DES ÉBLOUISSEMENTS — AUTOUR DE « LE VÉGÉTARISME DES LUMIÈRES » DE RENAN LARUE — OU COMMENTAIRES POUR S’ABSTENIR D’ÊTRE BÊTE

AUTOUR DE « LE VÉGÉTARISME DES LUMIÈRES » DE RENAN LARUE — S’ABSTENIR D’ÊTRE BÊTE

 

 

« Toucher au privilège de statut d’humain vis-à-vis des cohabitants de la planète est un sujet pour le moins sensible. »
p.29 in Désobéir avec amour — Virginia Markus (2018)

 

« Tue ma famille, et tu tueras la tienne. C’est ce qui arrive à Julien, car l’homme, même « amputé, coupé de son animalité » est membre de l’immense famille des animaux. Tuer l’autre, c’est donc se tuer soi-même. »
À propos de La légende de Saint-Julien l’Hospitalier de G. Flaubert, p.106 in Après la nuit animale — Jonathan Palumbo (2018)

 

« La pensée mythique n’accepte la nature qu’à condition de pouvoir la répéter. »
p.374 in Tristes tropiques — Claude Lévi-Strauss (1955)

 

 

   Avant que « la fin du XVIIIe siècle réinvente l’homme en Zoon Politicon et fonde la république du droit naturel, celle de l’homme, premier animal devenu le centre à partir duquel se reconstruit la cité et toute l’organisation sociale, pensée telle un immense organisme animal », comme l’a écrit l’historien Pierre Serna[1], il aura fallu que quelques humains tentent durant ce siècle-là de faire la lumière sur les animaux, nos colocataires de la Terre. C’est dire combien, à l’encontre des mœurs et des préjugés, il fallait aller déjà pour défendre la dignité des individus non-humains, les « bêtes », ces êtres inférieurs. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire par ignorance de l’Histoire qu’on n’enseigne pas encore au lycée, des humains n’ont pas attendu que leur société soit devenue parfaite pour eux pour s’intéresser au sort des animaux. Le sujet n’est pas nouveau. C’est que ce fameux « siècle des Lumières » annonçant des temps révolutionnaires, avait pour devise comme le rappelait à juste titre Corine Pelluchon dans Les Nourritures une ambition pré-libertaire (et presque anarchiste) si on peut oser l’appeler ainsi — même si elle n’engendra vraiment que du libéralisme — et qui dit « ose penser par toi-même », emblème du laïcisme et du progrès, le latinisme Sapere aude[2]. Pensons donc par nous-mêmes. C’est ce à quoi nous incitent, parmi d’autres, les intellectuel-le-s de la cause animale. Depuis des années Renan Larue est de celleux-là. Lire la suite

L’ESPRIT FRAPPEUR — PETIT THÉÂTRE POUR THOMAS LEPELTIER, D’APRÈS « LES VÉGANES VONT-ILS PRENDRE LE POUVOIR ? »

L’ESPRIT FRAPPEUR — D’APRÈS « LES VÉGANES VONT-ILS PRENDRE LE POUVOIR ? » DE THOMAS LEPELTIER

 

« Je me sers des animaux pour instruire les hommes. »
Jean de la Fontaine (1621-1695)

 

« Retracer l’essor de l’animal humain au cours des trois derniers millions d’années permet de mieux marquer l’inversion du mouvement récemment amorcée. »
p.635 in Le troisième chimpanzé — Jared Diamond (1992)

 

« Je m’assieds sur une chaise, me laisse tomber plutôt car tout à coup je pense avec accablement à notre planète en souffrance — oui, c’est le mot, ils souffrent tous, l’étang, les arbres, les insectes et les bêtes, comment en sommes-nous arrivés là ? »
p.150 in « Merlin » dans Nous sommes à la lisière — Caroline Lamarche (2019)

 

