VÉGANOSOPHIA — GÉOPOLITIQUE ANTISPÉCISTE ET BIOPHILE — ZOONOSES, PANDÉMIES, EXTINCTION — UNE SOLUTION HÉTÉROBIOTIQUE (PARTIE VII)

— VEGANOSOPHIA 

Nihil animali a me alienum puto
« L’objectif des veganosophia réside, dans le croisement de données et l’intertextualité ainsi produite, dans la volonté de poursuivre le questionnement philosophique fondamental du véganisme contre l’exploitation animale. Chaque partie publiée est susceptible d’être augmentée, développée ultérieurement à sa mise en ligne, ou prolongée de manière directe ou indirecte dans d’autres textes « véganosophiques ». »

 

VÉGANOSOPHIA — GÉOPOLITIQUE ANTISPÉCISTE ET BIOPHILE — ZOONOSES, PANDÉMIES, EXTINCTION — UNE SOLUTION HÉTÉROBIOTIQUE (PARTIE VII)

 

 

    8) Anticapitalisme = antischizophrénie cognitive et morale : notre unique éthique comme position de résistance
   Dans un article que nous avons trouvé non dénué d’intérêt, Frédéric Lordon s’est exprimé au sujet que, dixit : la radicalité rend sourd[1]. Pourtant, nous — sur ce blog, véganes, antispécistes, « penseurs » d’une culture zoopolitique, critiques biopolitiques, etc. — ne pouvons pas ne pas être taxés de radicaux. Nous voulons, toutefois, restés ouverts, tolérants, patients, malgré les urgences dans l’urgence tout en gardant une position ferme, voire intransigeante à l’égard de l’idée de la libération animale et de l’émancipation sociale (abolitionnisme). Déjà en 1995 Brian A. Dominick avait anticipé ce retour de flamme où radicalités et extrémités sont mélangées et participent d’un flou artistique de plus en plus aveuglant dans la vie politique et citoyenne actuelle, et précisant que se positionner à la racine d’une question, d’un problème, est une exigence de lucidité morale et philosophique.
   Dans le même temps, qui ne voit pas le fascisme se réinstaller, soi-disant parce que les temps sont incertains et changent ? Hélas, la politique animaliste française, quoi qu’on puisse lui trouver de juste et sympathique quant à sa prise en compte de la condition animale, se fait fort, par choix de transpartisanisme, d’ignorer cette brûlante question du retour des extrêmes — et tout bonnement de la question de l’autre, de l’étranger (heimatlos), y compris déraciné. Et notamment de l’extrême-droite la plus décomplexée qui soit depuis bientôt un siècle en France, et peut loger des xénophobes dans ses rangs sans qu’on s’en offusque puisqu’on n’en parle même pas. Ce n’est pas d’être « radical » qui interroge le sens de l’Histoire contemporaine. C’est d’être extrême (intégriste laïque ou religieux), en étant favorable au déclassement de certaines personnes, en acceptant le racisme primaire, en refusant la déconstruction au nom de la tradition, en ignorant sciemment les difficultés actuellement rencontrées par la civilisation d’homo sapiens æconimicus quant à l’érosion de la biodiversité allant de paire avec l’accroissement des politiques biosécuritaires et le choc entre les impératifs économiques appelant toujours plus d’indice de croissance et la finitude la plus stricte des ressources terrestres et de l’espace vital. Et c’est bien, plus que jamais, comme l’écrit F. Lordon dans son article « la seule parole politique à la hauteur du péril » qui vaille mais qui nous manque, « sans jamais dire que la Terre est détruite par les capitalistes, et que si nous voulons sauver les humains de l’inhabitabilité terrestre, il faut en finir avec le capitalisme, […] ». Vous crierez au scandale : paroles d’extrême-gauche ! Communistes ! Zoophiles ! Islamo-machins-choses ! Autant les tenants libéraux de l’intelligentsia antispéciste que les zélotes idoines de la Génération Z, que les traditionnalistes socialo-techno-écolo à la papa, — …vous nous conchierez.
   Vous n’accepterez pas qu’on dise avec Frédéric Lordon et Bernard Friot ou François Bégaudeau, qu’il faut en finir avec le capitalisme. Que moults activités par vous pratiquées sont totalement superfétatoires et les arguments qui les mettent en valeur des billevesées. Allons, ressaisissez-vous donc un instant. La réalité du capitalisme, c’est le capital comme système, pas l’argent comme monnaie d’échange, et son accaparement des richesses par peu d’entre nous au détriment de tous les autres ; c’est sa capacité capitalistique de forcer à l’immobilisme éthique et que perdure les atavismes mercenaires, et que se produise l’apothéose du grand fourre-tout médiatique où tout se vaut, des opinions les