ABSORPTIONS TRANSITIVES — DÉAMBULATIONS TEXTUELLES AVEC MONDHER KILANI & MARC CRÉPON — DEUX ESSAIS SUR CE QUI DÉVORE LE MONDE

MONDHER KILANI & MARC CRÉPON — DEUX ESSAIS SUR CE QUI DÉVORE LE MONDE

 

« Whitehead a dit justement qu’une loi commence par être une hypothèse et qu’elle finit par devenir un fait. »
p.145 in Critique de la raison dialectique — Jean-Paul Sartre (1960)

 

« (des Stoïciens) Particulièrement l’animal n’est pas autant que l’homme, tout au moins, lié au feu cosmique, au pur technikon, à ce feu artisan qui découpe toutes les choses, qui les assemble et qui leur donne une signification. »
p.57 in Deux leçons sur l’animal et l’homme — Gilbert Simondon (2004)

 

« La guerre industrielle exige, pour être conduite avec succès, des armées nombreuses qu’elle puisse entasser dans le même lieu et décimer largement. »
p.70 in Manuscrits de 1844 — Karl Marx

 

« — Tu vois un bœuf dans la pampa… — Dans la pampa c’est obligé ? — N’importe où. Tu le tues. Tu le manges cru. Tout le monde te montrera du doigt : barbare ! Sauvage ! Bon, maintenant, tu prends le bœuf, tu le tues, tu le coupes en morceaux avec art, tu le rôtis, tu l’assaisonnes avec du chimichurri. C’est de la culture. Le camouflage du cannibalisme. L’artifice du cannibalisme. »
In Histoire de politique fiction de Manuel Vázquez Montalbán (1990) cité par Mondher Kilani

 

 

   Complétant l’excellente lecture de L’humanité carnivore de Florence Burgat (2017), sont parus cette année deux essais dont il nous fallait vous signaler l’existence, en ce que l’œuvre de déconstruction du couple cannibalisme-carnisme ne s’achève pas forcément avec la philosophe ou bien chez Carol J. Adams ou Jacques Derrida et ses disciples antispécistes comme Patrick Llored. Il semble bien que cette antienne (le dévorement divin du cosmos intimement lié à son enfantement, le « fantasme cannibalique »[1]) soit au fondement le plus originaire qui soit de toute métaphysique, mais aussi probablement et plus littéralement, du monde physique (et ses interprétations mythologiques) au sein duquel tout est absorption, mérycisme ou excréta, humus et ainsi de suite — ou presque : qu’on songe à Lavoisier puis à la seconde loi de la thermodynamique[2].
   Les choses sont aussi plus complexes qu’il n’y paraît.

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INTERBEV OU D’UNE ÉDUCATION LAÏQUE RÉPUBLICAINE DONC VÉGÉTARIENNE — AVEC DEUX LIVRES BIOHISTORIQUES : « LA RÉVOLUTION VÉGÉTARIENNE » DE THOMAS LEPELTIER & « L’ANIMAL EN RÉPUBLIQUE » DE PIERRE SERNA

INTERBEV OU UNE RÉPUBLIQUE LAÏQUE VÉGÉTARIENNE — AVEC « LA RÉVOLUTION VÉGÉTARIENNE » DE THOMAS LEPELTIER & « L’ANIMAL EN RÉPUBLIQUE » DE PIERRE SERNA

 

« Et qui prendraient souvent un très vif intérêt à ces automates merveilleux, dont la plupart expriment si parfaitement le désir, le regret, la fidélité, l’intelligence et presque toutes les affections de l’âme. […] Tant qu’on ne pourra contester aux animaux le sens de l’ouïe, de l’odorat et de la vue, on sera toujours forcé de leur accorder au moins une âme sensitive.»
par L. R. H. de Lons-le-Saunier — dissertation, 1802

 

« La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine. »
Au Lecteur, in Les Fleurs du Mal — Charles Baudelaire, 1857

 

« Maintenant je peux vous observer en paix : je ne vous mange plus. »
aurait déclaré Franz Kafka en regardant des poissons dans un aquarium

 

   Dans le temps la France, bah… c’était un peu ça :
bovin-moyen-age
   La République française ? ça aussi :

