À GAUCHE TOUTE ESSENTIELLEMENT ! — PRÉSENTATION DE « CAUSE ANIMALE, LUTTES SOCIALES » PAR ROMÉO BONDON ET ELIAS BOISJEAN

PRÉSENTATION DE « CAUSE ANIMALE, LUTTES SOCIALES » PAR ROMÉO BONDON ET ELIAS BOISJEAN

 

« L’écologisme utilise l’écologie comme le levier d’une critique radicale de cette civilisation et de cette société. Mais l’écologie peut aussi être utilisée pour l’exaltation de l’ingénierie appliquée aux systèmes vivants. »
p.270 in Écologie et Politique. Écologie et Liberté, Michel Bosquet (André Gorz)

 

« Cette division des humains en « nous » et en « eux » — leur juxtaposition et leur antagonisme — a été, tout au long de l’histoire de l’espèce, un trait caractéristique inséparable du mode humain d’être-au-monde. »
p.49 in L’âge de la régression, dirigé par Heinrich Geiselberger (« Des symptômes en quête des objets et d’un nom » par Zygmunt Bauman)

 

« La cause animale n’est pas essentiellement de gauche. »
David Chauvet, tribune parue sur Marianne.net le 29 juillet 2021

 

 

 

   Au mois d’avril 2021 est paru chez l’éditeur indépendant le passager clandestin, un superbe recueil de textes représentatifs de l’engagement de gens de gauche notamment pour la cause animale, du XIXe siècle à l’avant seconde guerre mondiale. Sur la page de la maison d’édition on trouve que c’est : « Un livre qui explore les racines socialistes et libertaires des mouvements de défense des animaux. »
  Qu’on se le dise tout de suite car c’est la vérité : la cause animale touche des humain.e.s de toutes obédiences, politiques, apolitiques, religieuses ou athées, et dans tous les pays du monde. Toutefois, à l’heure actuelle en France, et à moins de ne pas avoir la télévision, internet ou même encore la radio, et de ne pas lire les journaux, on ne saurait ne pas avoir remarqué ce qu’on peut appeler une tendance forte à la droitisation de la société, droitisation d’origine néolibérale ayant pour fonction d’exploiter à bon compte une culture-marketing du greenwashing (écoblanchiment) et pour ordonnée la question critique du choc culturel entre Occident et Orient, l’un en voie de régression morale et l’autre peinant à progresser en modernité — où est sans cesse réactivé le ressentiment xénophobe et son cortège de théories « politiques » anticosmopolites mettant à la fois à la marge la question du changement climatique et celle de la condition animale. D’un certain point de vue, le Parti Animaliste fondé en 2016 a réussi son pari de neutralité : que les autres partis, plus anciens, connus et plébiscités par les votant.e.s, s’emparent de la question animale. Il les force littéralement (et c’est une remarquable réussite) à prendre en considération la condition animale tel que cela n’avait jamais eu lieu auparavant. D’un autre côté, le monothématisme du PA tend à mettre à l’écart la question sociale comme si un humain qui vote ne le faisait pas depuis sa propre condition dans la société, et peut-être plus encore comme si notre rapport aux animaux n’était pas consubstantiel à la structure même de notre civilisation, de ses usages techniques sur le monde et ses cohabitant.e.s et des possibilités ou non, pour les humain.e.s, de s’y émanciper et de travailler chacun.e à son niveau à toutes améliorations souhaitables des conditions de vie pour tou.te.s. Comme l’écrivent avec pertinence Roméo Bondon et Elias Boisjean, les auteurs de Cause animale, luttes sociales, aujourd’hui un constat s’impose : si le mouvement animaliste est politiquement hétéroclite, les formations favorables à l’émancipation humaine et à une juste répartition des richesses marchent en ordre dispersé quant à la manière d’appréhender notre rapport aux animaux[1].
   Pour l’intérêt fondamental des animaux à ne pas être exploités ni souffrir du traitement qui leur est réservé par les êtres humains, cela ne change rien en effet que leurs défenseur.se.s soient de droite, du centre, de gauche, qu’iels désirent aider leurs prochains à la dérive depuis la Syrie, l’Irak ou l’Afghanistan entre autres — enfin que les Droits de l’Homme soient respectés en somme et qu’on fasse preuve d’égard pour nos semblables — ou qu’iels ressassent les antiennes maurassienne ou lepeniste, bref qu’iels entretiennent par peur personnelle ou conviction hallucinée les affres du phénomène de la colonisation-décolonisation, pensent qu’il suffit de libérer les animaux tout en soutenant les formes de rancœurs et racismes dont nos sociétés sont toujours extrêmement imbibées, pour que la vie sur Terre soit agréable. Cependant, à l’heure hypermédiatique où se font face d’étranges hybridations politiques dans un melting-pot du socius bien plus important et complexe, donc retord, qu’on ne veut bien le dire, avec d’un côté des réactionnaires globalisants et des progressistes séparatistes, et où l’on revendique haut et fort pour le féminisme, l’antiracisme, l’écologie, etc., il faut bien remarquer, comme le disent Bondon et Boisjean, que pour indépassable et structurante que soit la question de classe, elle n’explique pas, à elle seule, l’entièreté des dominations à l’œuvre au sein de la société[2]. Pour preuve ce qu’avancé par David Chauvet l’été dernier comme quoi « Certains, comme Éric