plus irréfléchies aux pensées les plus abouties, faisant du quidam un expert en tout, lui qui ne sait pas grand-chose voire presque rien, au sein de ces réseaux qui, véritablement, n’ont rien de bien sociaux. C’est l’ère du vide[2] dont parle Gilles Lipovestsky, associée au plus sclérosant des homosémantismes[3] dont nous avait prévenus Michel Foucault. D’où le brouillage intellectuel et conceptuel où s’affrontent un progressisme prétentieux et fat, et un conservatisme hétérophobe réactivé de plus belle ; à mesure que le marché du travail redevient un espace liberticide et appauvrissant[4]  — dans l’épanouissement pâle du libéralisme anti-écologique, savoir : antinaturel, soit pour les uns prétextant à toutes les transformations possibles des vivants en vue d’éradiquer la souffrance pour un eugénisme planétaire, et pour les autres conférant à la sauvegarde de l’ordre dominant de l’Homme sur le reste du règne animal. Dans cette arène de l’imbécilité des positions interchangeables et perméables telle un tableau infernal de Bosch où les egos s’agglutinent et s’entremangent comme l’hydre horrifique de The Thing de John Carpenter, on verra les uns et les autres, comme toujours, s’arranger avec leur conscience[5] et, dissonant paisiblement, dénonçant la dissonance cognitive — qui plaidant pour une viande in vitro et que vivent les voyages en avion autour du monde ! ou bien qui encore louerons grâce à l’engagement de L214 tout en proposant de bonnes recettes d’antan à base de bons produits animaux issus de l’élevage extensif, cela va de soi […]. Mais n’êtes-vous pas, tous autant que vous êtes, déjà plus ou moins devenus fous ? — parlant tous le même langage inepte, dénué d’objectivité et de nuances ; oui : vous êtes les homosémanticiens, les embrouilleurs, les logiciens de l’absurde, les sophistes, les mystagogues de la modernité à la praxis dysfonctionnelle, du grotesque et de la philophagie rampante, bref : les fous dont l’unique nef prend l’eau.
   Qu’en est-il, dans votre monde hominisé merveilleux où, d’une manière ou d’une autre, les animaux comme les humains — pas vous, il va de soi que vous êtes de l’élite et que vous dominez la mêlée — sont sans cesse réifiés ?
   Eh bien surtout vous n’y changez rien dans le fond, quand si peu sur la forme. Les mangeurs de viande, les gaveurs d’oies, les proxénètes des orangs outans, pour vous ce monde va bien, même s’il y a bien cette fichue pandémie évidemment. Vous ne remettrez finalement jamais en cause tout ce système qui a fait qu’on en est arrivé là : 5,45 millions de morts du coronavirus depuis l’apparition du Covid-19 à Wuhan en décembre 2019[6]. Et vous les antispécistes libéraux ? À vous la vertu absolue puisque vous ne consommez plus les animaux. Que cela ne vous empêche pas de fustiger l’écologisme et la remise en question de l’ordre capitalistique, le scepticisme technologique, vous irez même jusqu’à vouloir mettre en place de nouveaux systèmes de captation de capitaux[7] que vous jugez fort mal employés par certains acteurs de la protection animale, cause éventuellement fort lucrative en perspective, que vous défendez…, et vous scanderez hourrah lorsque les pontes du néolibéralisme franchouille soutiendront haut et fort le Référendum d’initiative partagé[8] sans bien entendu demander ce que cela peut bien cacher réellement. Après tout l’honorable Xavier Niel, grand philanthrope sur le marché du travail n’est-ce pas, aura juste déclaré : « L’élevage des animaux, quand il respecte le bien-être animal, ne pose pas de problème. » (17 novembre 2020, lors d’une audition devant la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale[9]). Mais qu’on les mange ou qu’on fasse du business de blé et de soja enrobés de plastique, quid des travailleurs et de l’environnement ? Quid des moyens de production et d’acheminement défigurant — dévitalisant, biodésertifiant — les bioterritoires ? Nous revient alors cette note prise dans le livre de Marie-Dominique ROBIN La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire. La réflexion est de Benjamin Roche, spécialiste de l’évolution et des agents pathogènes, p.163 : « L’effet dilution signifie que la biodiversité protège contre les maladies infectieuses. Certains disent : « Oui, mais quand on rase absolument tout ce qui se trouve sur un parking, on n’a plus de biodiversité et on n’a plus de pathogènes non plus. » Certains… Les RWAS[10] sans doute. Dans tous les cas : R.I.P. les animaux.
