ESPÈCE D’OGRES — SUR LA VORACITÉ SANS LIMITE DES HUMAINS ÉTUDIÉE DANS « L’HUMANITÉ CARNIVORE » PAR FLORENCE BURGAT

ESPÈCE D’OGRES — LA VORACITÉ DES HUMAINS DANS « L’HUMANITÉ CARNIVORE » — FLORENCE BURGAT

 

« Le carnisme ressemble fort en effet à une métaphysique qui ne dit pas son nom et qui s’ignore elle-même, une métaphysique selon laquelle l’espèce humaine est la fin de toutes choses, le centre et le sommet de la Création. »
Renan Larue, Le végétarisme et ses ennemis, pp.10-11

 

« La malnutrition dans le tiers monde est due en grande partie à la régression du cannibalisme. »
Samuel Butler (1835-1902)

 

« L’économie cannibale ne perd jamais rien de ce qui accable les hommes.
Elle fait profit de tout. »
Oscar Wilde (1854-1900)
florence-burgat                                                                                                                                Sur le Larousse en ligne on trouve comme définition de la voracité, qu’elle peut être une avidité à manger, à satisfaire un besoin (et de donner comme exemple « la voracité des loups » […]), ou bien encore qu’elle est l’avidité à satisfaire un besoin, à gagner de l’argent, personne n’étant cité en exemple alors qu’il n’en manque pas… les animaux ayant ce privilège d’être indéterminés et montrés du doigt.
   Opposé à la docilité des animaux que les humains s’arrogent le droit de manipuler et de consommer massivement (on mange volontiers les plus inoffensifs d’entre eux — les herbivores —, du moins dans le modèle occidental qui tend à l’uniformisation planétaire [globalisation]), la voracité chez l’être humain est l’expression d’une insatiabilité dont il est difficile de comprendre les ressorts.

