À GAUCHE TOUTE ESSENTIELLEMENT ! — PRÉSENTATION DE « CAUSE ANIMALE, LUTTES SOCIALES » PAR ROMÉO BONDON ET ELIAS BOISJEAN

PRÉSENTATION DE « CAUSE ANIMALE, LUTTES SOCIALES » PAR ROMÉO BONDON ET ELIAS BOISJEAN

 

« L’écologisme utilise l’écologie comme le levier d’une critique radicale de cette civilisation et de cette société. Mais l’écologie peut aussi être utilisée pour l’exaltation de l’ingénierie appliquée aux systèmes vivants. »
p.270 in Écologie et Politique. Écologie et Liberté, Michel Bosquet (André Gorz)

 

« Cette division des humains en « nous » et en « eux » — leur juxtaposition et leur antagonisme — a été, tout au long de l’histoire de l’espèce, un trait caractéristique inséparable du mode humain d’être-au-monde. »
p.49 in L’âge de la régression, dirigé par Heinrich Geiselberger (« Des symptômes en quête des objets et d’un nom » par Zygmunt Bauman)

 

« La cause animale n’est pas essentiellement de gauche. »
David Chauvet, tribune parue sur Marianne.net le 29 juillet 2021

 

 

 

   Au mois d’avril 2021 est paru chez l’éditeur indépendant le passager clandestin, un superbe recueil de textes représentatifs de l’engagement de gens de gauche notamment pour la cause animale, du XIXe siècle à l’avant seconde guerre mondiale. Sur la page de la maison d’édition on trouve que c’est : « Un livre qui explore les racines socialistes et libertaires des mouvements de défense des animaux. »
  Qu’on se le dise tout de suite car c’est la vérité : la cause animale touche des humain.e.s de toutes obédiences, politiques, apolitiques, religieuses ou athées, et dans tous les pays du monde. Toutefois, à l’heure actuelle en France, et à moins de ne pas avoir la télévision, internet ou même encore la radio, et de ne pas lire les journaux, on ne saurait ne pas avoir remarqué ce qu’on peut appeler une tendance forte à la droitisation de la société, droitisation d’origine néolibérale ayant pour fonction d’exploiter à bon compte une culture-marketing du greenwashing (écoblanchiment) et pour ordonnée la question critique du choc culturel entre Occident et Orient, l’un en voie de régression morale et l’autre peinant à progresser en modernité — où est sans cesse réactivé le ressentiment xénophobe et son cortège de théories « politiques » anticosmopolites mettant à la fois à la marge la question du changement climatique et celle de la condition animale. D’un certain point de vue, le Parti Animaliste fondé en 2016 a réussi son pari de neutralité : que les autres partis, plus anciens, connus et plébiscités par les votant.e.s, s’emparent de la question animale. Il les force littéralement (et c’est une remarquable réussite) à prendre en considération la condition animale tel que cela n’avait jamais eu lieu auparavant. D’un autre côté, le monothématisme du PA tend à mettre à l’écart la question sociale comme si un humain qui vote ne le faisait pas depuis sa propre condition dans la société, et peut-être plus encore comme si notre rapport aux animaux n’était pas consubstantiel à la structure même de notre civilisation, de ses usages techniques sur le monde et ses cohabitant.e.s et des possibilités ou non, pour les humain.e.s, de s’y émanciper et de travailler chacun.e à son niveau à toutes améliorations souhaitables des conditions de vie pour tou.te.s. Comme l’écrivent avec pertinence Roméo Bondon et Elias Boisjean, les auteurs de Cause animale, luttes sociales, aujourd’hui un constat s’impose : si le mouvement animaliste est politiquement hétéroclite, les formations favorables à l’émancipation humaine et à une juste répartition des richesses marchent en ordre dispersé quant à la manière d’appréhender notre rapport aux animaux[1].
   Pour l’intérêt fondamental des animaux à ne pas être exploités ni souffrir du traitement qui leur est réservé par les êtres humains, cela ne change rien en effet que leurs défenseur.se.s soient de droite, du centre, de gauche, qu’iels désirent aider leurs prochains à la dérive depuis la Syrie, l’Irak ou l’Afghanistan entre autres — enfin que les Droits de l’Homme soient respectés en somme et qu’on fasse preuve d’égard pour nos semblables — ou qu’iels ressassent les antiennes maurassienne ou lepeniste, bref qu’iels entretiennent par peur personnelle ou conviction hallucinée les affres du phénomène de la colonisation-décolonisation, pensent qu’il suffit de libérer les animaux tout en soutenant les formes de rancœurs et racismes dont nos sociétés sont toujours extrêmement imbibées, pour que la vie sur Terre soit agréable. Cependant, à l’heure hypermédiatique où se font face d’étranges hybridations politiques dans un melting-pot du socius bien plus important et complexe, donc retord, qu’on ne veut bien le dire, avec d’un côté des réactionnaires globalisants et des progressistes séparatistes, et où l’on revendique haut et fort pour le féminisme, l’antiracisme, l’écologie, etc., il faut bien remarquer, comme le disent Bondon et Boisjean, que pour indépassable et structurante que soit la question de classe, elle n’explique pas, à elle seule, l’entièreté des dominations à l’œuvre au sein de la société[2]. Pour preuve ce qu’avancé par David Chauvet l’été dernier comme quoi « Certains, comme Éric