L’ESPRIT FRAPPEUR
Courte pièce de théâtre en trois actes très brefs
d’après Les véganes vont-ils prendre le pouvoir ?
de Thomas Lepeltier
   Les trois actes se déroulent dans un même lieu, avec les mêmes personnages ou presque. La scène : un terrain vague d’Ivry-sur-Seine où était autrefois implanté un abattoir. Les personnages principaux : des amis qui cherchent à investir leurs économies dans un projet de ferme immobilière parisienne pour redonner ses lettres de noblesse à l’élevage traditionnel. On ne connaît pas leurs noms mais juste leurs initiales. Il y a A. F., J. P., R. E., D. L., F. W., J.-P. D. et P. A. Passeront par-là le Végano-sceptique et enfin l’Esprit Frappeur et le Maire d’Ivry.
*
ACTE I
   Arrivés sur les lieux de leur projet, les amis forment un singulier conciliabule au beau milieu du grand terrain vague. Alentour d’immenses fosses ou mottes de terres. Quelques engins de chantiers. Quelques pans de murs de briques en ruines. Aux limites du terrain, des grillages ou des panneaux en métal graffés et tagués abondamment. Tandis qu’ils devisent sur leurs ambitions un des amis laisse tomber d’une des poches de son blaser un petit livre à la première de couverture colorée.
J. P. : Qu’est-ce que c’est… mais ! (se penchant plus prestement que le propriétaire du bouquin pour le ramasser) Tu lis ça toi ?

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FRAGMENTS CINÉMAZOOGRAPHIQUES À L’AUBE LIBÉRATRICE — LECTURE DE « APRÈS LA NUIT ANIMALE » — UN PASSIONNANT ESSAI DE JONATHAN PALUMBO

LECTURE DE « APRÈS LA NUIT ANIMALE » — UN PASSIONNANT ESSAI DE JONATHAN PALUMBO

 

« Parfois, l’abattoir rappelle le théâtre. Tout abattoir est équipé d’un énorme tambour, bardé d’électronique, commandé par un clavier pour présenter le cou de l’animal au couteau de l’abatteur, ce qui permet de pratiquer à l’identique l’égorgement à vif tel qu’on le constate dès le Mésolithique. En ce domaine il n’y a pas eu de variations depuis des millénaires quel que soit l’appareillage. »
p.14 in Le coup fatal — Élisabeth Hardouin-Fugier (2018)

 

« L’empathie et la mimesis restent des voies royales de la création artistique, qui prolonge à sa manière les antiques pratiques des chamanes […] » (François Bernard Mâche)
p.47 in Sans les animaux, le monde ne serait pas humain, sous la direction de K. L. Matignon (2000 / poche 2003)

 

« La place de l’espèce humaine dans la chaîne alimentaire… serait-ce là la connaissance innommable, le tabou ultime, qui donne naissance à l’art du grotesque ?… ou à toute forme d’art, de culture, de civilisation ? »
p.359 in Hantises — Joyce Carol Oates (1994)

 

   À la lecture de Après la nuit animale, je me suis immédiatement remémoré — mais ce film est pour moi une référence absolue, un memento mori et une source inspirante et d’aspiration — le film de Ridley Scott adapté du roman de Philip K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep ? — je veux parler du grandiose Blade Runner sorti en salles en France en 1982. Je ne vais pas vous faire le pitch de ce film que tout le monde ou presque connaît. C’est pour moi le plus beau polar noir de science-fiction qui existe, tant par son scénario que par la qualité de son image, où alors la synthèse associée de nos jours n’existait tout bonnement pas, et à l’instar du 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968), c’est un pur joyau esthétique et intellectuel… où il n’y a plus d’animaux. Chez Kubrick les primates sont devenus des humains par l’haptique (le sens du toucher, le contact) avec le monolithe. Chez Scott, la Terre est surpeuplée et c’est un désert de vie (comme dans le roman de K. Dick où les animaux sont des contrefaçons technologiques), et les humains fabriquent des forçats humanoïdes qu’ils envoient dans les colonies de l’espace faire le sale boulot. Comme ce sont des « machines » ultra-fortes et ultra-sensibles, leur durée de vie est génétiquement programmée pour cesser rapidement. Durée de vie du Nexus 6 ? Quatre ans.
   Mais trêve de bavardage sur mon film préféré. Ce que je voulais vous dire, c’est qu’il n’y a d’animaux que faux — que réplicants — dans Blade Runner puisque notre planète est moribonde (l’action se passe en 2019, ça va vous dire quelque chose dans pas longtemps ça…) et qu’en lisant l’essai de Jonathan Palumbo, essai qui est son mémoire d’étudiant en scénario à la Fémis sous la direction de Nicole Brenez qui en signe la préface ici chez Marest Éditeur, — j’ai immédiatement, c’est-à-dire dès les premières lignes, pensé au hibou dans l’obscure salle de la Tyrell Corporation où le grand patron de la biomécanique met en présence le flic Deckard (Descartes ?…) et l’énigmatique Rachel. Ce hibou, symbole de la Tyrell Corporation, est un indice important dans le film. « Les yeux, juste les yeux. » dirait Hannibal Chew dans son laboratoire-congère. Et effectivement, si vous avez un doute sur l’identité de Rick Deckard, soyez attentif aux regards et aux effets catadioptriques.