   Pour cela — pænser la cause animale et pour quelle libération concrète — nous avons eu besoin d’attendre, autrement dit d’apprendre, de comprendre, d’entendre différents points de vue et surtout d’éviter de faire sien quelque dogmatisme que ce soit. On est enclin à déclarer aux côtés d’Ars Industrialis que nous devons collectivement prendre en charge la « lutte contre la bêtise ». Cette « lutte contre la bêtise » n’ayant, évidemment, rien à voir avec les bêtes, mais tout avec nous autres animaux humains dont les élans sinistres de sottise sont si fréquents (on ne s’exclue pas). Lorsque Bernard Stiegler parle de réenchanter le monde, il dit qu’il s’agit pour lui de le rendre désirable avec pour principe d’avoir toujours par-devers soi la raison comme sens[11]. Plus loin, Stiegler plaide pour que l’on s’échappe de la discorde ambiante enfantée du capitalistique. Qu’on esquive l’éris de sorte que la société, en échangeant du travail et satisfaisant aux besoins voire aux désirs légitimes, les co-opération, concurrence, et émulation naturelles au sein des processus attenants permettent encore, et mieux si possible, l’accomplissement de ce qu’il nomme la « transindividuation » qui pour le moment est court-circuité[e] par les industries de services. En clair, l’agencement même du travail et les flux de capitaux disponibles autorisent que notre mode d’existence commun se trans-forme sans participer à la trans-formation collective[12]. En d’autres termes nos outils nous dépassent, ils évoluent prestement, s’adaptent car ils n’ont pas d’état d’âme, et nous, nous demeurons au même point, voire régressons possiblement, délestés que nous sommes de notre raison déléguée aux processeurs. On peut dire que c’est en effet ce qu’il se passe lorsque pour bonne part la population humaine peut produire à moindre frais sa nourriture et qui plus est d’excellente qualité pour la santé, sans jamais y inclure l’exploitation des animaux… mais qu’elle ne le fait pas. Au lieu de cela, les outils de production-consommation greffés aux animalités elles-mêmes prothétiques, ne cessent de se perfectionner, soumises au maître-mot de rendement. Et par temps de pandémie mondiale, plutôt que de chercher à résoudre les causes de cette situation on s’écharpe à propos du pass sanitaire, de vaccins hélas nécessaires mais non pérennes, l’important étant de retrouver l’état d’avant, même pendant, pourvu que chacun vive sa petite vie d’ilote consumériste au beau milieu de la foule indolente, carnassière et d’humeur festive piétinant dans ses propres miasmes. Ce n’est plus une planète, c’est un bouge infâme. Certains scientifiques y pourront encore et toujours s’époumoner, comme Stéphane Laroque évoquant les « principes de Manhattan » datant de 2004, dont l’objectif était de « mettre en œuvre une approche plus holistique afin de prévenir les épidémies de zoonoses et garantir l’équilibre des écosystèmes pour le bénéfice des humains, de leurs animaux domestiques et de la biodiversité fondatrice, dont nous dépendons tous. » Serge Morand lui, citant une étude de 2017 — avant la venue en fanfare notre fameux hôte viral versatile donc — nous fait savoir que « 63% des agents pathogènes qui peuvent infecter les humains ou les animaux sont sensibles aux variations climatiques, notamment aux précipitations ou à la température. » et dans ce contexte Rodolphe Gozlan nous confirme qu’« environ 80% des antibiotiques administrés via l’alimentation aux animaux aquatiques d’élevage se disséminent dans les environnements voisins (eau et sédiments) ; ils y restent actifs pendant des mois à des concentrations permettant une pression sélective sur les communautés bactériennes, favorisant ainsi le développement de l’antibiorésistance. » (cf. M.-D. Robin, op. cit, pp.220-221, p.225 et p.239).