Zemmour ou Philippe de Villiers, ont pu déplorer qu’il n’y ait pas d’écologie de droite, qu’on abandonnât la préservation de l’environnement à la gauche écologiste », ainsi que « Si la droite est le plus souvent hostile à la cause animale, les Français, quant à eux, lui sont massivement favorables. » ; D. Chauvet soulignant qu’on dénombre bien moins de sympathisant.e.s de gauche que de personnes se déclarant en faveur du bien-être animal, mais enchaînant sans cette fois-ci écrire explicitement à qui (ou quel parti[3]) il fait référence en tançant que « Lorsque la gauche croit manifestement pouvoir s’appuyer sur l’écologie ou la cause animale pour nous faire avaler son wokisme […] » on laisserait grandir « […] l’insécurité culturelle de notre pays, en particulier lorsqu’on voudrait saper son identité universaliste au profit du communautarisme ou d’un racialisme d’importation américaine. ». Voilà une tribune qui à la fois ne mâche pas ses mots mais demeure, hélas, trop équivoque pour qu’on sache vraiment de quel côté le cœur de David Chauvet balance — en dehors bien sûr de son indéfectible engagement pour les animaux qu’il défend depuis des années, sur le terrain, en association puis via des ouvrages forts instructifs et bienvenus.
   Toutefois, on s’interroge, pour ne pas dire qu’on est pantois. Si la libération animale nous semble être une évidence souhaitable, on se demande à quoi elle servirait, et pour les animaux et pour les humains, si nous continuions nos guéguerres, nos concurrences effrénées au détriment de l’équilibre planétaire et des conditions de travail et de vie de tou.se.s. C’est là qu’il faut se rappeler que les fameux acquis sociaux qui restent aujourd’hui encore vraiment justes des minimas éthiques sont des choses qui ont été farouchement obtenues dans les barricades et les manifestations, que des femmes et des hommes ont payé de leur vie pour nous autres. Roméo Bondon et Elias Boisjean convoquent l’impeccable Louise Michel qui partageait avec ses conscrit.e.s de l’époque de savoir aussi bien écrire qu’elle était sincère et avant-gardiste dans ses engagements moraux et politiques : « […] Louise Michel rend possible et pensable, dès les années 1880, une pensée de l’émancipation intégrale, autrement dit articulée : les travailleurs et travailleuses, les femmes, les colonisé.es, et les animaux ne sauraient être exploités, dominés et massacrés plus encore. » (op. cit. p.23) On aura donc beau jeu de vilipender celleux qu’on espère conspuer en les traitant d’ismalo-gauchistes, force est de constater que Franz Fanon n’avait pas tort : « [L]e langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. » (cité in op. cit. p.25[4]) On renvoie vers les travaux de Pierre Serna concernant ce point (et connexes, voir La politique sexuelle de la viande de Carol Adams et Le loup et le musulman de Ghassan Hage).
   Comme nous l’évoquons pour notre part dans certains de nos articles ou véganosophia, c’est parce que tout est lié qu’il convient de penser la « destruction du racisme », l’exploitation économique des « énergies fossiles depuis le XIXe siècle », « l’extractivisme », le « réseau de transport mondialisé » (cf. la pandémie de Covid-19 entre autres) et bien entendu l’« érosion actuelle de la biodiversité mondiale » comme nous y invitent Bondon et Boisjean. D’autre part, il faut prendre garde à ne pas commettre un péché d’orgueil qui, tel que formulé par les penseurs influents de l’antispécisme français actuel, jette le bébé écologiste avec l’eau du bain au seul argument qu’uniquement la souffrance individuelle des animaux (de rente, domestiques ou sauvages) compte, car en effet si la disparition des espèces en soit n’est pas une question pour les antispécistes tandis que l’écologie classique la dénonce à cause d’un possible manque de ressources à venir pour les humain.e.s, cette disparition correspond pourtant bel et bien chaque fois à des souffrances individuelles pleinement subies et ressenties, sans compter qu’on n’est pas capables de mesurer le mal causé aujourd’hui et demain à tous les animaux encore existants vivant en interrelation avec ceux qui disparaissent. Pour Bondon et Boisjean on peut également s’engager pour un socialisme résolument écologiste et animaliste : « Rares sont les théoriciens et théoriciennes antispécistes qui avancent un raisonnement logique les conduisant à promouvoir une réduction générale de la souffrance animale tout en considérant les menaces pourtant réelles d’une sixième extinction de masse. » (op. cit. p.29[5]).
   Pour finir à propos de ce recueil composé de textes de Charles Gide, Marie Huot, Louise Michel, Octave Mirebeau, Elisée Reclus, Louis Rimbault, Séverine, Léon Tolstoï, Georges Butaud, Sophie Zaïkowska, Ernest Cœurderoy et Henry S. Salt , nous vous partageons quelques extraits des femmes et des hommes qui ont pensé la cause animale et les luttes sociales ensemble dans un passé pas si lointain, et qui constitue, à notre sens, le noyau dur d’une zoopolitique contemporaine qui, sans attendre, à encore fort à faire pour les animaux et les êtres humains[6]. Pour savoir où l’on va, dit-on, il faut s’avoir d’où l’on vient.
Roméo, Elias ; merci Messieurs.