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« PHILOSOPHIE ET ANIMALISME » : UN NOUVEAU PLÉONASME — UNE INTERVIEW DE FLORENCE BURGAT

— UNE INTERVIEW DE FLORENCE BURGAT —

 

 

 

« Peut-être plus nettement que dans les amitiés humaines qui finissent par s’expliquer, avec les animaux, le fait brut, nu, sans raison, s’impose : on s’aime. »
in Vivre avec un inconnu. Miettes philosophiques sur les chats — Florence Burgat (2016)

 

 

 

   Pour le numéro d’été de la revue Alternatives Végétariennes de l’Association Végétarienne de France, la philosophe Florence Burgat, Directrice de recherche à l’INRA, Directrice de séminaire à l’EHESS et membre des Archives Husserl, a très aimablement accepté de répondre à quelques questions que nous voulions lui poser. C’était à l’occasion de la sortie de son livre Être le bien d’un autre et de sa préface à un petit recueil de textes de Gandhi à propos du végétarisme, mais c’était surtout pour nous l’opportunité d’interroger une figure très engagée dans la cause animale depuis plus de deux décennies, et dont la pensée est une des plus aiguisées et élégantes. On veut dire par là que Florence Burgat a produit dans son œuvre un véritable phénomène philosophique et littéraire propre à nous permettre à tout-te-s l’expérience procuratoire de suspendre (épochè) un temps notre vécu spécifiquement humain afin d’être à la place d’autres animaux que nous-mêmes, et de comprendre — autrement dit : de prendre avec soi — la condition animale comme l’objet d’une véritable incarnation (subjectivité) chaque fois en tant que pars pro toto de ce qu’est vivre et peu importe sous quelle forme cette expérience vécue (erlebnis) a lieu, pourvu que son individuation se poursuive telle qu’elle s’autodéfinit — contre l’anéantissement animal auquel se livre l’insatiable humanité.

 

   Voici donc notre échange privilégié avec la philosophe, paru en juillet dans le N°132 d’Alternatives Végétariennes. Et nous dirions après elle et Montaigne que philosopher est apprendre l’étonnement du vivre.
   Bonne lecture ;
   K&M

 

 

Florence Burgat, qu’est-ce qui est venu en premier chez vous, l’amour de la sagesse ou celle des animaux ?
Enfant, j’étais, attirée, voire fascinée par les animaux : leur mystère, leur beauté, le fait que nous ne puissions les comprendre que de manière oblique… La mort ou la mise à mort d’animaux, dont j’ai pu être la spectatrice involontaire, parfois forcée, me sont d’emblée apparues comme des évènements tragiques — ce qu’est la mort elle-même, cette fin de tous les possibles, cette immobilité définitive. Je ne l’ai jamais vue comme une chose « naturelle ». Mais ce n’est que bien plus tard, alors que j’étais déjà étudiante en philosophie depuis plusieurs années, que la réalité de la condition animale, par le prisme de celle des animaux destinés à la boucherie, m’est apparue. Ce sont des images d’abattage d’un bovin, vues par hasard, qui sont à l’origine d’une réorientation de mes thèmes de recherche. Je ne revendiquerai pas la définition d’amour de la sagesse pour la philosophie, qui convient mieux à une partie de la philosophie antique comme mode de vie. La philosophie, telle qu’elle est déjà définie par Aristote, c’est l’étonnement. Vladimir Jankélévitch écrit que « philosopher, c’est se comporter à l’égard du monde comme si rien n’allait de soi ». C’est cet étonnement que j’ai appliqué à l’évidence, qui passe pour telle, du « fait carnivore ». Lire la suite