   Avant de revenir sur ce que proposent les têtes chercheuses de l’antispécisme français pendant la pandémie et le retour de l’économie fasciste à l’échelle planétaire, regardons du côté de ce qui s’appelle la bio-objectivation et qui touche désormais à quasiment tous les domaines de notre vie sociale et matérielle, et ce grâce au précieux travail de Céline Lafontaine, professeure de sociologie à l’université de Montréal au Québec. Depuis le début de 21ème siècle, sous les impulsions parallèles ou croisées de l’anthropologie, de la sociologie, de certains environnementalistes et animalistes, la notion d’être(s) non-humain(s) s’est largement développée et répandue. Elle concerne aussi, dans le même temps, des objets fabriqués pseudo-autonomes, certains types de machines-(outils) donc, ou d’IA (intelligences artificielles). Toutefois, de façon toute évidente, la notion de non-humain s’intéresse au premier chef aux étant-vivants existants déjà là à l’état de nature. Ces étant-vivants ce sont les animaux qui ont évolué et/ ou co-évolué aux côtés des êtres humains, d’abord avant toute intervention humaine de sélection, et par suite les animaux que les humains ont participé à faire apparaître (domestication). D’un point de vue zoodéconstructionniste il est impératif de se placer face au monde en tenant compte de sa plurivocité de vies. La vie, par essence, c’est la diversité (biodiversité). Malgré l’éclairage qu’apporte le décentrement anthropologique[13], le risque perdure pour que, par intérêts divers — et pour le coup : auto-anthropique — les non-humains vivants (les animaux) se voient déniées leurs spécificités et catégorisés pêle-mêle à bon compte du nouvel ordre technophile de la bio-objectivation.
   Ici, nous confirmons notre parenté intellectuelle avec Pierre Bourdieu, Philippe Descola ou Eduardo Viveiros de Castro, Florence Burgat ou Cynthia Fleury (entre autres) — et dame ! que s’en vexent les penseurs antispécistes en vue actuellement ! Il est de bon aloi de revenir aux sources de la pensée, à la phénoménologie, la sociologie, l’ethno-anthropologie et la biologie plutôt qu’au seul antinaturalisme borné majoritairement pro-libéral actuellement en vogue au sein de l’intelligentsia de la cause animale.
   Avec Céline Lafontaine, nous voyons qu’il est aussi enfin temps de s’intéresser au sort des animaux non-humains en tant que ce qu’ils sont terriblement bio-objectivés dans le procès de marchandisation gigantesque que le capitalisme néolibéral, même affichant des valeurs « traditionnelles » et celles de l’écoblanchiment (greenwashing), leur impose. Car au fond, un objet, c’est ce qui est ob-jecté, jeté là devant et séparé du sujet catégorisant : c’est une chose ou une pensée, cela a une certaine destination, si ce n’est pour ainsi dire une « pré-destination ». Regarder en face la question de la bio-objectivation — où les êtres vivants donnent naissance à des « objets vivants » sans vie, cela nous évite de nous perdre à la fois dans des considérations poncives comme chez Bruno Latour, ou comme chez les tenants du courants RWAS. Méfions-nous donc autant des théories des « acteurs en réseau » (B. Latour) que des gènes égoïstes (R. Dawkins) ou encore de l’endohominisation des animaux par les RAWS au cœur serré. Céline Lafontaine nous invite à considérer les non-humains dans le cadre d’une analyse sociologique sérieuse afin de voir que, englobant indifféremment des espèces vivantes, des composantes biologiques et des artefacts techniques, le concept de non-humain place sur le même plan épistémologique un singe, une cellule souche embryonnaire et un téléphone portable[14]. On rencontre ici, finalement, et sous égide humaine, le même problème d’essentialisation des êtres de la nature par une bonne frange des écologistes, tout comme un certain antispécisme[15] essentialise les individualités animales comme des vies de souffrances telles qu’il faudrait les faire disparaître, et leurs porteurs avec, si plus efficace. Les étant-vivants, ces « non-humains », ne sont plus vus que comme des data erronées non plus dans un « système social » (biosystème ici pour nous) mais plutôt comme un « réseau d’information[s] » (op. cit. p.24). Comme on ne cessera de le voir jusqu’à la fin de cet exercice véganosophique, on peut avancer à l’instar de Céline Lafontaine, qu’il est impossible pour nous humains, de penser en-dehors de la « perspective anthropologique » et que […] si une critique de la posture anthropocentriste de l’humanisme moderne, particulièrement en ce qui concerne la question du vivant, s’avère essentielle, le concept même d’anthropocentrisme est problématique[16].