 

 

K&M

 

 

Ernest Cœurderoy (1825-1862)
« […] il n’est pas de peuple supérieur, inférieur ou égal aux autres ; mais que tous sont différents et que l’harmonie de l’ensemble résulte de ces diversités. » « Dans cette lutte, une dizaine de bouchers assommeront le pauvre animal, et Dieu sera du côté des coupables. Quant à ces petites bourgeoises, vêtues en châtelaines, elles vous appartiendront, comme à d’autres, si vous pouvez les payez. » « Que me veulent ces hommes ? Que leur ai-je fait, et pourquoi me harceler ainsi ? […] Et quand finira ce long supplice ? » « Oh les hommes ! les lâches, ils disent que les animaux n’ont pas d’âme ! Et les voilà qui répondent aux derniers mugissements de la bête par de grands éclats de rire ! »
Louise Michel (1830-1905)
« Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblant, cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme. »

Marie Huot (1846-1930)
« […] le public parisien venir assister à des expériences in anima vili. »
Elisée Reclus (1830-1905)
« […] magasins de chair ambulante qui se meuvent avec peine du fumier à l’abattoir. » « On connait le sort de l’autruche et du bison, on prévoit celui du rhinocéros, de l’hippopotame et de l’éléphant. » « Lorsque notre civilisation, férocement individualiste, divisant le monde en autant de petits Etats ennemis qu’il y a de propriétés privées et de ménages familiaux aura subi sa dernière faillite […] lorsque les naturalistes enthousiastes nous auront révélé tout ce qu’il y a de charmant, d’aimable, d’humain et de souvent plus qu’humain dans la nature des bêtes […] véritables compagnons. » « Mais à l’égard des animaux, la morale n’est-elle pas également élastique ? » « Ce monstrueux abus disparaîtra. »

 

 

Léon Toltoï (1828-1910)
« […] le loup pouvait dire avec la même justesse : qu’en mangeant des lièvres il sauvait des insectes avalés dans l’herbe, le lièvre pouvait résonner de même, et les insectes à leur tour […]. »

 

 

Henry Salt (1851-1939)
« L’émancipation de l’homme entraînera avec elle celle des animaux. » « Ainsi, l’influence indirecte des principes végétariens sur la mise en place d’un plan de réforme sociale est immense. Un régime alimentaire épuré et éclairé, fondé sur les produits strictement nécessaires, dispose presque immédiatement l’esprit de ceux qui le pratiquent à des comportements également simples et altruistes. »