LE ROI DU « C’ÉTAIT QU’À CHIER » C’EST DIGARD ! — SUR L’IMPAYABLE « L’ANIMALISME EST UN ANTI-HUMANISME » DE J.-P. DIGARD (D’AILLEURS ON L’A PAS PAYÉ)

SUR L’IMPAYABLE « L’ANIMALISME EST UN ANTI-HUMANISME » DE J.-P. DIGARD

 

 

« La défense des animaux ne peut pas être placée au-dessus de toute autre considération, y compris celle d’une alimentation équilibrée. Plus largement, tout ceci va finir par remettre en cause la place de l’homme dans l’univers telle que nous l’avaient léguée les Lumières.»
Jean-Pierre Digard au journal La Croix (14/04/2015)

 

 

« Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? »
in Bouvard et Pécuchet – Gustave Flaubert (1881)

 

 

« C’est peut-être ce qu’on aurait dû faire. »
K&M

 

 

   Certain-e-s vous diront que K&M sont un peu maso mais qu’ils peuvent vous éviter de faire de malencontreux achats. Cette fois-ci nous nous sommes « payé » le luxe suprême avec cette lecture cauchemardesque, comme dit Thomas Lepeltier : L’animalisme est un anti-humanisme de Jean-Pierre Digard. On pensait bien être en terrain connu, ayant lu livres et/ ou articles de nos très chers intellectuels carnivores mais là… he digs, he digs, y creuse si profond le dit-gars qu’à la fin you rince, you rince – enfin bon à la fin c’est toi qu’es rincé-e. Bref, Jean-Pierre Digard nous a donné tout naturellement le ton de cet article. On va essayer d’être à la hauteur, bien perchés, quoi qu’il sera difficile de faire autant dans l’approximation et d’être à ce point de mauvaise foi. Quoi que… on y va ? Mais si, allez viens… causons un peu.

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WOLFF ÉMEUTIER — SUR L’ILLUSOIRE CONSERVATISME DES « TROIS UTOPIES CONTEMPORAINES » D’UN PROFESSEUR À LA RETRAITE

SUR L’ILLUSOIRE CONSERVATISME DES « TROIS UTOPIES CONTEMPORAINES »

 

 

« […] manger et ravager se révèlent parfois des synonymes. C’est une question de point de vue, de conflit d’intérêts. »
Ivana Adaïm Makak in Les Limites du vivant (collectif), p.116

 

« Mais qui nous dit que l’être et la valeur doivent nécessairement être au service des besoins et des exigences de commodité d’un « entendement » qui schématisent en vue de fins pragmatiques ? »
Max Sheller, Nature et formes de la sympathie, p.343

 

« […] que me vaut mon humaine condition si je ne suis pas capable d’en appliquer les prérogatives et les devoirs, c’est-à-dire la connaissance du mal. »
Jane Sautière, Mort d’un cheval dans les bras de sa mère, p.141

 

 

   Utopistes bonjour !

 

   Plutôt que recenser le livre de ce traître de Mauricio Garcia Pereira, vil pleutre qui s’émeut pour quelques milliers de veaux pas finis extirpés in utero des corps pendus de leurs mères dans les abattoirs (Ma vie toute crue chez Plon, 2018) — on a voulu changer de son de cloche et aller voir ce qui se dit dans le chaud terrier de la rue d’Ulm où l’on peut encore sévir — pardon : enseigner, lorsque l’âge de la retraite a sonné et qu’un acte de présence à distance s’appelle un « éméritat ». Émérite des tartes à la crème de soja dans la g***** oui !
   Bref. Ce qui nous intéressera dans ce triple essai de Francis Wolff, professeur spécialiste de philosophie ancienne et non d’éthologie, de biologie ou de droit (vous saurez dans une prochaine diatribe pourquoi on dit ça), ce sera par-dessus tout sa vision de l’animalisme tel qu’il le donne à penser à son crédule lectorat en faisant de son mieux pour discréditer le mouvement de la libération animale. Wolff animali lupus est les gars, tenez-vous le pour dit ! C’est un désenchanteur et il rôde le spécimen ; …attention : sous les moustaches les crocs !