   Effectivement, puisque […] la diversité est un principe essentiel des systèmes stables[17], d’ailleurs ceci valant autant pour la mixité des cultures humaines que pour l’écologie de la biodiversité incluant l’humanité, nous devons nous souvenir en permanence que c’est l’usage du pouvoir nominatif et donc normatif dont nous usons à l’encontre des animaux, même (!) lorsqu’on est sincèrement antispéciste et opposé à l’exploitation animale dans sa globalité. Si l’animalisme peut être défendu en tant que nouvel humanisme avec en son cœur une égale considération pour tous les étant-vivants[18], il faut convenir qu’il ne parvient toujours pas à s’exercer autrement que comme forme dominante de facto, voire oppressive. En son temps, Reiner Schürmann demandait : « Qu’en est-il alors du prétendu « humanisme » qui triomphe à l’époque de la clôture ? Réponse : l’éternel retour est l’anti-logos, son inversion tardive, parce qu’en lui un humanisme plus radical se fait jour que celui qui apparaît avec le virage du legein au dialegesthai. » (p.288 in Le principe d’anarchie. Heidegger et la question de l’agir — Diaphanes éditions, 1982). Le « dialegesthai » c’est chez Platon la pratique du dialogue. On peut avancer qu’il s’agisse en réalité plus d’un monologue pro-humain qui écrase littéralement le « legein » qui signifie le dire (et le dire vrai opposé au fait de parler pour ne rien dire[19]). Ainsi par la suite Jacques Derrida avait-il raison en dénonçant le carnophallogocentrisme. Et qu’importe qu’il se mue parfois en véganophallogocentrisme, le voilà bien plus souvent qu’à son tour excluant l’animal et, en société publique mettons, le féminin. La radicalité à l’œuvre de nos jours est d’essence pro-libérale et croit devoir tout gérer comme on apprend à le faire dans les écoles de management. C’est prendre le monde pour une pure marchandise et sa phénoménalisation pour une production quelconque, en libre accès et réifiable à souhait, et réitérable à l’envi. Dans ce procès barbare issu d’une forme de technophilie à l’optimisme benêt, il ne peut y avoir aucune place pour que les animaux parviennent à être libérés et conservent leur place, leur être-au-monde selon toutes les modalités d’existentiaux possibles. Et bien entendu, le problème n’est pas la technique en soi mais ce qu’on en fait ou ce qu’on projette de faire avec. Chez Céline Lafontaine, on voit que tout se retrouve ainsi précipité dans l’inepte concept de « bioéconomie » présidant à toutes formes de manipulations dans la « science biomédicale ». N’est-ce pas toujours après coup que l’on pose les questions d’ordre bioéthique — et conséquemment toujours en retard, trop tard ? « Paradoxalement, c’est souvent au nom de l’exception humaine qu’on justifie les processus de bio-objectivation menant la création d’êtres hybrides destinés à la recherche biomédicale. […] Qu’il s’agisse de clonage, de transgénèse ou d’édition génomique, la plasticité des bio-objets amène à sous-estimer la complexité de la vie organique au profit de la maîtrise que procure la culture in vitro dans le cadre du laboratoire. » (op.cit., p.42 & pp.43-44). On rejoint là la critique adressée par Giorgio Agamben à l’usage fait des corps. Mise au ban de l’animal-ité et ses corporéités ; vies machinées à dessein, design et déniées dans leur dasein[20].
   C’est n’est pas parce que les humains ont franchi une étape évolutive singulière (langagière, technique, ontique) qu’ils sont pour autant délivrés de la vie physique (biologique, sociale, éthique) et affranchis de toute forme de responsabilité sur le monde en regard de leurs actes qui n’ont pas, ni d’autre fondement ni d’autre lieu, d’expression, que justement ce monde-ci et au sens husserlien du terme : géophysique, planétaire, spatio-temporellement situé — en situation. Notre unique monde, la Terre, est aussi notre seule habitabilité possible. D’ailleurs vivrait-on un jour ailleurs, très loin, serions-nous encore des humains tels que nous pouvons l’asserter actuellement ? Ainsi sommes-nous en position d’un devoir-être qui ne peut être que l’expression chaque fois d’une individuation vécue dans un tout (des communs, du collectif) n’ayant phénoménologiquement cours que dans l’adjonction du multiple à soi-même, du différent, de l’altérité, par conséquent aussi, de près ou de loin : du semblable. Chaque chose, chaque être du monde est un proche de moi-même. L’hétérogène et l’homogène ne trouvent distinction et sens que dans la réciprocité de leur présence en ce monde (univers) unique et, pour les étant-vivants, vécu (erlebnis). Si on peut dire aux côté d’Edmund Husserl en 1936 que c’est une nécessité pour nous de croire à un Monde : « le » Monde, qui comprend les mêmes choses pour nous tous, seules leurs apparences différant pour les uns et les autres[21], oublions donc les recherches fastidieuses et