Zemmour ou Philippe de Villiers, ont pu déplorer qu’il n’y ait pas d’écologie de droite, qu’on abandonnât la préservation de l’environnement à la gauche écologiste », ainsi que « Si la droite est le plus souvent hostile à la cause animale, les Français, quant à eux, lui sont massivement favorables. » ; D. Chauvet soulignant qu’on dénombre bien moins de sympathisant.e.s de gauche que de personnes se déclarant en faveur du bien-être animal, mais enchaînant sans cette fois-ci écrire explicitement à qui (ou quel parti[3]) il fait référence en tançant que « Lorsque la gauche croit manifestement pouvoir s’appuyer sur l’écologie ou la cause animale pour nous faire avaler son wokisme […] » on laisserait grandir « […] l’insécurité culturelle de notre pays, en particulier lorsqu’on voudrait saper son identité universaliste au profit du communautarisme ou d’un racialisme d’importation américaine. ». Voilà une tribune qui à la fois ne mâche pas ses mots mais demeure, hélas, trop équivoque pour qu’on sache vraiment de quel côté le cœur de David Chauvet balance — en dehors bien sûr de son indéfectible engagement pour les animaux qu’il défend depuis des années, sur le terrain, en association puis via des ouvrages forts instructifs et bienvenus.
   Toutefois, on s’interroge, pour ne pas dire qu’on est pantois. Si la libération animale nous semble être une évidence souhaitable, on se demande à quoi elle servirait, et pour les animaux et pour les humains, si nous continuions nos guéguerres, nos concurrences effrénées au détriment de l’équilibre planétaire et des conditions de travail et de vie de tou.se.s. C’est là qu’il faut se rappeler que les fameux acquis sociaux qui restent aujourd’hui encore vraiment justes des minimas éthiques sont des choses qui ont été farouchement obtenues dans les barricades et les manifestations, que des femmes et des hommes ont payé de leur vie pour nous autres. Roméo Bondon et Elias Boisjean convoquent l’impeccable Louise Michel qui partageait avec ses conscrit.e.s de l’époque de savoir aussi bien écrire qu’elle était sincère et avant-gardiste dans ses engagements moraux et politiques : « […] Louise Michel rend possible et pensable, dès les années 1880, une pensée de l’émancipation intégrale, autrement dit articulée : les travailleurs et travailleuses, les femmes, les colonisé.es, et les animaux ne sauraient être exploités, dominés et massacrés plus encore. » (op. cit. p.23) On aura donc beau jeu de vilipender celleux qu’on espère conspuer en les traitant d’ismalo-gauchistes, force est de constater que Franz Fanon n’avait pas tort : « [L]e langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. » (cité in op. cit. p.25[4]) On renvoie vers les travaux de Pierre Serna concernant ce point (et connexes, voir La politique sexuelle de la viande de Carol Adams et Le loup et le musulman de Ghassan Hage).
   Comme nous l’évoquons pour notre part dans certains de nos articles ou véganosophia, c’est parce que tout est lié qu’il convient de penser la « destruction du racisme », l’exploitation économique des « énergies fossiles depuis le XIXe siècle », « l’extractivisme », le « réseau de transport mondialisé » (cf. la pandémie de Covid-19 entre autres) et bien entendu l’« érosion actuelle de la biodiversité mondiale » comme nous y invitent Bondon et Boisjean. D’autre part, il faut prendre garde à ne pas commettre un péché d’orgueil qui, tel que formulé par les penseurs influents de l’antispécisme français actuel, jette le bébé écologiste avec l’eau du bain au seul argument qu’uniquement la souffrance individuelle des animaux (de rente, domestiques ou sauvages) compte, car en effet si la disparition des espèces en soit n’est pas une question pour les antispécistes tandis que l’écologie classique la dénonce à cause d’un possible manque de ressources à venir pour les humain.e.s, cette disparition correspond pourtant bel et bien chaque fois à des souffrances individuelles pleinement subies et ressenties, sans compter qu’on n’est pas capables de mesurer le mal causé aujourd’hui et demain à tous les animaux encore existants vivant en interrelation avec ceux qui disparaissent. Pour Bondon et Boisjean on peut également s’engager pour un socialisme résolument écologiste et animaliste : « Rares sont les théoriciens et théoriciennes antispécistes qui avancent un raisonnement logique les conduisant à promouvoir une réduction générale de la souffrance animale tout en considérant les menaces pourtant réelles d’une sixième extinction de masse. » (op. cit. p.29[5]).
   Pour finir à propos de ce recueil composé de textes de Charles Gide, Marie Huot, Louise Michel, Octave Mirebeau, Elisée Reclus, Louis Rimbault, Séverine, Léon Tolstoï, Georges Butaud, Sophie Zaïkowska, Ernest Cœurderoy et Henry S. Salt , nous vous partageons quelques extraits des femmes et des hommes qui ont pensé la cause animale et les luttes sociales ensemble dans un passé pas si lointain, et qui constitue, à notre sens, le noyau dur d’une zoopolitique contemporaine qui, sans attendre, à encore fort à faire pour les animaux et les êtres humains[6]. Pour savoir où l’on va, dit-on, il faut s’avoir d’où l’on vient.
Roméo, Elias ; merci Messieurs.