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RETOUR DE LA MÉSOLOGIE STOLZIENNE AUTOUR « DES ANIMAUX SUR LA TERRE » — OMNE INDIVIDUUM SIT SPECIES INFIMA — NOUVELLE ÉDITION-INTERPRÉTATION(S)

RETOUR DE LA MÉSOLOGIE STOLZIENNE AUTOUR « DES ANIMAUX SUR LA TERRE » —  NOUVELLE ÉDITION

 

“After all, humans do not exist outside of nature, cut off from contact with the animal world.”
p.9 in Zoopolis — Sue Donaldson et Will Kymlicka

 

« L’association d’une certaine entente et de moments partagés en commun peut prendre la forme d’une amitié interspécifique. »
p.88 in Des animaux sur la Terre

 

« Comme il est désormais admis
que la Terre
n’est pas au centre
de l’univers
Il serait bon de reconnaître
que l’homme
n’est pas au centre
de la Terre
[…]
Se décentrer
Se replacer
Entendre la mer
respirer
Les animaux
ne plus hurler »
in Se décentrer, album « Toute latitude » — Dominique A (2018)

 

 

Aisthanomai — percevoir par les sens ou par l’intelligence

 

   Comme l’essai a manifestement eu un joli petit succès — mérité — L’Harmattan et Cédric Stolz ont décidé de rééditer Des animaux sur la Terre dans une nouvelle version quelque peu augmentée qui ravira celles et ceux toujours en quête d’un plus grand savoir pour une plus ample et juste préhension du monde. Ainsi tel l’Odysseus de retour à Ithaque, Stolz a-t-il souhaité revenir avec un propos approfondi de son bel essai dont nous vous parlions en octobre 2017. Comme il l’écrit, il est tout d’abord question de mieux comprendre comment s’institue la réalité du milieu (spatialité) qui évolue historiquement (temporalité)[1]. Constatant combien les humains ne connaissent encore aujourd’hui que très peu leurs voisins de planète, on pourrait détourner à bon compte la phrase d’un des scientifiques et auteurs se trouvant à la base de la philosophie de C. Stolz, quand Jacob von Uexkül dans Milieu animal et milieu humain en 1934 avançait que « La pauvreté du milieu conditionne cependant la certitude de l’activité, et la certitude est plus importante que la richesse » (op cit. p.43, Rivages). Partant, nous sommes certains que même si l’interaction entre les humains et les animaux peut être considérée à l’heure actuelle comme une activité plutôt pauvre, cette dernière ne peut que rejoindre la richesse d’une activité intersubjective forte à venir, propre à protéger tous les individus de toutes espèces pour ce qu’ils sont. Ravir également à un auteur contemporain de Uexküll (et dérangeant la politique de son temps) des mots de 1939 qui sous-tendent l’œuvre philosophique antispéciste et déterminent les fondements d’une pensée éclairée : Tout ce qui est à la base des notions sociologiques, économiques, philosophiques contemporaines doit subir une refonte, une révision complète[2]. Et dans la continuité de nos pairs antispécistes historiques[3], voilà bien ce que se propose de faire Cédric Stolz, pour les animaux sur Terre au sein desquels nous évoluâmes jusqu’aux espiègles journées biocidaires dont nous sommes les témoins effarés.

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AH BEN VOILA ENFIN UN GUIDE QU’IL EST FUTÉ ! — SUR « CRUELTY FREE. LE GUIDE POUR UNE VIE 100% VÉGANE » DE LAURENCE HARANG & CO

UN GUIDE FUTÉ — « CRUELTY FREE. LE GUIDE POUR UNE VIE 100% VÉGANE » DE LAURENCE HARANG & CO

 

 

« Don’t be cruel to a heart that’s true »*
Don’t be cruel, Elvis Presley, 1956

 

« Ce n’est pas une mode, mais un mouvement de contestation qui refuse l’exploitation des animaux. »
p.63 in Cruelty Free, le guide pour une vie 100% végane

