« JUSQU’À LA BÊTE » DE TIMOTHÉE DEMEILLERS — UN ROMAN CONTEMPORAIN — DES ANIMALISATIONS

« JUSQU’À LA BÊTE » DE TIMOTHÉE DEMEILLERS — UN ROMAN CONTEMPORAIN

 

 

« Et si l’on se disait que rien n’a d’importance, qu’il s’agit de s’habituer à faire les mêmes gestes d’une façon toujours identique, dans un temps toujours identique, en n’aspirant plus qu’à la perfection placide de la machine ? Tentation de la mort. […] Cette maladresse, ce déplacement superflu, cette accélération soudaine, cette soudure ratée, cette main qui s’y reprend à deux fois, cette grimace, ce « décrochage », c’est la vie qui s’accroche. »
p.14 in L’Établi, Robert Linhart — 1978

 

« […] la résistance au mal passe par le langage et l’élaboration d’une parole juste, d’une parole vraie, où l’on ne travestit pas les mots et où il est possible d’ouvrir un espace de discussion. »
In Éléments pour une éthique de la vulnérabilité, Corine Pelluchon

 

« L’industrialisation engendre donc deux types de contestations : l’une voudrait émanciper les animaux de boucherie, l’autre les y ramener, sans pudeur mais dans le « respect des traditions », ces mots honnis mais dont le retour des beaux jours s’annonce. »
In La cause des animaux, Florence Burgat

 

 

   Est paru fin août ce roman de l’écrivain Timothée Demeillers aux éditions Asphalte : jusqu’à la bête. Ne vous échappera pas le manque de majuscule en première de couverture à ce titre éloquent qui donne envie d’en savoir plus. Le pitch ? — Erwan est employé d’un abattoir, un planton des frigos, et jusqu’à ce qu’advienne dans la réalité le tragique dénouement de ce roman réaliste, il s’agit là d’une œuvre de fiction. Cela dit, le terme de fiction n’est jamais loin d’être, comme dit le dicton, dépassé par la réalité, tant désormais il n’est pas une journée où ne nous sont dévoilées pléthores d’horreurs littéralement innommables, d’où l’intérêt du récit fictionnel pour synthétiser et mettre en lumière, en relief, le mal dispersé et bien dissimulé qui sévit dans le monde du travail, et notamment dans celui où s’abîment hommes et bêtes. Contemporain, collant à l’actualité par sa thématique, le roman de T. Demeillers l’est tout à fait, là où sa critique du système démontre que l’animalisation de l’humain par le fait même de la machination des animaux qu’accable une main d’œuvre elle aussi réifiée et rendue invisible est inique, et il vient à sa manière, aseptisée, crue, froide, dramatique, appuyer les actions des lanceurs d’alerte tels les fondateurs de L214 hier encore confondus en Justice pour « violation de la vie privée d’autrui » quand en vérité c’est mettre un terme au massacre organisé qui est en jeu — et depuis quand un abattoir est quelqu’un ? — quand tout repose sur l’assujettissement du vivant dans l’unique but économico-productiviste d’un capitalisme déshumanisé voué aux calculs d’optimisation et aux méthodes perfectionnistes dans le déchirement brutal entre acharnement vorace et pulsion avide d’incarnation.
photo de Jean-Luc Daub