 

 

K&M

 

 

Ernest Cœurderoy (1825-1862)
« […] il n’est pas de peuple supérieur, inférieur ou égal aux autres ; mais que tous sont différents et que l’harmonie de l’ensemble résulte de ces diversités. » « Dans cette lutte, une dizaine de bouchers assommeront le pauvre animal, et Dieu sera du côté des coupables. Quant à ces petites bourgeoises, vêtues en châtelaines, elles vous appartiendront, comme à d’autres, si vous pouvez les payez. » « Que me veulent ces hommes ? Que leur ai-je fait, et pourquoi me harceler ainsi ? […] Et quand finira ce long supplice ? » « Oh les hommes ! les lâches, ils disent que les animaux n’ont pas d’âme ! Et les voilà qui répondent aux derniers mugissements de la bête par de grands éclats de rire ! »
Louise Michel (1830-1905)
« Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblant, cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme. »

Marie Huot (1846-1930)
« […] le public parisien venir assister à des expériences in anima vili. »
Elisée Reclus (1830-1905)
« […] magasins de chair ambulante qui se meuvent avec peine du fumier à l’abattoir. » « On connait le sort de l’autruche et du bison, on prévoit celui du rhinocéros, de l’hippopotame et de l’éléphant. » « Lorsque notre civilisation, férocement individualiste, divisant le monde en autant de petits Etats ennemis qu’il y a de propriétés privées et de ménages familiaux aura subi sa dernière faillite […] lorsque les naturalistes enthousiastes nous auront révélé tout ce qu’il y a de charmant, d’aimable, d’humain et de souvent plus qu’humain dans la nature des bêtes […] véritables compagnons. » « Mais à l’égard des animaux, la morale n’est-elle pas également élastique ? » « Ce monstrueux abus disparaîtra. »

 

 

Léon Toltoï (1828-1910)
« […] le loup pouvait dire avec la même justesse : qu’en mangeant des lièvres il sauvait des insectes avalés dans l’herbe, le lièvre pouvait résonner de même, et les insectes à leur tour […]. »