 

 

Louis Rimbault (1877-1949)
« Ce n’est pas parce qu’on est menacé d’invasion par les pigeons et les taureaux qu’on organisent les tirs aux pigeons et les corridas. »

 

 

Vers la maison d’édition…

 

Sur Roméo Bondon, cliquez ici
Sur Elias Boisjean, bah cliquez aussi « ici » mais

 

 

   [1] Op. cit. p.18.
   [2] Ibid., p.21.
   [3] On déduit : Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise.
   [4] Dans Les damnés de la terre. Les auteurs ajoutent, pp.26-27 à propos de l’apparition du « véganisme noir » : « S’il s’avère indispensable de s’élever contre la moindre opération d’animalisation d’une population, comment ne pas voir qu’elle est rendue possible par la dépréciation initiale de l’animal ? »
   [5] Ils citent en exemple inverse la position de l’animaliste, antispéciste et écologiste Jean-Marc Gancille, et nous font savoir que « […] l’écologue Elise Huchard, fait cas, sur le plan éthique, d’une réconciliation entre individualisme antispéciste et holisme écologiste, en prônant humilité et discrétion pour sauvegarder l’autonomie et l’indépendance des animaux sauvages au sein de milieux protégés. »
   [6] Citations extraites, dans l’ordre, du recueil de Roméo Bondon et Elias Boisjean, p.39, 43, 61, 73, 107-108, 108, 111, 119, 136, 161, 166, 170, et p.230.

« FISH & NOUS LA PAIX » — FOLK SONG ANIMALISTE

Screen Fish song
     Cher-e-s tou-te-s,
   En 2016, notre amie Catherine Hélayel, autrice de Yes Vegan (ouvrage précurseur en France concernant l’engagement dans le véganisme), travaillait à l’écriture d’un essai sur la cause des poissons, jusqu’alors un peu les grands oubliés de la cause animale. Hélas, ce livre n’a pas pu voir le jour.
   Dans nos discussions d’alors, le titre « Fish et nous la paix » (appréciez le jeu de mot !) nous est venu, et par la suite, l’idée d’un texte et d’une musique pour une chanson. La personne à qui nous avions à l’époque proposé d’interpréter cette chanson n’ayant pas pu donner suite, on s’y est collé.e.s tardivement. D’abord enregistrée via un pc avec juste une guitare et les voix, nous avons toujours eu envie d’en faire quelque chose d’abouti. Cela a pris du temps. En effet, même si durant quelques années il y a longtemps nous avions un groupe de rock et avons fait de très modestes concerts, nous étions passé.e.s à autre chose et nous étions séparé.e.s de tous nos instruments et matériels excepté une guitare acoustique.
   Désormais, l’envie musicale est un peu revenue, et avec elle une guitare électrique, et surtout dorénavant il existe en ligne sur le net des outils tout à fait corrects pour réaliser ce genre de projet — pensez donc qu’on s’est même aidé d’un smartphone ! nous qui n’avions pas de portable il y a encore un an…
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CHICXULUB CLUB — LETTRE À PROPOS D’AURÉLIEN BARRAU — « LE PLUS GRAND DÉFI DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ »

CHICXULUB CLUB — LETTRE À PROPOS D’AURÉLIEN BARRAU — DANS « LE PLUS GRAND DÉFI DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ »

 

« La croissance engendre plus de pénuries qu’elle n’en atténue. »
p.127 in Ecologie et Politique. Ecologie et Liberté (André Gorz)

 

« Penser signifie dès lors panser. Panser c’est lutter pour la différance de l’augmentation par ailleurs inéluctable et en cela tragique de ce qui n’est pas seulement l’entropie, mais l’anthropie — où se combinent l’augmentation dans la biosphère de l’entropie thermodynamique comme dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme réduction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme stupidité et ressentiment fonctionnels. »
p.71 in Qu’appelle-t-on panser ? 1. L’immense régression (B.Stiegler — 2018)

 

À la mémoire de Bernard Stiegler,
K&M

 

       Chère collègue,
   L’autre jour, voyant que je lisais Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, le dernier livre de l’astrophysicien Aurélien Barrau, tu es venue me demander si c’était bien. Lire la suite

