N°67 — UN EXIL À GUERNESEY POUR JERSEY — QUELQUES MOTS SUR « VACHE À LAIT » D’ÉLISE DESAULNIERS

UN EXIL À GUERNESEY POUR JERSEY — SUR « VACHE À LAIT » D’ÉLISE DESAULNIERS

 

« Ainsi peuvent être simultanément engendrés, les mythes eux-mêmes par l’esprit qui les cause, et par les mythes, une image du monde déjà inscrite dans l’architecture de l’esprit. […] La pensée mythique n’accepte la nature qu’à condition de pouvoir la répéter. »
pp-346-347 in Le cru et le cuit, Claude Lévi-Strauss

 

« La souffrance des vaches n’est pas que physique. Elle est aussi — surtout — émotive. Chaque année la vache met au monde un petit qu’on lui arrache dès la naissance. Dans la nature les veaux tètent leur mère durant six à neuf mois, se sevrant progressivement ; les femelles restent en général avec leur mère durant toute leur vie, et les mâles durant une année, après quoi ils quittent le troupeau. »
Élise Desaulniers, Vache à lait, p.104

 

« Vous ne serez jamais, et dans aucune circonstance,
tout à fait malheureux si vous êtes bon envers les animaux. »
Victor Hugo

 

vache-a-lait-desaulniers-elise   Voici un court ouvrage qu’on peut se permettre de dévorer puisqu’il est vegan, bien qu’il faille avouer que toutes les bouchées de ce livre de résistance ne sont pas sans laisser un arrière-goût spécial, quelque chose de spécieux — celui du spécisme, l’aliment principal qu’il faut avaler —, un goût d’amertume et de tristesse, des larmes qu’on ravale en songeant au sort malheureux des « vaches à lait. » Voyez-vous la différence de ton quand l’auteure, Élise Desaulniers, qu’on avait jusqu’ici lue que dans sa préface à La politique sexuelle de la viande de C. J. Adams ou sur son blog, utilise l’expression de contre-histoire avec la philosophaillerie masculine démago qu’on nous sert comme rata à l’ordinaire ? « Après tout ce que j’ai compris sur le lait, écrit Élise Desaulniers, je me permets d’opposer une contre-histoire aux mythes racontés par l’industrie. » (p.22 in Vache à lait ; c’est nous qui soulignons) Vous avez bien lu : Élise Desaulniers se permet, autrement dit elle ose sortir du silence et quelque part s’en excuse, elle va vous bousculer un peu. C’est qu’en même temps comment rester mutique après ses découvertes au sujet de cette industrie impure qu’est celle du laid ? Quoi ! une faute… pardon : du lait.