autres spiritualités fallacieuses quant à l’existence supposée de mondes pluriels et parallèles et « potentiellement » donc inatteignables. Il en va de même pour la différentiation en droit arbitraire infligée aux êtres peuplant cette planète. Ils forment tout simplement avec nous biosystème dont nous tirons autant de bénéfices que possibles les uns les autres. L’erreur est de penser pouvoir tout gérer à la façon d’un démiurge, pareillement que d’avoir tant cherché vainement à dévoiler un horlà métaphysique caché juché dans les Cieux. Husserl écrivit que l’idée d’une ontologie du monde, l’idée d’une science objective universelle du monde, qui aurait derrière elle un apriori universel, conformément auquel tout monde factuel possible serait connaissable more geometrico — cette idée qui égara encore Leibniz — est un non-sens[22], et nous agréons cette pensée. Le multiple est déjà là dans l’un (henos) et c’est toute notre seule mais immense richesse à vivre. Débarrassons-nous des supercheries telles la croyance en l’intelligence des plantes par anthropomorphisme imbécile, tout comme de notre instinct de supériorité par historicité et atavismes (la « tradition »). Gageons que notre singularité nous enjoint à nous porter garants de l’intégrité des êtres qui partagent le monde avec nous autant que faire ce peut hic et nunc, ici et maintenant — et c’est d’ores et déjà une tâche considérable et enivrante. En référence à David Hume, Frans de Waal dans Le bonodo, Dieu et nous dit : « L’être et le devoir-être. L’« être », c’est la façon dont les choses sont (les tendances sociales, les aptitudes mentales, les processus neuronaux) ; le « devoir-être », c’est la façon dont nous voulons qu’elles soient et dont nous sommes censés nous comporter. L’« être » porte sur les faits, le « devoir-être » sur les valeurs. Les animaux qui vivent en fonction d’un code prescriptif, sont passés de l’« être » au « devoir-être », […] » (p.224, éditions LLL — 2010). Nous sommes, nous humains, ces animaux-ci. Puisqu’il n’y a qu’un monde (qu’on nous prouve donc le contraire…), il ne peut y avoir qu’une seule éthique à son égard. Une éthique de la résistance à toute tentative de domination, une éthique de résilience, celle de lutter d’abord et avant tout contre soi-même lorsqu’on agit contre autrui, une éthique en lutte contre l’ignorance mais aussi l’orgueil métaphysique ou la prétentieuse idée anthropique que le monde est mauvais par essence au prétexte qu’il comporte des souffrances. Une éthique enfin, en butte à refonder un cosmopolitisme non spéciste et humble face au doute (scientifique, intellectuel, de conscience) qui s’impose quand nous ne sommes qu’aux balbutiements de cette découverte endontologique qu’est justement, précisément, cette notion même.
   C’est pourquoi nous affirmons la nécessité d’une géopolitique antispéciste et biophile, en vertu, avec Hans Jonas, que toute vie revendique de vivre et peut-être est-ce là un droit qu’il faut respecter[23]. Enfin, le seul postulat que la souffrance est un malheur et la nature un champ de bataille, nous semble être insuffisant pour s’engager auprès de la mouvance RWAS. Engeance économico-libérale qui, par jusqu’au-boutisme de ses prémices théoriques, en vient à produire 1) des propositions de pseudo-solutions contrintuitives et probablement contreproductives, dangereuses à bien des égards et 2) un sac de nœuds pseudo-intellectuel nuisant gravement à la santé du mouvement de libération animale et celle de ces militants. Ceci tout en tendant le bâton pour se faire battre aux contempteurs des animaux que, même sans cela, nous aurons bien du mal — et cela prendra un temps fort long — à convaincre que nos vies peuvent être vécues autrement. Dans l’ultime partie (VIII) à venir de cet exercice, nous reviendrons plus avant sur la « pensée RWAS » et ce qu’on peut qualifier en quelque sorte de « dérives sectaires », voire d’intellectualisme médusant et intégriste, technophile et biophobe ; et pour tout dire : ayant principalement partie liée par conséquent à la pensée capitalistique néolibérale. Pour ce faire, nous finirons notre exposé avec certains des auteurs nous ayant aidé à formuler notre propos jusqu’alors, et nous reviendrons sur le numéro 40 des Cahiers antispécistes paru en 2018, ainsi que sur la réponse pertinente d’Estiva Reus (numéro 41 des C. A.) quant à ce qu’on peut bien appeler également de « très mauvaise science-fiction ».