A FINAL COUNTDOWN ? — LECTURE DE « L’EUROPE DES ANIMAUX » DE PASCAL DURAND ET CHRISTOPHE MARIE  — OU LA DERNIÈRE LECTURE AVANT LA FIN DU MONDE

« L’EUROPE DES ANIMAUX » DE PASCAL DURAND ET CHRISTOPHE MARIE  — OU LA DERNIÈRE LECTURE AVANT LA FIN DU MONDE

 

« […] un jour peut-être les hommes retourneront à la barbarie, un jour la Terre ne sera plus qu’une planète glacée. Dans cette perspective, tous les moments se confondent dans l’indistinction du néant et de l’être. »
p.149 in Pour une morale de l’ambiguïté, Simone de Beauvoir (1947)

 

 « […] la conscience du bien et du mal, n’établit pas, relativement à la moralité, une différence essentielle entre l’homme et les bêtes. »
Pierre-Joseph Proudhon in Qu’est-ce que la propriété ? (1840) cité in Anarchisme et cause animale, p.38 — Philippe Pelletier (2015)

 

« Mais derrière la brillante façade du cirque, ses lumières, ses musiques, ses couleurs et ses paillettes, il y a une réalité sordide : les cages. »
p.250 in Le propre de l’homme, Robert Merle (1989)

 

 

   Alors qu’approchent désormais à grands pas les élections européennes, vient de paraître à la très engagée maison d’édition Alma un ouvrage qui tranche un peu dans le paysage littéraire animaliste, il s’agit de L’Europe des animaux. Utiliser le levier politique européen pour la cause animale de l’eurodéputé écologiste Pascal Durand et de Christophe Marie, porte-parole de la Fondation Brigitte Bardot. Tous deux nous exposent pourquoi il est important de soutenir le projet européen dans ce qu’il est capable d’engendrer de positif pour la cause animale — et ce intimement lié à un projet social humain dans la droite ligne de l’idée de progrès moral. Alors au lieu de lire le catastrophiste par défaut Plus grand défi de l’histoire de l’humanité d’Aurélien Barrau, notre dernier bouquin avant le grand effondrement ce sera peut-être bien celui de P. Durand et C. Marie. On fera du feu avec pour faire cuire notre soupe de pissenlits radioactive pendant que les humains se boufferont entre eux.

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LETTRE AU MONDE — MEILLEURS VŒUX 2019

    Chers tou-te-s,
   L’année 2018 aura été un préambule. « À quoi ? » nous direz-vous.
   Selon nous, 2018 aura été un préambule à la contre-attaque du carnisme. Alors qu’on se réjouissait ces dernières années des publications en faveur de la cause animale, émergent depuis peu mais de façon prolifique, des écrits voués à semer le doute, voire carrément vindicatifs — non pas à l’encontre du bien-être animal dont ils vous diront qu’ils s’en préoccupent (quand ils en parlent…) — envers le véganisme et donc, envers tou-te-s les militant-e-s qu’on montre du doigt comme étant des citoyens hors-norme, c’est-à-dire : des terroristes, des hyper-capitalistes, des citadins pollueurs, etc., en somme des personnes qui nuisent à la cause commune. Lire la suite

LA VIEILLE FEMME ET LES ANIMAUX — ELIZABETH COSTELLO — DOUBLE FÉMININ-ANIMAL DE J. M. COETZEE (LETTRES INTROUVABLES)

ELIZABETH COSTELLO — (LETTRES INTROUVABLES)
   Cher John,
   L’espace et le temps jouant parfois contre nous — mais comment savoir si en ne participant pas à un événement auquel on voulait être présent on n’a pas mieux à vivre, ou mieux vécu ces instants-là et qu’on n’a pas parfois le temps pour soi, ou avec soi (autrement contre) ? —, je n’ai pas pu venir au chevet de ta mère que j’admirais tant. Je l’admirais pour ses romans, c’est certain (je te vois lever les yeux au ciel et soupirer. Mais elle était une grande romancière, même si tu penses que cela avait pris trop de place sur sa personne dans son existence privée). Je l’admirais aussi, je dirais même : surtout pour qui elle était, et sa manière d’être lorsqu’il fallait qu’elle apparût en public, son comportement, ses écarts, ses « frasques » l’air de rien ; son indéniable bon sens enfin.
   C’était dans les années 90. En 95 ou 97 ; je ne sais plus trop. À l’époque il m’arrivait pendant de longues périodes de voyager pour mon travail, et de participer de temps à autre à des conférences — discoureur et auditeur, ou bien l’un ou l’autre, pas toujours les deux en même temps évidemment. Le silence est d’or, et pour qui sait se taire il a beaucoup à dire.

