chéhita »[2]), il faut bien admettre qu’un des piliers de cette religion et à fortiori à sa lecture moderne via le Rav Kook puis contemporaine après Jonathan Rubenstein et David Sears, est l’intérêt pour les animaux et que c’est une tradition bien établie dans le judaïsme et qu’elle concourt à ce que le judaïsme aille de plus en plus — on pourrait dire « par nature » — vers la reconnaissance des droits des animaux, du véganisme, et en ce qui la concerne, d’une apothéose vers le Divin[3], créateur de tous les êtres vivants. Comme l’indique David Chauvet, « […] Kook tient moralement les animaux, avec leur progéniture, pour seuls propriétaires de tout ce qui peut être tiré de leur propre corps, dans la mesure où ils en ont besoin. » (op. cit. p.19) et cela suffit à attirer notre attention, même si l’étude des textes de Kook s’avèrent enrichissante sous bien de multiples aspects[4].
  Que dire de plus au sujet des écrits d’A. I. Kook (1865-1935) ? Eh bien qu’effectivement ils ne sont pas exempts de paradoxes, de contradictions qui, à n’en pas douter, ont de quoi agacer le ou la végane/anticpéciste militant-e de ce premier quart de 21ème siècle. Attention : son œuvre, quant à ce qu’il convient d’appeler rétroactivement l’animalisme, est une œuvre d’anticipation et d’aspiration au progrès — vers l’élévation (divine, télos de l’homme). Ainsi, défendant avec force le végétarisme éthique[5], Kook écrit alors de magnifiques sentences pleines de bon sens et de compassion envers les animaux. Pour lui il y a une parenté entre toutes les existences et cela à des conséquences morales qu’il faut étudier et faire siennes, par esprit de justice pure et pour se débarrasser de nos propres habitudes bestiales[6]. Le Rav Kook écrit : « Il y a une branche essentielle d’un progrès humain plus élevé, en comparaison de l’état actuel de notre culture, qui n’est encore qu’un rêve que caressent certains idéalistes radicaux : à savoir, l’aspiration morale naturelle, en raison du sens humain de la justice à accorder une attention particulière aux droits des animaux, au sens le plus complet. » (op cit. p.53) Il n’en faut pas moins, n’est-ce pas, pour éprouver une grande satisfaction !
   Quant au côté paradoxal de la pensée et l’enseignement d’Abraham Isaac Kook, c’est qu’il dénonce l’incohérence de l’exploitation animale[7] sans toutefois forcément complètement renoncer aux produits tirés de celle-ci. Il se fait précurseur pour répondre à celleux qui revendiquent de consommer des animaux qu’iels auraient fait préalablement travailler… quand il écrit qu’il faut entretenir « […] justice et vérité, jusqu’à ce que la vie de l’animal qui s’acquitte de son travail depuis tant d’années et qui s’est habitué au mode de vie domestique, soit épargné, dans son propre intérêt. » (cf. pp.78-79) — et ça n’est pas rien. Malgré tout, les animaux demeurent pour lui des êtres inférieurs qui pourront un beau jour comme le dit la Kabbale « atteindr[e] à l’avenir [un niveau] semblable au niveau auquel se trouve actuellement celui qui est doué de langage, grâce à l’élévation des mondes. » (cf. p.102)
  En attendant que l’humanité s’élève — si cela est possible — et que suivent les animaux comme dans un roman de S.-F. de Cordwainer Smith[8], nous avons tout à gagner dans la judéité ou non, à intégrer collectivement que les animaux méritent nos sentiments de solidarité et commisération[9]. Même si l’auteur de Une vision du végétarisme et de la paix (Afikim banegev & Talelei orot inclus dans cet ouvrage) pensait que ses principes et recommandations ne devraient (pourraient) être mis en pratique qu’après que les êtres humains aient surmonté leurs faiblesses[10] (défauts moraux, haines, conflits, etc.), et que donc les animaux devraient attendre, peut-être sommes-nous bel et bien arrivé-e-s à ce stade où il nécessite que nous acceptions que les animaux sont les propriétaires légitimes de ce que les humains entendent s’approprier[11].
  Ce livre dont nous conseillons très vivement la lecture se conclut par de passionnantes pages de Richard H. Schwartz et du Rav David Sears à propos du végétarisme éthique en démontant les arguments fallacieux courants  de ses contradicteurs. Des pages qui ont la pertinence des réflexions pragmatiques d’un Brian A. Dominick. Nous remercions David Chauvet pour ses précieuses recherches et l’ajout en langue française du travail d’Abraham Isaac Kook, montrant une fois de plus l’universalité de la question de la condition animale, donc inhérente à notre humanité. Vous pouvez dès à présent le commander chez votre libraire préféré-e ou sur le site des éditions L’Age d’homme.

 

M.

 

   À noter que le 20 août c’est le Rosh Hashanah L’Ma’sar Behema, le nouvel an juif des animaux (lien), une des quatre fêtes du jour de l’an dans le calendrier juif, relancée par les associations animalistes juives. Lien Zoom de l’événement pour  cette année : https://zoom.us/j/98374978301

 

   [1] « Si je pouvais […] je remplirais la maison de tous les animaux possibles. Je ferais tout mon possible non seulement pour les observer, mais aussi pour communiquer avec eux. »
   [2] Une vision du végétarisme et de la paix, p.18 dans l’introduction de David Chauvet.
   [3] Cf. p.19.
   [4] D. Chauvet écrit p.25 : « Aussi y avait-il d’importantes raisons universitaires, théologiques, politiques ou culturelles de traduire cet ouvrage. »
   [5] « Le concept moderne de végétarisme éthique correspond au concept de tsaar bahalei hayim — éviter ou prévenir la cruauté envers les animaux. » (Rav Jonathan Rubenstein, ibid., p.36).
   [6] Ibid., p.60 et p.65. Le Rav Kook parle aussi de l’humanité devant quitter les « profondeurs boueuses des animaux ». Aussi, voir en p.69 : « Si un comportement bienveillant envers les animaux se généralisait à cause du désir de justice enraciné dans l’espèce humaine, et s’il s’accompagnait d’un système d’obligation morale envers eux, même s’il n’avait qu’un caractère négatif, nous verrions une multitude de méchants qui, traquant leur proie tels des meutes de loups, massacreraient sans pitié des êtres humains ; […] ».
   [7] Pp.40-41 Jonathan Rubenstein donne la liste des commandements (mitsvot) relatif à l’usage des animaux : « […] l’abattage rituel (chéhita), l’interdiction de manger la graisse des animaux (issour hélèv), la séparation du lait et de la viande, la séparation de la laine et du lin (chaâtnez) et l’interdiction de manger de la névéla (un cadavre) ou de la teréfa (des animaux déchiquetés ou blessés). »
   [8] On pense ici de façon générale au cycle Les Seigneurs de l’Instrumentalité.
   [9] Une vision du végétarisme et de la paix, p.95.
   [10] Voir p.85 : « D’après la moralité inférieure qui est actuellement celle de l’humanité, le tendre enfant n’a le droit ni de se blottir contre sa mère aimante, ni de jouir des merveilles de la vie, mais seulement d’être abattu pour nourrir le ventre d’une humanité gloutonne et son âme dégradée, qui dit « je mangerai de la viande ! ».
   [11] Ibid., p.90.

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