 

 

 M.

 

Œuvre de l’artiste Jun Takita : Light only light

 

(partie VIII)

— ΒΙΓΚΑΝΟΣΟΦΙΑ —

 

 

   [1] Voir plus en détails ici : https://blog.mondediplo.net/pleurnicher-le-vivant
   [2] Dans le livre éponyme, l’auteur écrit, p.61, à propos du fait que le capitalisme rend les gens indifférents : « Il n’y a pas ici échec ou résistance au système, l’apathie n’est pas un défaut de socialisation mais une nouvelle socialisation souple et « économique », une crispation nécessaire au fonctionnement du capitalisme moderne en tant que système expérimental accéléré et systématique. » (1983 — Folio essais, 1989).
   [3] C’est dans Les mots et les choses que le philosophe dit que cet homosémantisme « rassemble tous les signes, et les comblent d’une ressemblance qui ne cesse de proliférer. », p.63 (Tel Gallimard — 1990).
   [4] Et voir, ibid., p.273, à la suite du travail de Karl Marx : « […] avec le temps, le produit du travail s’accumule, échappant sans répit à ceux qui l’accomplissent : ceux-ci produisent infiniment plus que cette part de la valeur qui leur revient sous forme de salaire, et donnent ainsi au capital la possibilité d’acheter à nouveau du travail. Ainsi croît sans cesse le nombre de ceux que l’Histoire maintient aux limites de leurs conditions d’existence ; et par là même ces conditions ne cessent de devenir plus précaires et d’approcher de ce qui rendra l’existence elle-même impossible ; l’accumulation du capital, la croissance des entreprise et de leur capacité, la pression constante sur les salaires, l’excès de la production, rétrécissent le marché du travail, diminuant sa rétribution et augmentant le chômage. »
   [5] On appréciera la fine analyse du mouvement animaliste que propose Estiva Reus dans cette vidéo. Où l’on voit que sous couvert d’un langage continu, presque devenu sacré en tant que tel dans le mouvement dirons-nous, son sémantisme a connu une variabilité de géométrie assez remarquable. In fine, sous couvert de libération animale, le noyau dur de l’antispécisme français ne propose plus ni tout à fait la même pensée, ni le même but, ni la même démarche pour y parvenir. Voir De la dénonciation de la végéphobie à la dévalorisation du vég*isme (https://www.youtube.com/watch?v=Pbycx3DY-pc).
   [6] Informations prises sur Google à la date du 4.01.2022.
   [7] A ce sujet la vidéo de Fabien Truffer lors des Estivales de la question animale 2021 : https://www.youtube.com/watch?v=i-4LwQUcEIQ
   [8] Pour en savoir plus : https://www.referendumpourlesanimaux.fr/
   [9] Pour en savoir plus : https://www.agri79.fr/xavier-niel-defend-le-rip-animaux-mais-na-pas-de-probleme-avec-lelevage, et https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/fichage-licenciements-abusifs-repression-syndicale-l-envers-du-systeme-free-7783299932