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LIFE DIVISION — REVIEW DE « VEGAN ORDER » DE MARIANNE CELKA — ENTRE SOCIOLOGIE DE COMPTOIR ET PRÉMONITION

LIFE DIVISION — REVIEW DE « VEGAN ORDER » DE MARIANNE CELKA

 

« Now so long, Marianne
It’s time that we began to laugh
And cry and cry and laugh about it all again »
So long Marianne — Leonard Cohen — 1967

 

« Bêtes, puisque nous sommes les puissants, nous définissons les figures du vivant, jusque aux formes de vos corps, aux oreilles qui seront taillées comme des buissons, aux conditions de votre aliénation, aux règles de vos vies, à l’usure du collier sur votre cou, aux clauses de votre reproduction (interdite ou accélérée), à la dévoration de votre progéniture, à la catégorisation de vos races, aux matières de votre corps dont nous usons, à l’espace que nous vous concédons. À la puissance nous devrions inférer la protection. C’était un dû, un devoir. Nous sommes en deçà de nous-mêmes pour vous, bêtes animales, et pour vous, humains animalisés. L’indignité des puissants nous tient tous serrés dans le même troupeau. »
p.130 in Mort d’un cheval dans les bras de sa mère — Jane Sautière

 

« Un jardin zoologique est encore un remarquable observatoire social, un miroir où, hélas, l’humanité n’apparaît pas toujours à son avantage. »
p.180 in Les captifs du zoo, Vera Hegi

 

 

   Vous siérait-il de faire un peu de sociologie ? Oh allez ça va, c’est pas d’la physique quantique (quoi que…), on va y arriver. C’est chouette la socio ; ça parle des gens dans la société, comment qu’ils se frôlent, comment ils se comportent, comment les gens ça va et vient dans leur jus social, comment ça se normalise, comment vont les flux humains, comment ça génère des classes, des genres, comment ça se régule, se catégorise, etc. Attention toutefois : on dit bien « milieu social », pas question dans cette discipline appartenant aux « sciences humaines » de biophysique ou de mentalité individuelle… juste le comportement dans le milieu social, le truc qui vous échappe en somme qui vous donne l’air d’électrons (libres ?) — capito ?
   C’est encore une fois notre curiosité qui nous a conduit à nous procurer et lire ce… mettons ce sociogramme publié fin 2017 aux éditions Arkhê, rédigé par Marianne Celka et amplement repris et actualisé de sa thèse de doctorat en sociologie produite en 2012. Marianne Celka officie à l’université Paul Valéry de Montpellier et est chercheuse à l’IRSA-CRI, le laboratoire de sociologie de Montpellier 3. Comme on va le voir, elle a sa façon bien à elle d’aborder la question animale par le prisme des agents de cette cause que sont les véganes de tous poils. Car Marianne Celka est autant tête chercheuse que pensante, et autant le dire tout de suite : sa cible est verrouillée depuis belle lurette et elle a mis le paquet. Allez, review de ce Vegan Order. On va s’éclater !

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SIMAGRÉES ANTHROPIQUES — SUR « LE COMPLEXE DES TROIS SINGES. ESSAI SUR L’ANIMALITÉ HUMAINE » D’ÉTIENNE BIMBENET — L’ÉPIGONE PERFIDE

SUR « LE COMPLEXE DES TROIS SINGES. ESSAI SUR L’ANIMALITÉ HUMAINE » D’ÉTIENNE BIMBENET

 

 

« Elle avait vu, alignées dans des rangées de boxes étroits, immobilisées par des camisoles de nylon, des vaches, des vaches, des vaches… Dans le mufle de chacune s’enfonçait un tube nourricier, jusqu’au fond de l’estomac. »
in Une rose au paradis — René Barjavel (Pocket, p.24)

 

   — As-tu fini tes singeries ? regardez-moi un peu ce grand (bim)benêt à quoi il s’amuse !
in « Les bœufs » dans Les contes du chat perché — Marcel Aymé (et nous) — 1939