   Pour mémoire et illustrer le propos de la philosophe Florence Burgat dans son dernier essai L’humanité carnivore paru au Seuil tout récemment, on peut citer une « anecdote » historique qui n’est pas si éloignée de nous, tant en termes de temps que d’espace… : c’est le neurologue Antonio R. Damasio qui raconte à propos du philosophe Spinoza alors tenu en haute estime par Jan de Witt, grand-pensionnaire et politique influent en Hollande à l’époque (1674), que, soupçonné par la foule d’être un sycophante (un traitre) à son pays, De Witt et son fils furent en proie à la prédation de cette foule singulière : « Les assaillants frappèrent avec des gourdins, poignardèrent les De Witt et les traînèrent jusqu’à la potence ; lorsqu’ils y arrivèrent, il n’y avait plus besoin de les pendre. Ensuite ils déshabillèrent les cadavres, les suspendirent la tête en bas à la manière des bouchers, et les découpèrent en quartiers. Les fragments furent vendus comme souvenirs, mangés crus ou cuits, dans l’hilarité la plus totale. » (p.28 in Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob / Poches Sciences) L’affaire mit en colère Spinoza d’ordinaire si calme, et effraya nombre de penseurs comme Leibniz. À l’image de cet exemple frappant par son horreur et sa proximité dans une époque transitoire entre la Renaissance et les Lumières, il y a beaucoup à étudier afin de comprendre les corrélations entre instincts naturels et culturels, structures de l’oppression et de la domination, entre le réel et le symbolique enfin, qui occasionnent in fine l’attitude dévoratrice qui anime les êtres humains à l’égard des animaux qu’ils convoitent comme « bon à penser et à manger » et inversement, ce qui force à se demander […] quel est l’avenir carnivore de l’humanité dans ce contexte de la mutation de l’anthropocène […][1] dans le cadre possible d’une future proche « transhumanité » relativement à un « cadre référentiel de normalité ». On s’aperçoit avec F. Burgat que le cannibalisme sous ses formes diverses a presque existé dans toutes les cultures/ civilisations, à divers degrés et jusque très récemment dans l’Histoire. Bannie de nos jours, la pratique a sans doute lieu parfois sans qu’on le sache vraiment, notamment dans les cas de génocides ethniques.sacrifice-maya
   Comme le remarque la philosophe après une enquête minutieuse dont on s’est laissé dire qu’elle est le résultat d’au moins quatre années de travail, c’est donc en retour par le détour du cannibalisme, que le zoo-carnivorisme se donne véritablement à voir et à penser[2]. Il convient de déconstruire en savoir les pratiques alimentaires qui ordonnent l’exécution massive et programmée de milliers de milliards d’animaux chaque année, quand cet état de fait admis comme étant la normalité, ne va pas de soi de facto. Ou plutôt si ; mais l’ère contemporaine devrait être capable d’endiguer ces pulsions d’ingurgitation d’autrui qu’excite plus ou moins consciemment la possibilité institutionnalisée de profiter d’un crime non reconnu comme tel, où l’on aime à penser ce que l’on mange qui est quelque part, biologiquement parlant, un peu le même : de la chair animal in corpore. On se demande bien ce qui peut, disons, encore à l’heure actuelle, inciter les gens en général, à refuser tout de go de remettre en question leur régime alimentaire quand bien même, et Florence Burgat le dit très bien, ils réprouvent les souffrances infligées aux animaux dont on ne peut plus dire à présent qu’on ne savait pas. C’est qu’en réalité, il existe une idéologie dominante qui ne dit pas son nom — si toutefois elle est nommable et non seulement innommable — qui est une « pensée totale » profitant à l’impenser collectif, et qui « devance le réel » (op. cit., p.357 en réf. à Frédéric Gros : Etat de violence. Essai sur l’état de la guerre — nrf essais Gallimard, 2006)
   Dans cet essai fascinant où l’auteure est allé puiser dans approximativement 600 ouvrages connexes à son sujet, l’objectif n’était pas de donner la parole aux convaincu.e.s de la cause animale[3]. Ces derniers vont rarement s’attaquer aux racines anthropologiques du mal[4]. Ils sont du côté de la force de proposition pour un changement de paradigme, et agissent sur les effets de ce mal.cannibalisme
   Un peu comme nous l’évoquons ailleurs, Florence Burgat montre qu’en croisant les données, on rend visible que le carnivorisme (cannibalisme, allélophagie, zoophagie, etc.) fonctionne en réponse à une mythologie. Il est lui-même un mythe en acte. La philosophe écrit que le mythe ne tire pas non plus sa force d’un sous-texte qu’il voilerait ; tout est dans l’histoire qu’il relate[5]. L’histoire qui se raconte est la même que celle qui se vit et l’une se nourrir de l’autre et réciproquement. Ce « sous-texte » est tout de même bel et bien là. Il a tout d’une page blanche. C’est un espace vierge mais non neutre. Le mythe dans son affirmation (apophantique) a pour but de combler un vide potentiel, celui de l’existentialité, autrement dit la recherche de soi dans la structure ontologique de l’existence qui justement ne peut qu’achopper sur un sens donné à l’existence telle qu’on la vit surgissant, phénoménalement parlant, et non sur une explication métaphysique où règne un vide à jamais comblé sinon par le fait d’être-au-monde (Dasein), « jeté-là » comme dirait Heidegger. Dans un écrit de 2005, Jean Duvignaud questionne à ce sujet : « Peut-être la manie de l’espèce humaine est-elle de chercher des origines et des démiurges. Y aurait-il en nous, hors de nous, un lieu d’où germerait tout ce qui survient, matrice des hasards ou des destins, des passions et des idées ? Non… Rien : rien avant, rien après. Non pas l’absurde — autre concept — mais le vide et sur ce vide on construit ce que l’on peut d’éphémère. D’où nous viennent les idées ? Elles viennent, seulement… » (p.53 in Le sous-texte, Acte Sud) Au-delà de la logique en soi du processuel, où s’instaure de façon macabre le rapport fondamentalement meurtrier aux animaux que justifie un maillage complexe de quittances nutritionnelles, économiques et culturelles qui achèv[ent] de normaliser[6] la pratique zoo-carnivore, il convient comme le fait Burgat de pointer qu’ont lieu dans ce contexte, de façon performative, « […] certaines justifications métaphysiques et morales bientôt assorties de pouvoir politique ; il ne s’agit alors plus d’une fiction mais d’un statut autodéclaré et juridiquement établi. » (p.17)