   Vache à lait — Dix mythes sur l’industrie laitière sort cette année à l’instant en France trois ans après sa parution au Québec (2013). Ne nous demandez pas pourquoi traduire le français québécois au français français c’est si long. Enfin, sous les chemins pavés bien intentionnés des laiteries, on trouve fort heureusement La Plage (éditions) pour publier chez nous cet ouvrage qu’on classera aux côtés de Voir son steak comme un animal mort de Martin Gibert ou de celui de Renan Larue — excellent aussi, lu avant qu’on se mette à bloguer […] — Le végétarisme et ses ennemis. On a de la chance d’avoir une si belle véganothèque. Oui, bon…, on s’en passerait bien dans un monde sans cruauté animale, mais voilà : faut encore qu’on supporte poliment celles et ceux qui, bien (qu’)informés, nous avertissent qu’à la fin ça va quoi, chacun ses choix quand même, c’est pas facile. Pauvres chéris.
   Quelques mots cette fois-ci, pour vous dire avoir fort apprécié la discrétion — la pudeur — d’Élise qui a grandi dans un petit village de Lanaudière, dans la province du Québec, au Canada[1]. Là-bas tout le monde se connaissait bien, on dirait un de ces feuilletons nord-américains avec de grands espaces, la Nature, l’esprit communautaire, ça fleure bon le rythme des saisons, il y a aussi le livreur de lait et — Arg ! ok ça va plus. Élise vient de se rendre compte du mensonge énorme dans lequel elle a vécue, et cru. Ok, éteignez vos caméras les mecs, on continue en off. Ou plutôt, à présent c’est Desaulniers qui tourne.
veau-maltraitance   On ne va pas vous raconter tout le bouquin, faites comme nous et lisez-le, il est bien. Pour les véganes aguerris on trouve toujours quelques bricoles qu’on ne savait pas, des réjouissances cela va sans dire […], et c’est une source de connaissances (des révélations) non négligeable à la croissance morale de votre entourage qui rechigne encore à ficher la paix aux bêtes. Non mais : comment, quand on y pense, qu’« en fait, à l’échelle de la planète, à peine 25% de la population possède la persistance de la lactase. » (p.25), autrement dit supporte à peu près le lait ? Normalement une fois sevrés, ciao, finito, a pu biberon les gars, et c’est pour tout le monde pareil. Eh bien non. En si peu de temps depuis la domestication, les mutants qui digèrent le lait (qui plus est d’autres espèces, mais pas n’importe lesquelles hein), en ont fait une industrie absolument dominante, allant même jusqu’à nous faire croire que tout est normal, qu’ainsi tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’était p’t’être ça la signification de la grosse bulle blanche dans The Prisonner avec Patrick Mc Goohan ?! Une grosse goutte de lait qui vous possède…the-prisoner-ep-wobble
   Bref, E. Desaulniers le dit bien : parler de nos jours d’« intolérance au lactose » c’est une supercherie qui ne peut se produire que par un biais culturel important[2]. N’oublions pas que « les veaux semblent avoir besoin de presque quatre fois de plus de protéines et de calcium que les bébés humains. Ce n’est pas très surprenant : un veau double son poids de naissance en quarante-sept jours alors qu’un enfant y met environ six-mois. » (p.29) Est-ce que quelqu’un par hasard, voudrait voir son marmot doubler de poids en un mois et demi ? Non ; bah alors, donnez-leur autre chose à manger que ça sachant qu’[…] une vache donne « naturellement » 7 kg de lait par jour, [et qu’] elle en produit 27 dans les conditions actuelles[3]. Eh oui, grâce au génie génétique, on a Environpig© et nos vaches produisent deux fois plus de lait que dans les années 1960 après une vie de vache [qui] est pour l’essentiel une succession d’inséminations et de mises bas[4].lait-souffrance
« Il y a plus de souffrance dans un verre de lait ou dans un cornet de crème glacée que dans un morceau de steak. » Gary L. Francione
elise-desaulniers-cow   Claude Lévi-Strauss, le père du structuralisme et grand intellectuel humaniste qui n’aura eu le temps ou le déclic que de se faire entendre quelque peu comme écologue, a donc écrit que la pensée mythique n’accepte la nature qu’à condition de pouvoir la répéter. Remplacez nature par êtres vivants et la répétition devient réification. Quand on pense à tous ces animaux sacrifiés pour quelque chose de totalement inutile comme le lait, à l’instar des autres produits animaux, mais pour lequel nombreux sont ceux qui y préfèrent à l’éthique en faire tout un fromage et conserver leurs « valeurs » d’enfance erronées, on a ce sentiment nauséeux qui nous vient — celui d’un gouffre ou d’une condamnation à la Sisyphe infligée à ces personnes non-humaines pourtant si douces et dont l’apparente placidité n’est que noblesse d’esprit. Nous vient aussi, par compassion et impression de faiblesse devant le gigantisme de cette absurdité, l’envie de pleurer comme un veau. Nous remercions l’auteure pour l’emploi du terme de mythe(s) qui s’avère tout à fait approprié. Et décidément, s’il y a des mythes fondateurs inoffensifs, il faut se débarrasser de ceux qui (se) fondent sur la mort.
  Vous apprendrez encore beaucoup d’autres choses en lisant ce livre aussi passionnant que concis. Normand Baillargeon, l’essayiste qui a préfacé l’ouvrage a parfaitement raison. Élise Desaulniers est quelqu’un qui participe autant que possible à sa façon à ce qu’advienne — pour la libération animale — un point de bascule moral. Ce jour sera celui où toutes les Jersey trouveront une Terre d’exil et d’asile comme Hugo séjourna à Guernesey. Quand ce jour-là sera arrivé, nous nous tournerons vers le Québec et nous chanterons quelque chose comme It’s a perfect day, Elise.

 

M.

 

Connaissez-vous le blog éthique d’Élise Desaulniers : Penser avant d’ouvrir la bouche ?

la-plage

 

   [1] Vache à lait (…), p.23
   [2] Ibid., p.27.
   [3] Ibid., p.103. On aurait bien mis aussi donne entre guillemets.
   [4] Ibid., p.102.
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2 réflexions sur “N°67 — UN EXIL À GUERNESEY POUR JERSEY — QUELQUES MOTS SUR « VACHE À LAIT » D’ÉLISE DESAULNIERS

  1. J’adorais le fromage, mais dès que j’ai pris conscience de ce qu’il y avait derrière, j’y ai renoncé du jour au lendemain ! J’avais déjà envie de lire ce livre, mais merci pour le lien vers son blog que je m’en vais consulter 🙂

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