 

« Pour le plaisir […] de nourrir la croyance en notre supériorité ontologique. »
Enrique Utria à propos de tuer les animaux, p.42 in « La viande heureuse et les cervelles miséricordieuses » dans Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence (collectif)

 

 

   Force est de constater qu’à présent se dessine deux clans bien distincts au sein de l’espèce humaine : les véganes et les anti-véganes.
   Si les premiers font tout ce qu’ils peuvent pour promouvoir une éthique de la bienveillance excluant toute forme d’exploitation animale, tâchant de décentrer les hommes de leur anthropocentrisme au bénéfice d’un biocentrisme dont ils sont partie intégrante et où donc leurs intérêts vitaux seraient pris en compte autant que ceux des autres êtres vivants, les seconds, à l’idée qu’on les empêche de manger leur steak ou de suçoter de la pince de crabe, sont bel et bien partis en croisade contre l’animalisme de manière générale, témoin les libres penseurs, les philosophes (eeeh oui… où va le monde ?), les professionnels de toutes sortes rivalisant d’imagination et de mauvaise foi mêlées pour contrer l’avancée de la cause animale et que n’advienne jamais la libération animale. Alors si pléthore de bouquins en faveur du véganisme voient le jour et s’ils disent tous à peu près la même chose, il faut se féliciter de ces initiatives, parce que chacun avec sa touche, son état d’esprit, son style, trouvera, non seulement parmi le public de la véganie mais plus encore chez les non-véganes (qui ne sont pas tous de vrais « anti »), à qui faire savoir ou en faire savoir un peu plus sur les motivations et les enjeux de cette éthique considérable à plus d’un titre. C’est le cas de Cruelty Free, le guide pour une vie 100% végane paru chez Hachette en février. Voici un bel ouvrage à mettre entre de jeunes mains mais pas seulement, à l’initiative de la philosophe Laurence Harang, avec une jolie préface de la multirécidiviste en la matière, nous avons nommée : Brigitte Gothière de L214, qui très justement en dit que c’est un livre « à la fois philosophique et pratique [qui] accompagne la construction d’un monde plus juste. » Un livre qui parle de philo donc, de droit, de cuisine, de non-violence, de l’encyclique du Pape, de sport, de l’Aphelocoma Californica, de l’ALF, d’écotourisme, de cosmétiques, d’éducation, de labels, de… Lire la suite

AMOR MUNDI — SUR « ÉTHIQUE DE LA CONSIDÉRATION » DE CORINE PELLUCHON — UN CONTREPOISON À L’ANTHROPOCENTRISME BIOCIDAIRE

« ÉTHIQUE DE LA CONSIDÉRATION » DE CORINE PELLUCHON — CONTREPOISON À L’ANTHROPOCENTRISME BIOCIDAIRE

 

 

« « L’être pour les créatures vivantes est la Vie », et l’être à jamais (άεί έναι), correspond à l’άεγενές, à la procréation. »
Hannah Arendt d’après Aristote in La crise de la culture, p.59, Folio essais

 

 

« La cause animale est aussi la cause de l’humanité, parce que ce qui est en jeu dans la maltraitance animale c’est aussi notre rapport à nous-mêmes. »
p.16 in Éthique de la considération

 

 

« Omnis homo est animal, hoc ipsum volo, homines inter animalia esse quaerendos, seu qui non sit animal nec hominem esse. »
G. W. Leibniz — Opuscules et fragments inédits

 

 

« The practices we now call conservation are, to large extent, local alleviations of biotic pain. »
pp.195-196 in A Sand County Almanach (Oxford University Press)

 

 

   Le dernier essai de la philosophe Corine Pelluchon s’avère à la fois être le noyau magmatique — fusionnel — et l’exopshère de son opus magnum précédent, savoir : Éléments pour une éthique de la vulnérabilité, L’autonomie brisée et Les nourritures, et dans la continuation de son travail d’élucidation éthicienne, philosophique et biopolitique autour de toute corporéité, donc des vivants sujets que sont les humains et les non humains dans ce qu’il convient bien d’appeler une ontologie libérale du souci (care et Sorge), quelque chose de l’ordre de l’herméneutique de la Vie — entendez par là : d’une juste lecture de la présence au monde faite chair, (de) ce que partagent tous les étant-vivants dans la communauté biotique. Bien aussi est-ce un prolongement, un développement, un approfondissement transsomptif de son introduction à Zoopolis de S. Donaldson et Will Kymlicka et son Manifeste animaliste où le mystère du monde et de son être-en-vie descend s’incarner dans le vivre-ensemble aussi bien rationnel qu’émotionnel. De ce que rarement l’humanité peut produire de plus extatique.