   Ainsi donc va le continuum qui mène jusqu’à la bête (le manque de majuscule étant esthétique mais fortuit). Pour savoir ce qui s’est produit et fait que le narrateur, Erwan, parle au passé de son ancienne caverne. [Son] ancienne cabane ensanglantée. L’abattoir[1]. — il va falloir vous plonger dans cet univers (histoire et écriture) implacable que décrit l’auteur au travers de son personnage. Cet univers, c’est sans doute une des pires expériences de travail qui puisse exister. C’est l’endroit où, pour croire qu’on est encore quelqu’un justement, il ne reste plus aux employés qu’à réduire les animaux qu’ils tuent et démembrent à longueur de temps à la portion congrue de leur présence au sein de l’empire humain. Toute leur puissance d’êtres en vie est alors minimisée et tournée en ridicule quand les hommes — impuissants sous bien des rapports — ne sont plus eux-mêmes que de goguenards pantins : […] t’as vu le taureau qu’arrive, putain la belle bête, et dire qu’hier il avait encore la bite au cul d’une vache ![2] Même pas sûr, vu les méthodes de reproduction… Et c’est dire combien les employés sont aussi les dindons d’une funeste farce. Et sous le regard apathique d’Erwan, « […] les carcasses continuent de défiler. L’une après l’autre. Chapes fantomatiques qui viennent remplir mon frigo. […] Même dépecées. Éviscérées. Tranchées en deux. La différence entre une vache et un jeune bovin ne fait pas de doute. » écrit Demeillers pages 21 et 29. Somme toute, c’est une usine à fabriquer de la viande à partir d’animaux fraichement abattus et qui, interminablement, se présentent malgré eux aux diverses manipulations d’une étrange sublimation, moteur du consumérisme, qui défait en carcasse sur le même modèle fordien où ailleurs on en assemble. Les ouvriers, eux aussi, s’y éteignent peu à peu : « Leur visage même parait gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux. » (L’Établi de Robert Linhart, p.10, Les Editions de Minuit)
   Ce que propose de montrer ce second roman de Timothée Demeillers c’est, à notre sens, la symétrie qui existe entre l’usage qui est fait des animaux, et l’usure pratiquée sur les hommes et les femmes des abattoirs, tout à la fois tréfonds et apogée du monde du travail, de la place du trepalium, de sorte à révéler à son tour l’implicite connexion entre exploitation animale et exploitation humaine, et les formes subtiles de tortures qu’elles sont dans la pratiques, et légalement réglementées…[3] Ce monde, c’est celui de la domination, masculine s’entend, vous vous souvenez de Carol J. Adams. Timothée Demeillers, au travers d’Erwan, l’ouvrier rennais de l’abattoir, le décrit très bien. C’est un monde vertical où il ne fait pas bon vivre d’être en dessous des autres. Et la hiérarchie de s’en donner à cœur joie : « […] le comment allez-vous qui te regarde comme un sauvage, comme un animal, que tu es à force de bosser dans toutes ses dégueulasseries, […] » (p.31), voilà qui laisse songeur le protagoniste. Il rêve de gens suspendus à des crochets. Pensez-vous que ce monde soit neuf, qu’il aura fallu attendre le premier quart du 21ème siècle pour qu’on dénonce de telles situations ? Que nenni ! Déjà après Mai 68 le quotidien ouvrier c’était toujours froid et métallique. De la tôle. Des générateurs. Des rails bruyants[4], comme dit Demeillers de l’abattoir, un lieu sordide où la vie s’amenuise, ou meurt lentement le travailleur après qu’il ait perdu sa libido et ses espoirs, quand alors chez Citroën et de l’expérience vécue de Robert Linhart le médecin du travail, tout le monde ici le hait[5]. Et pour cause : « On l’appelle « le vétérinaire ». » On comprend comment s’opère alors, dans la déchéance ouvrière, le déplacement de l’animal (humain) à la bête (enragée…).
Etude pour L’ouvrier mort, Edouard Pignon (1936)
   Vous pourriez bien, si vous n’êtes ni insensible à la cause animale, ni dans votre élan éthique, insensible à la misère humaine — les deux étant inséparables — avoir envie de lire ce roman précis, assez clinique mais bien senti, de Timothée Demeillers, ou bien de l’offrir autour de vous pour cette rentrée littéraire. Cela pourrait contribuer à ce que quelqu’un d’autre, emporté par le style sobre et efficace du roman, s’intéresse à ces questions autrement que par le biais de publications militantes. Tiens ! filez-le donc à de ces […] clients de supermarché [qui remplissent] leur caddies de cette viande si inoffensive, si anodine, si joliment découpée et emballée dans ces barquettes immaculées, si appétissantes[6]. Peut-être serait-ce là l’occasion pour autrui d’apprendre à ne plus se satisfaire de ce miracle : Survivre[7], comme l’a dit R. Linhart en son temps.
   Il est grand temps qu’éclate la substance de ces micro-fictions qui constituent l’effroyable réalité et en renforce l’injustice. Il est temps de se réapproprier la faculté de juger et de contester, critiquer le système et sa puissance de jugement écrasant à notre encontre et qui sait nous faire sentir coupables de rêver de libération. Rien n’est facile en de telles circonstances. Comme défendre une cause et se faire l’effet d’être des don quichotte. Comme être perçu-e-s en parias, en extrémistes quand on veut éviter de faire souffrir autrui. Comme quand le Droit écrit bafoue le droit en soi. En 1978 Robert Linhart a fait la rude expérience de s’établir à l’usine pour mieux en attaquer le système de l’intérieur. Il en tirait la leçon que rien n’est aisé à changer à brûle-pourpoint, y compris quand on a la raison pour soi. « Je me dis alors qu’il faut respecter le rythme de vie des gens, et qu’on ne peut faire irruption à l’improviste dans un équilibre qui a tant de mal à se reconstituer chaque soir, à la fin de chaque semaine… » (op. cit. p.65) C’est aussi, à sa manière, dans une langue plus radicale qui est le langage d’aujourd’hui, que Timothée Demeillers nous propose dans son bon roman jusqu’à la bête, de regarder la vérité en face. Celle de l’abêtissement des masses aux dépends des animaux. Celle de l’absence, de l’anéantissement de soi quand a lieu le carnage. Celle de l’horreur qui devient l’ordonnancement de [nos] pensées laissées en jachère[8]. En fiction, que va faire Erwan de sa réalité ?

 

M.

 

 

 

Et puis quoi ?

 

Quelques mots de Sébastien Arsac au micro de France Info.

 

 

 

   [1] jusqu’à la bête, p.11.
   [2] Ibid., p.21.
   [3] Wikipédia comme de trepalium la définition suivante : « Du latin tripalis, « qui a trois échalas ». Trepalium (déformation de tripalium) a donné en français le mot travail. » De même, on peut lire de l’Étymologie de Travail : Le linguiste Pierre Guiraud [6] a observé que le mot « travail » est un croisement, entre « Trepalium » (ou tripalium) et une forme romane issue de « Trabicula » (une petite poutre) Notre mot « travail  » est dérivé du bas latin « tripalium », hérité du latin « tripaliare » signifiant « contraindre ». Ce « tripalium est composé du préfixe « tri », trois, et « pag » ou « pak » signifiant « enfoncer », comme dans « pak-sla » « pak-slos », désignant un pieu. Ce « tripalium », qui est un instrument de contrainte, voire de torture, laisse ainsi entendre le « travail » comme étant effectué de force, à l’instar de l’activité de l’esclave. Le « tripalium » est ainsi un « dispositif servant à immobiliser les grands animaux » pour le ferrage ou pour les soins. Le mot « travailler » nous vient par-là, via le moyen âge, du latin courant « tripaliare », contraindre avec le « tripalium ».
(source : https://sites.google.com/site/etymologielatingrec/home/t/travails-travaux-travail)
   [4] jusqu’à la bête, p.54.
   [5] p.45 in L’Établi.
   [6] jusqu’à la bête, pp.82-83.
   [7] p.50 in L’Établi.
   [8] jusqu’à la bête, p.95.

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