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SYNTONISATION : EN RÉFÉRENCE AUX ABSENTS — DU BRILLANT OUVRAGE DE CAROL J. ADAMS « LA POLITIQUE SEXUELLE DE LA VIANDE » — OU L’EN-DEÇÀ DU VÉGANISME

DU BRILLANT OUVRAGE DE CAROL J. ADAMS « LA POLITIQUE SEXUELLE DE LA VIANDE » — OU L’EN-DEÇÀ DU VÉGANISME

 

 

« […] le symptôme est une métaphore, ce n’est pas une métaphore que de le dire, non plus que de dire que le désir de l’homme est une métonymie. »
p.526 in Écrits I — Jacques Lacan

 

« […] (que) toute chose puisse n’exister pas. »
(sur le fait que l’être rend possible la place d’une absence)
p.144 in Écrits II — Jacques Lacan

 

« S’il est naturel de consommer de la viande, pourquoi ne nous y prenons-nous pas de façon naturelle, comme les autres animaux ? »
p.257 in La Politique sexuelle de la viande

 

 

Politique sexuelle de la viande   Des femmes véganes elles-mêmes n’ont pas encore conscience de cette vérité énoncée par Élise Desaulniers dans sa préface à l’historique essai de Carol J. Adams La politique sexuelle de la viande — que […] depuis le 19ème siècle au moins, l’histoire du mouvement animaliste se conjugue d’abord au féminin[1]. Il y a peu encore, certaines d’entre les militantes que nous avons rencontrées s’étonnaient quand on le leur faisait remarquer : « Ah oui ? À ce point-là ?! je n’avais pas fait attention…, disaient-elles, et ça n’était pas les moins engagées.
   — Et pourtant si, répondions-nous, c’est une évidence : les trois-quarts des personnes engagées pour la cause, et très souvent véganes, sont des femmes. »
   Nous au départ, nous en avions parlé entre nous, concluant que la conscience zoo-politique des femmes prenait ses racines dans quelque chose de l’ordre de classe ou de genre, devinant un lien avec le féminisme. Et, sans tomber dans le pseudo-romantisme, il semblait très clair que les femmes sont plus à même de se mettre à la place d’autrui, quitte à s’effacer de manière exagérée parfois cela dit, à avoir de l’empathie pour dire le mot juste. Et parce que la société — prise en tant qu’agglomérat de cultures — forme un système coercitif à l’encontre de tous ses membres mais plus encore pour certains que pour d’autres, en termes de praxis biopolitique totale (incluant les animaux donc), nous n’en avions pas encore pris véritablement la mesure.

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LE SOPHISTE ET LA CIBLE IMAGINAIRE — OU COMMENT S’EN TIRER SANS TROP S’ARC-BOUTER MORALEMENT — DU LIVRE « PHILOSOPHER À L’ARC » DE JEAN-PAUL CURNIER

LE SOPHISTE ET LA CIBLE IMAGINAIRE — DU LIVRE « PHILOSOPHER À L’ARC » DE JEAN-PAUL CURNIER

 

« Fiat veritas, pereat vita »
(Celui qui risque sa vie conquiert l’infini)
p.75 in Nietzsche — Stefan Sweig

 

« […] l’homme définitivement seul – à ne pouvoir rien dire
(à moins qu’il n’agisse ; ne décide). »
p.38 in L’expérience intérieure — Georges Bataille

 

« On peut dire que la perception de l’illusionné est comme scindée en deux : l’aspect théorique (qui désigne justement « ce qui se voit », de theorein)
s’émancipe artificiellement de l’aspect pratique (« ce qui se fait »). »
p.12 in Le réel et son double — Clément Rosset

 

« Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment. »
Louis Ferdinand Céline in Voyage au bout de la Nuit

 

 

Ligne de tir

curnier_philosopher a l_arc   On trouve dans le petit livre très pertinent de Clément Rosset Le réel et son double une définition de l’Homme comme « illusionné ». Grosso modo, disons que la réalité du monde nous échappe quasiment toujours à être recouverte par ce que nous en percevons, parce que nous interprétons ce que nous percevons. Sans qu’il s’en aperçoive forcément, l’Homme joue alors à un jeu de dupe avec lui-même et, partant, avec autrui, surtout quand il cherchera à théoriser ses actes après coup. Un peu comme celui qui tournerait sa langue sept fois dans sa bouche après avoir parlé.
   De quoi, à la lecture de cette arquée philosophaillerie, y reconnaitre le commentaire d’Auguste Diès que cite Paul Ricœur quant au Sophiste[1] : « Ce qui se pose s’oppose en tant qu’il se distingue et rien n’est soi sans être autre que le reste. » Nous allons voir ensemble combien dans le livre de Jean-Paul Curnier ce dernier s’adonne à une naïve forme de zenitude pseudo-phénoménologique et complaisante histoire de mieux atteindre sa cible : nous faire avaler la couleuvre que tuer des animaux c’est bien.