 

« […] nous tremblons à la simple idée d’une torture qui pourrait être infligée à un homme ou à un animal et nous souffrons atrocement en apprenant l’existence indubitable d’un fait de ce genre. »
in Aurore — Friedrich Nietzsche (folio essai, p.65)

 

 

   Le malicieux auteur de L’animal que je ne suis plus (2011) revient en cette fin d’année avec un essai dans la parfaite continuité de ses travaux précédents, travaux consistant en la reconnaissance que l’espèce humaine appartient au règne animal dans son ensemble, tout en cherchant par tous les moyens à affirmer, de l’aveu empressé de Bimbenet, non plus la supériorité de l’être humain sur les autres vivants, mais son ultime particularisme — sublime singularité que le philosophe entend défendre à tout crin, et ce en tentant de redéployer une forme de métaphysique humanitaire — au secours des humains ! — à l’encontre des courants de pensées féministes, transgenristes, transhumanistes et animalistes. Entreprise risquée. Non pas qu’on ne puisse pas émettre des critiques à l’égard des idéaux de ces courants pourvu qu’elles soient constructives, mais hormis un fourre-tout assez brouillon et maladroit, Étienne Bimbenet ne parvient qu’à laisser voir, de (sa) bonne foi, (que) le trouble existentiel contemporain d’un certain humano-centrisme mal à l’aise avec l’idée de la libération animale et les arguments connexes en sa faveur et celle d’autres existences (on voit mieux encore combien F. Burgat avait bien choisi son titre), c’est-à-dire des humanités négligées. Cet essai ne sert finalement qu’à revendiquer une soi-disant ouverture d’esprit en forme de promesse à venir sans entrer de vivo dans le vif du sujet et se coltiner à la réalité du vivant. Étienne Bimbenet se paye le luxe, en cette triste période de dissolution de la biodiversité qui se traduit chaque fois par la souffrance des êtres concernés, d’écarter d’un revers présomptueux les questions de notre temps en voulant brouiller les pistes et noyer le poisson. Hélas pour lui, c’est sa propre tentative de mêler animalisme et animisme, égalitarisme et antimétaphysique, qui fait plouf, tant son argumentaire s’avère confus parce que poussif, comme lorsque dès le début de son ouvrage il déclare solennellement à propos de l’animalité humaine qu’elle est — le fait que le vivant humain ne soit rien d’essentiellement autre qu’un animal — […] en passe de devenir un énoncé aussi peu discutable que pouvait l’être naguère le créationnisme[1]. Ce qu’il entend bien contester en dénonçant ce qu’il appelle le « zoocentrisme. »

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SENTIENCE REVEALED — LA BD DE DAVID VOLPI ET TYEF — TOME 3

« Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes. »
Louise Michel

 

 

(R)ÉVOLUTION
   Nous avons enfin lu et terminé Sentience, le tome 3. Comme pour les deux tomes précédents, nous avons été charmés par les beaux graphismes et les sublimes planches réalisés par Tyef qui a mis l’accent sur ce dernier opus sur les figures animales, dont leurs dessins s’avèrent centraux, très évocateurs avec souvent peu de mots voire pas du tout. Il faut également remarquer que le type d’image employé s’adapte sans cesse à la situation évoquée. Il y a beaucoup de détails cachés dans les vignettes, il faut y être attentif car beaucoup de références culturelles et de renvois chronologiques viennent soutenir le propos et l’action.
   C’était aussi l’occasion de retrouver notre scénariste de BD préféré David Volpi. Et quel bel fin il nous a réservée pour achever ce cycle. Car oui, Sentience1, 2 et 3 c’est un cycle. Est-ce à dire qu’on y reviendra ? Ce serait une bonne nouvelle car malheureusement à peine installés dans nos pénates pour se plonger dans l’aventure et… c’est déjà terminé ! Le dernier et beau volume de cette trilogie impeccable nous embarque avec lui dans sa critique biopolitique en « remarsterisant » le genre de la science-fiction des années 70 et 80. En lisant Sentience 3, vous risquez d’anticiper comme un goût de soleil vert dans la bouche tant l’analyse de notre société technologique est acerbe et nous rappelle combien jamais la fiction n’outrepasse vraiment la réalité et que, dans ce cas, s’engager et protéger le vivant est un impératif qui n’a jamais autant été d’actualité. Le rétro-futurisme de Sentience réactive dans notre mémoire les malheureuses exactions commises au nom de la prétendue suprématie humaine — la folie des hommes — sur les animaux, et l’on pense, évidemment, à Cécil le lion… Mais c’est ici sans compter sur l’ingéniosité des protagonistes, leur générosité et leur courage et… leur animalité. Félicitations à l’auteur pour son imagination et notamment son procédé original de faire des humains de parfaits porte-parole pour les sans-voix.