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SIMAGRÉES ANTHROPIQUES — SUR « LE COMPLEXE DES TROIS SINGES. ESSAI SUR L’ANIMALITÉ HUMAINE » D’ÉTIENNE BIMBENET — L’ÉPIGONE PERFIDE

SUR « LE COMPLEXE DES TROIS SINGES. ESSAI SUR L’ANIMALITÉ HUMAINE » D’ÉTIENNE BIMBENET

 

 

« Elle avait vu, alignées dans des rangées de boxes étroits, immobilisées par des camisoles de nylon, des vaches, des vaches, des vaches… Dans le mufle de chacune s’enfonçait un tube nourricier, jusqu’au fond de l’estomac. »
in Une rose au paradis — René Barjavel (Pocket, p.24)

 

   — As-tu fini tes singeries ? regardez-moi un peu ce grand (bim)benêt à quoi il s’amuse !
in « Les bœufs » dans Les contes du chat perché — Marcel Aymé (et nous) — 1939

 

« […] nous tremblons à la simple idée d’une torture qui pourrait être infligée à un homme ou à un animal et nous souffrons atrocement en apprenant l’existence indubitable d’un fait de ce genre. »
in Aurore — Friedrich Nietzsche (folio essai, p.65)

 

 

   Le malicieux auteur de L’animal que je ne suis plus (2011) revient en cette fin d’année avec un essai dans la parfaite continuité de ses travaux précédents, travaux consistant en la reconnaissance que l’espèce humaine appartient au règne animal dans son ensemble, tout en cherchant par tous les moyens à affirmer, de l’aveu empressé de Bimbenet, non plus la supériorité de l’être humain sur les autres vivants, mais son ultime particularisme — sublime singularité que le philosophe entend défendre à tout crin, et ce en tentant de redéployer une forme de métaphysique humanitaire — au secours des humains ! — à l’encontre des courants de pensées féministes, transgenristes, transhumanistes et animalistes. Entreprise risquée. Non pas qu’on ne puisse pas émettre des critiques à l’égard des idéaux de ces courants pourvu qu’elles soient constructives, mais hormis un fourre-tout assez brouillon et maladroit, Étienne Bimbenet ne parvient qu’à laisser voir, de (sa) bonne foi, (que) le trouble existentiel contemporain d’un certain humano-centrisme mal à l’aise avec l’idée de la libération animale et les arguments connexes en sa faveur et celle d’autres existences (on voit mieux encore combien F. Burgat avait bien choisi son titre), c’est-à-dire des humanités négligées. Cet essai ne sert finalement qu’à revendiquer une soi-disant ouverture d’esprit en forme de promesse à venir sans entrer de vivo dans le vif du sujet et se coltiner à la réalité du vivant. Étienne Bimbenet se paye le luxe, en cette triste période de dissolution de la biodiversité qui se traduit chaque fois par la souffrance des êtres concernés, d’écarter d’un revers présomptueux les questions de notre temps en voulant brouiller les pistes et noyer le poisson. Hélas pour lui, c’est sa propre tentative de mêler animalisme et animisme, égalitarisme et antimétaphysique, qui fait plouf, tant son argumentaire s’avère confus parce que poussif, comme lorsque dès le début de son ouvrage il déclare solennellement à propos de l’animalité humaine qu’elle est — le fait que le vivant humain ne soit rien d’essentiellement autre qu’un animal — […] en passe de devenir un énoncé aussi peu discutable que pouvait l’être naguère le créationnisme[1]. Ce qu’il entend bien contester en dénonçant ce qu’il appelle le « zoocentrisme. »

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