arc détendu

 

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WELFARISME : L’AUTO-AFFAIRISME DU BIEN-ÊTRE ANIMAL OU LE SEUIL INFRANCHI — SUR « LA SOUFFRANCE ANIMALE : OU L’ÉTUDE OBJECTIVE DU BIEN-ÊTRE ANIMAL » DE MARIAN STAMP DAWKINS

WELFARISME : LE SEUIL INFRANCHI — SUR « LA SOUFFRANCE ANIMALE : OU L’ÉTUDE OBJECTIVE DU BIEN-ÊTRE ANIMAL » DE MARIAN STAMP DAWKINS *
« Les animaux sont heureux tant qu’ils ont la santé et qu’ils mangent suffisamment. »
Bertrand Russel in La conquête du bonheur
« On sait que l’Homme « bricole » la génétique animale depuis des milliers d’années. Tout a probablement commencé avec le chien il y a plus de 12000 ans. Puis les efforts ont porté sur la chèvre entre 7000 et 8000 avant Jésus-Christ et sur le mouton 1000 ans plus tard. Il y avait déjà plusieurs races distinctes de bovins 2500 ans avant Jésus-Christ, si bien que les croisements ont dû commencer beaucoup plus tôt. Les porcs ont été domestiqués depuis 7000 ans et les poulets depuis plus de 4000 ans. La première utilisation connue du pigeon messager remonte au règne de Ramsès II en Egypte, en 1204 avant Jésus-Christ. »
p.53 in La souffrance animale ou l’étude de l’objectivité du bien-être animal

 

 

la souffrance animale   Le welfarisme est traduit en français par « bien-être » quant au sujet du traitement réservé aux animaux par les humains. Cette notion existe depuis déjà longtemps puisque les intérêts des animaux ont commencé à être sérieusement défendus en Angleterre au début de 19ème siècle. C’est en 1850 qu’est passé la loi Grammont (du nom d’un ancien officier supérieur proche de Napoléon III), qui en France inaugura la prise en compte et la gestion des mauvais traitements que subissaient les animaux. Toutefois, le welfarisme est discutable, non en tant qu’il est nécessaire en l’état que des animaux sont exploités de différentes manières, mais en ce qu’il semble être une approche limite — limitée à une sorte de cercle protecteur complètement dissocié ou presque de ladite exploitation et de ses objectifs productivistes et consorts.
   Comme on le voit en exergue, l’Homme vit plus ou moins symbiotiquement avec des espèces animales depuis fort longtemps. Comme le souligne Maria Stamp Dawkins dans Animal Suffering: The Science of Animal Welfare, l’auteure, ce savoir archéologique repose sur des traces qui laissent penser que la datation peut être assez plus ancienne en réalité.
   Nous allons ici faire un tour de cet essai écrit en 1980, un livre manifestement difficile à trouver maintenant. Cela va donc nous permettre de mettre en perspective ce qui se passait dans notre société industrielle à l’époque — trente-cinq ans déjà — vis-à-vis d’aujourd’hui par rapport aux animaux dans notre vie globale soumise à des « impératifs » économiques. Qu’en est-il du « bien-être » de nos  jours en comparaison à 1980 ? Qu’en est-il de notre manière de « produire » ? — de « traiter » dans tous les sens du terme ? Lire la suite

MUTATIS MUTANTS10 : CE QUI DEVRAIT ÊTRE CHANGÉ AVANT 2050 — L’ESPOIR D’UNE FEMME D’ACTION — D’APRÈS « NOUS SOMMES CE QUE NOUS MANGEONS » DE JANE GOODALL — ET ÇA N’EST PAS DE LA SCIENCE-FICTION