 

   Comme à chaque tome, 50% des droits d’auteurs sont reversés à une association, cette fois-ci : l’AVF.

 

  À noter, David Volpi est aussi le créateur, entre autres, d’un journal ludique, pratique, écologique, et très graphique ! pour la jeunesse à partir de 8 ans :

   Hey ! Et c’est aussi un Veganaute ! C’est du crowdfunding.

 

K&M

 

TRAJECTIONS — COMMENTAIRES À L’ESSAI « DES ANIMAUX SUR LA TERRE » DE CÉDRIC STOLZ — UN LIVRE ANIMALISTE FONDAMENTAL POUR LE DEVENIR HUMAIN

COMMENTAIRES À L’ESSAI « DES ANIMAUX SUR LA TERRE » DE CÉDRIC STOLZ — UN LIVRE ANIMALISTE FONDAMENTAL POUR LE DEVENIR HUMAIN

 

 

« […] les vraies questions éthiques sont un genre de questions pratiques, et les questions pratiques ne comprennent pas seulement des valuations, mais aussi un mélange complexe de croyances philosophiques, religieuses et factuelles. »
p.117 in L’Ethique sans l’Ontologie — Hilary Putnam

 

« Un droit naturel est inaliénable ; il précède l’état social, ne doit rien aux acquis historiques ou politiques. » […] « Dans la perspective du droit naturel, c’est bien d’ontologie qu’il est question. »
p.53 & p.55 in Le Droit animalier — Jean-Pierre Marguénaud, Florence Burgat, Jacques Leroy

 

« Y’a-t-il quelque chose de plus dégoûtant que la sentimentalité envers les plantes et les animaux, de la part d’une créature qui, dès l’origine, a vécu au milieu d’eux comme leur ennemi le plus acharné et qui, finalement, prétend auprès de ses victimes affaiblies et mutilées à la délicatesse du sentiment ! Devant cette sorte de « nature », le sérieux convient d’abord à l’homme, si c’est un homme qui pense. »
p.193 in Inventer le commun des hommes — Antonio Negri

 

 

   D’emblée dire que nous sommes ô combien en accord avec l’auteur de Des Animaux sur la Terre Cédric Stolz ! — aussi profitons-nous de cette introduction pour revitaliser à demi le chat de Schrödinger en passant.
   Quoi ? Qui parmi les animalistes ne le ferait pas ? La question n’est plus de savoir si le chat est vivant ou mort dans son piège quantique empoisonné, mais bel et bien s’il est juste de continuer les expériences sur les animaux et autres usages variés qu’on fait d’eux, et de manière plus générale de vivre aux dépens de cette planète considérée en tant que biotope soit : également en tant que vivante construction dont nous dépendons ? Vous connaissez le dicton à propos de la branche sur laquelle on est assis, on ne va pas vous faire un dessin.
   Cette question de l’urgence à stopper de produire de la souffrance et de la désolation pourrait sembler buter sur l’argument massue d’un scepticisme pragmatique disant que rien n’a de valeur en soi au fond, ne serait-ce qu’à cause de l’impermanence de toute chose et qu’alors à quoi bon. Mais c’est en vertu de cette liberté ontologique, et plus encore « bio-ontologique » propose-t-on, que Cédric Stolz, enseignant en philosophie et militant de la cause animale, raisonne en faveur d’une compréhension de ce qui est dans sa multi-dimensionnalité et la plasticité (Gestalt) de son agencement, ce qu’il désigne comme le relationnel, comme savoir propre à donner du sens, de la valeur. C’est de ce qui est justement, et plus encore de l’être étant, et des étant-vivants, que traite l’ouvrage de Cédric Stolz Des Animaux sur la Terre paru ce mois d’octobre aux éditions de L’Harmattan. Lire la suite