   Assez curieusement, et pour les animaux : fâcheusement — la position exceptionnelle de dominance écologique tenue par les êtres humains, peut-être bien à cause du questionnement inhérent à leur stance, rend tous ceux qui sont soumis à la rente pour être consommés bons qu’à cela. Ils sont prisonniers d’une hétéronomie[7] bientôt en passe de leur subtiliser même la qualité de conatus (leur désir-vivant intrinsèque de rester en vie). D’ailleurs ils sont d’ores et déjà dépouillés de tout pouvoir homéostatique : ils ne sont que ce qu’on fait d’eux, sitôt disloqués pour les intérêts superficiels dans le procès économico-carniste humain. Mais peut-être, après tout, que le mythe en question tient sur des structures purement biologiques — exécrables au progrès de l’éthique et qu’il faut combattre en raison —, qu’il n’est basé que sur des émotions encore vivaces bien qu’automatiques sous la conscience, et que ce sont elles qui dictent au carnivore sa voracité ? Ces émotions, primaires dans nos corporéités, sont toujours partie intégrante de l’existence des humains comme des espèces non humaines, dit A. R. Damasio[8]. Ce « sous-texte » biologique, ne serait-ce pas cela qui pousse à la tendance de chacun de nous de s’excepter de la règle que nous trouvons bonne […][9] face à la dénonciation de l’ignominie sans pour autant rien changer à nos comportements quotidiens ?
*
   Cet essai volumineux, fruit d’un travail de recherche, de mises en perspectives et de compilation importants nous emmène dans une vaste et passionnante enquête aux chœur et confins de notre notion d’humanité. Florence Burgat a visité l’Antiquité des rives du Nil à la Grèce des pythagoriciens, de Plotin ou des néoplatoniciens tel Porphyre de Tyr aux publicités actuelles pour la viande en passant par les Aztèques, ainsi que revu les us et coutumes de nombreuses cultures — dites primitives ou non — dans leur rapport à l’alimentation carnée et son lien avec le cannibalisme donc. En son temps (env. 233-305 ap J.-C.), Porphyre interrogeait déjà ses contemporains sur cette question, c’est-à-dire à sa racine pour comprendre le signifié de l’alimentation, c’est-à-dire ce qu’est réellement le sacrifice et non la cuisine du sacrifice[10].
   Ayant dit cela, et prenant acte du fait que la nature et le destin de la pulsion de mort, en revanche, ne sauraient être délaissés concernant la question qui nous occupe[11], comme le souligne l’auteure, on ne saurait limiter la tentative de mettre les choses au clair pour mieux les déconstruire, à la seule psycho-analyse. En effet, qu’apprend-on de plus au juste, dès lors que Jacques Lacan avance au sujet de l’« idée d’harmonie de l’homme et du monde » qu’elle accouche de l’« hominisation de la planète » où « « la « nature » de l’homme est sa relation à l’homme. » (Ecrit I, p.87, Point essais) ? On tourne en boucle[12] et on n’explique rien de sa relation ravageuse au monde et ses étant-vivants qu’on ingère jusqu’à annihilation la plus complète possible. La néantisation des animaux consommés est totale puisque, même vivants, ils ne sont que les faire-valoir de leur future mise à mort et en boucherie. Qu’on pense en ce moment à Fine, l’icône du Salon de l’Agriculture 2017, matricule 1334…fine_2
   Dans le même temps, F. Burgat constate avec raison la vérité très factuelle suivante : « Moins on a besoin de tuer pour se nourrir plus on tue : tel est le paradoxe sur lequel il y a lieu de s’interroger le moment venu. » (op. cit., p.42) Par comparaison avec ce qu’ont vécu des générations d’êtres humains avant nous in illo tempore, « […] la part carnée n’est pas dominante dans une alimentation largement fondée sur les protéines végétales, du moins jusqu’à une date récente, c’est-à-dire le milieu du XXe siècle. » (p.113) Comme déjà évoqué, une bonne partie de la problématique accompagnant la représentation que l’on a des animaux en tant que produits de consommation, tient dans le fait du langage (discours, proposition, appellation, etc.) dans la métonymie duquel le signifiant absorbe le signifié. « Il apparait, écrit la philosophe p.183, que ce qui produit (a posteriori) le champ empirique du sacrifice, c’est son champ sémantique, celui qu’on lui accorde, celui dont on le crédite […] » Tout se tient à l’intérieur d’une ritualisation qui n’a de justification que par sa propre effectuation, formant système[13].
Le sacrifice humain à travers les siècles et les cultures semble procéder d’une « mise en mots » de quelque chose de plus profond[14]. L’observation de Konrad Lorenz comme quoi une suite d’actions qui servait initialement tel ou tel but[15] en vient à s’autonomiser devient une évidence. Le sacrifice d’autrui, en dehors de toute justification logique sérieuse (possible) « devient un but en soi ».