MUTATIS MUTANTS10 : CE QUI DEVRAIT ÊTRE CHANGÉ AVANT 2050 — D’APRÈS « NOUS SOMMES CE QUE NOUS MANGEONS » DE JANE GOODALL
« Tous autant que nous sommes,
nous nourrissons le secret désir de revenir à la nature. »
Créateur d’univers, A.E. van Vogt
« C’est la méfiance, et non la tolérance, qui nous gouverne. »
À la poursuite des Slans, A.E. van Vogt
   Il y a urgence à agir pour notre futur proche. Ça, chacun des végans l’a bien intégré. C’est dire que le véganisme est aujourd’hui un mode de vie — d’aucun dirait une philosophie — complètement intégré au cœur de la pensée écologiste.
noussommescequenousmangeons   On a pu déjà ici parler du traitement des animaux dans l’énorme procès mécanisé de marchandisation du vivant. On a pu s’interroger sur la dissonance cognitive qui fait qu’on dit aimer les animaux tout en défendant les chiens et en mangeant les cochons. Tiens ! voilà un nom d’animal bien masqué par la dissonance en question et par la discordance de ladite mécanique sociétale censée nous nourrir, et c’est à ce titre qu’actuellement on parle de « crise du porc » parce que les éleveurs, même à grand renfort de subventions payées par notre fiscalité, ne s’en sortent pas. Comme on l’a écrit il n’y a pas si longtemps en reprenant une belle définition chez Sue Hubell (Une année à la campagne), la lutte pour la vie c’est en grec Πάλη (palè) et c’est de là que vient le joli mot de pollinisation ; c’est tout à la fois une épreuve et c’est ce que l’écologisme vegan se propose de faire : s’éprouver au monde… vivant. C’est ce sentiment, cette é-motion qui sont la dynamique végane propre à redéfinir les arcanes de la société, voire : de la civilisation — sur les bases théoriques anarchistes actées dès lors qu’on est devenu vegan et mènent au désir de construction d’une démocratie zoopolitique. Comme le dit Jane Goodall dans son passionnant livre qui fête ses dix-ans Nous sommes ce que nous mangeons : « […] Or les abeilles jouent, comme tout le monde le sait, un rôle décisif dans la pollinisation des arbres et des végétaux. » (p.14), arguant par là qu’il faut réfléchir aux dilemmes moraux et agir quant J. Goodall et bébé chimpanzéaux questions éthiques qui restent encore, notamment en France, largement sous représentés en tant que maillon littéralement sociétaire de notre façon de vivre parce qu’il y a péril en la demeure. Or, et nous allons voir comment, il nous semble que le message de J. Goodall — remarquable bienfaitrice des chimpanzés de la Gombe, et humanitaire — est aujourd’hui éculé. Il paraît même très politiquement correct et pour le coup, spéciste.
*

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OINK – Le boucher du paradis : « Another brick in the Wall. »

Cover Oink de J. Mueller « Je pense que tout ce système de production à grande échelle de l’éducation, apparemment construit pour « mon » bien-être et dans le but d’enseignement, est fondamentalement l’une des pires idées collectives de l’histoire moderne, comparable aux asiles de fous et à l’élevage industriel. »
 John Mueller

 

   Dans un monde et un futur qui est peut-être le nôtre, une dictature religieuse a hybridé l’homme et le cochon (notre plus proche cousin), afin d’engendrer une progéniture d’esclaves vouée toute entière au travail, mais pas n’importe lequel, non, le sale boulot, la sordide besogne que tous préfèrent voir faite par d’autres : l’abattage.
   Ces chimères génétiques ont l’apparence du cochon, mais tiennent sur leurs deux jambes et parlent. Ils naissent et grandissent enfermés dans un grand abattoir-internat religieux, reçoivent une éducation qui leur scelle leur destin :  » Vous êtes nés pour servir ! « . Et ils vont servir, même si c’est mener à la mort leurs congénères à quatre pattes et sans parole, eux.
   Seulement voilà, quand on donne aux sans-voix, la possibilité de s’exprimer et de dialoguer avec eux, et par là-même de se faire comprendre et d’ordonner, on court le risque de l’émancipation et la rébellion.
   Oink a un tuteur, Robinet, qui a compris qu’il pouvait s’affranchir du dogme, du mensonge par sa pensée :  » suis enfin un animal libre  » et en perdra la vie. Mais cet événement, va ouvrir les yeux de son protégé qui n’aura de cesse de faire tomber le mur autour de lui et d’atteindre le paradis.
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