 

 

Henry Salt (1851-1939)
« L’émancipation de l’homme entraînera avec elle celle des animaux. » « Ainsi, l’influence indirecte des principes végétariens sur la mise en place d’un plan de réforme sociale est immense. Un régime alimentaire épuré et éclairé, fondé sur les produits strictement nécessaires, dispose presque immédiatement l’esprit de ceux qui le pratiquent à des comportements également simples et altruistes. »

 

 

Louis Rimbault (1877-1949)
« Ce n’est pas parce qu’on est menacé d’invasion par les pigeons et les taureaux qu’on organisent les tirs aux pigeons et les corridas. »

 

 

Vers la maison d’édition…

 

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   [1] Op. cit. p.18.
   [2] Ibid., p.21.
   [3] On déduit : Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise.
   [4] Dans Les damnés de la terre. Les auteurs ajoutent, pp.26-27 à propos de l’apparition du « véganisme noir » : « S’il s’avère indispensable de s’élever contre la moindre opération d’animalisation d’une population, comment ne pas voir qu’elle est rendue possible par la dépréciation initiale de l’animal ? »
   [5] Ils citent en exemple inverse la position de l’animaliste, antispéciste et écologiste Jean-Marc Gancille, et nous font savoir que « […] l’écologue Elise Huchard, fait cas, sur le plan éthique, d’une réconciliation entre individualisme antispéciste et holisme écologiste, en prônant humilité et discrétion pour sauvegarder l’autonomie et l’indépendance des animaux sauvages au sein de milieux protégés. »
   [6] Citations extraites, dans l’ordre, du recueil de Roméo Bondon et Elias Boisjean, p.39, 43, 61, 73, 107-108, 108, 111, 119, 136, 161, 166, 170, et p.230.

AH ! ÇA IRA […] L’ÉGALITÉ PARTOUT RÉGNERA — RÉFLEXIONS D’APRÈS « COMME DES BÊTES » — (HISTOIRE POLITIQUE DE L’ANIMAL EN RÉVOLUTION [1750-1840]) DE PIERRE SERNA

L’ÉGALITÉ PARTOUT RÉGNERA — RÉFLEXIONS D’APRÈS « COMME DES BÊTES » — PIERRE SERNA

 

 

 

 

« En effet, l’essence transformée de l’agir humain modifie l’essence fondamentale de la politique. »
p.37 in Le principe responsabilité — Hans Jonas (Champs essais)

 

« Canius promène son esclave comme un animal de compagnie… »
(cité par Martial)
p.177  in Cave Canem — Textes réunis par Jean-Louis Poirier

 

« Non je ne connais pas l’Afrique
Aigrie est ma couleur de peau
La vie est une machine à fric
Où les affreux n’ont pas d’afro »
Mama Sam sur l’album « Je dis Aime » — M (1999)

 

— Petite histoire d’une entrée en République —

 

   Dans son précédent ouvrage L’Animal en République, l’historien Pierre Serna nous avait entretenu-e-s de ce qu’entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, en France, une période charnière avait eu lieu, portée par les aspirations d’une époque qu’on pourrait appeler de « proto-écocitoyenne » en cela qu’en même temps fut déclarée l’abolition de l’esclavage (1794) et qu’un courant scientifique montant commençait de montrer les relations interspécifiques complexes entre tous les êtres vivants, laissant poindre doucement l’idée d’une zoopolitique possible qui aurait pu ceindre le développement industriel à venir, et le contrôler en prenant soin des vivants… « ébauche écohistorique » (critique de la civilisation européenne)[1] écrivait P. Serna, qui n’a pas eu le temps d’éclore, écrasée sous les bottes de la dictature napoléonienne et toute chiffonnée par l’amalgame consistant tantôt à animaliser certaines franges de la population au prétexte du rapprochement biologique avec les animaux — les grands mammifères primates en tête. Avec Comme des bêtes (Histoire politique de l’animal en Révolution (1750-1840)) Pierre Serna signe le récit captivant et éclairant d’une chute de l’Homme vers sa modernité et ses nauséabondes facondes.  Lire la suite