   [10] Pour rappel : initialement le courant de pensée anglo-saxon RWAS est l’acronyme pour Reducing Wild Animal Suffering (réduire la souffrance des animaux sauvages). La question est ancienne qui intéressa de prime abord les théologiens puis les scientifiques, et les philosophes. Elle est assez mise en exergue par les intellectuels antispécistes, même si elle mène irrémédiablement à une complète aporie, sans compter les énormes malentendus qu’elle participe à faire perdurer entre les animalistes et leurs contradicteurs, au détriment des animaux domestiques et de rente durant tout ce temps, eux qui sont les premières victimes du spécisme traditionnel puis industriel, sans pour autant parvenir à quoi que ce soit de réalisable, souhaitable ou non, pour les animaux sauvages. En supplément, voir cette page :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Souffrance_chez_les_animaux_sauvages
   [11] Voir p.17 in Réenchanter le monde. La valeur esprit contre le populisme. Champs essais — 2008.
   [12] Ibid., p.41.
   [13] Céline Lafontaine exprime alors clairement dans son ouvrage que « […] le nouveau matérialisme participe d’une redéfinition de l’être humain et de ses frontières, dans la mesure où il propose une conception désanthropologisée de la vie sociale dans laquelle les non-humains occupent un rôle central. » (op. cit. p.27)
   [14] Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant, p.24 (Seuil — 2021).
   [15] Par exemple, le numéro 40 dans Cahiers antispécistes consacré à la question « Réduire la souffrance des animaux sauvages » affirme avec l’auteur Jacy Reese qu’à propos des maladies, des blessures, de la faim, etc, les animaux sauvages souffrent, et qu’en conséquence « nous devrions les aider ». Page 5 de ce numéro des C. A., J. Reese explique : « De nos jours, la plupart des gens ne côtoient guère la nature sauvage, ce qui favorise les perceptions romantiques de celle-ci. » « […] bon nombre d’animaux sauvages endurent sans cesse la faim, les blessures et les maladies. ». Jusque là tout le monde sera d’accord. Mais les auteurs RWAS ont commencé depuis longtemps à tirer des conclusions que la plupart du grand public trouverait très probablement très ahurissantes.
   [16] Ibid., p.25.
   [17] Voir le très bon ouvrage de l’auteur.e suisse publiant sous le « nom/pseudo » de p. m., Voisinages & Communs, p.34 (L’éclat — 2016).
   [18] On réaffirme ici en passant qu’il s’agit pour nous des êtres sentients et non des spores, des champignons ou des tulipes, etc. Les êtres sentients, phénoménologiquement parlant, on un dasein spécifique (dans tous les sens de ce terme).
   [19] Ce que font la plus part du temps les réactionnaires fascisant et les prophètes d’un progressisme myope.
   [20] Dans le très bon livre universitaire L’animal et l’homme. Un thème, trois œuvres, Philippe Zard nous rappelle ainsi, d’après Homo Sacer d’Agamben : « Cette zone d’indistinction, Agamben, reprenant une notion médiévale, l’appelle le ban, terme qui désigne « aussi bien l’exclusion de la communauté que le commandement de l’enseigne ou du souverain ». Le ban est cet espace, réel ou symbolique, dans lequel est rejeté l’homo sacer, et qui manifeste, par son étendue, la puissance souveraine de l’exclusion. » (pp.248, Belin éducation — 2004).
    [21] In La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Tel Gallimard — 1989 (p.28).
   [22] Ibid., p.297.
   [23] Evolution et liberté, p.87 (Rivages — 2005).

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