Nature morte – Francisco Goya – 1808

 

   Dès lors et pour conclure en vous invitant à lire ce magnifique ouvrage sans en dévoiler toutes les subtilités ni la très clairvoyante ouverture finale, affirmer sans nul doute que L’humanité carnivore figurera dans l’avenir parmi les études philosophiques majeures qui auront permis de déconstruire[16] le zoo-carnivorisme sans pour autant que nous, humains, ayons à refouler la part pulsionnelle de nos instincts qui trouvent dans l’absorption de viande (du latin vivanda : « ce qui sert à la vie »), autrement dit en vérité, de nourriture solide et non pas fatalement de carne, une réponse purement physique à l’angoisse émotionnelle de prima facie corporelle (physiologique) du conatus[17].
   Il n’y a aucune raison pour qu’on « […] enferme [le] végétarisme dans une pratique alimentaire, alors qu’il n’est pas une affaire alimentaire, mais la conséquence d’une considération morale portée aux animaux », écrit F. Burgat (p.158) en critiquant la confusion ambiante autour de cet « interdit alimentaire ». Au contraire convient-il de développer toutes les manières de végétariser le monde, car enfin cela saute aux yeux : Quel sacrifice n’a pas dégénéré en commerce et transformés les temples en boucheries ?[18]
M.

Saturne dévorant un de ses enfants – Francisco Goya – env. 1822

 

   [1] L’humanité carnivore, p.365, en référence à Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse de Harald Welzer — nrf essais Gallimard (2007)
   [2] Ibid., p.303.
   [3] p.369, F. Burgat précise qu’il n’était pas nécessaire d’interroger les « tenants de l’intelligence animale » et autres « promoteurs un mode de vie végétarien » qui « constatent [déjà] le mal et le réprouvent ».
   [4] Ibid.
   [5] Ibid., p.316.
   [6] Ibid., p.10.
   [7] Cf. ibid., p.372 : que les animaux « ne sauraient avoir la moindre postérité sans soins particuliers. » en réf. à Raphaël Larrère. Justifications éthiques des préoccupations concernant le bien-être animal. INRA. 2007.
   [8] Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, p.47.
   [9] L’humanité carnivore, p.380.
   [10] Ibid., p.18.
   [11] Ibid., p.29.
   [12] Tourner en rond. C’est ce que constate l’équivoque Carl Schmitt dans Théologie Politique (1922-1969), quand il écrit : « Je crois qu’une telle société, de progrès, de pluralisme des valeurs, d’hominisation ne permet qu’une eschatologie qui lui est adéquate, qui est immanente au système, qui donc soit, elle aussi, progressiste et pluraliste quant aux valeurs. Son type d’eschatologie ne saurait donc être qu’une eschatologie où homo-homini-homo, tout au plus une utopie avec un principe Espérance, pour un homo absconditus qui se produit lui-même et de surcroît produit lui-même les conditions de sa propre possibilité. », p.106 — NRF Editions Gallimard. Et F. Burgat de préciser dans son livre : « Ce que l’on goûte est alors bien des signifiants et non des signifiés. » (p.98)
   [13] F. Burgat décrit parfaitement le fonctionnement systémique du rite, et du sacrifice : « […] l’unité du sacrifice relèverait d’une intention de lecture hyper-signifiante du sacrifice lui-même, rendue possible par le statut métaphorique de la victime, ou encore d’une idéologie méta-sacrificielle qui a besoin du « sacrifice » pour fonder ou justifier un état de choses. » (pp.159-160) Voir aussi : Le rite est en lui-même une forme de pensée. Il construit des représentations, engendre des croyances, qui peuvent acquérir une certaine consistance, « devenir une réalité dans la conscience de ceux qui célébraient ces rites et ceux qui y assistaient. » — de manière immédiate, faire c’est croire : […] » (p.166, en réf. à La Religion des Romains de John Scheid — Armand Colin « Cursus », 2010).
   [14] Ainsi, relève la philosophe auprès de Luc de Heush (Introduction à une ritologie générale), il y a une « différence entre cérémoniel et rituel ». La première est « avant le langage ».
   [15] Ibid., p.239 — Cf. L’Agression. Une histoire naturelle du mal — Champs Sciences, Editions Flammarion (2010).
   [16] Grâce à Florence Burgat (op. cit., p.395), on trouvera très intéressant d’aller voir du côté des travaux de David Wood “Comment ne pas manger —Deconstruction and Humanism” en réponse au « Il faut bien manger » ou le calcul du sujet de Jacques Derrida. Il n’y a en effet aucune raison d’assimiler froidement le sacrifice réel et « sacrifice » symbolique.
   [17] Chez Spinoza le conatus est l’effort de tout étant à persévérer à rester soi. Chez Jean-Yves Goffi « […] le conatus est d’abord l’effort inlassable par lequel l’être s’efforce de persévérer dans son être. »in Qu’est-ce que l’animalité ? « Chemins philosophiques » VRIN, 2004.
   [18] L’humanité carnivore, p.193.
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