À LA (RE)DÉCOUVERTE DE L’ANTISPECISME — AUTOUR DE L’ESSAI « LIBÉRATION ANIMALE ET VÉGÉTARISATION DU MONDE» DE CATHERINE-MARIE DUBREUIL — DÉAMBULATIONS HISTORIQUES, ÉTHIQUES ET POLITIQUES POUR LES ANIMAUX

(RE)DÉCOUVERTE DE L’ANTISPECISME — « LIBÉRATION ANIMALE ET VÉGÉTARISATION DU MONDE» DE C.-M. DUBREUIL — DÉAMBULATIONS HISTORIQUES, ÉTHIQUES ET POLITIQUES POUR LES ANIMAUX

 

 

 

   Au hasard de recherches quant aux publications ayant trait aux animaux dans les sciences ou la philosophie, il arrive qu’on trouve quelque ouvrage dont on sait tout de suite qu’il finira immanquablement dans sa bibliothèque. Ce fut le cas pour Libération animale et végétarisation du monde sous-titré Ethnologie de l’antispécisme français, écrit par Catherine-Marie Dubreuil. Inutile de s’éterniser sur l’attrait qu’un tel essai a pu susciter. Avec un titre pareil c’était la promesse d’en savoir plus sur l’antispécisme au cœur de notre véganisme, celle d’en connaître l’histoire complète de ces acteurs et actrices et son évolution. D’ailleurs la quatrième de couverture se présente ainsi :
liberation-animale-atispecisme   « Qui sont les antispécistes ? Que veulent-ils ? Pourquoi ? L’antispécisme est un militantisme original, développé en France depuis 1985, remettant en question radicalement notre rapport aux animaux et à la nature. Fondée sur le principe que tout être vivant doué de sensibilité doit pouvoir vivre sans être soumis arbitrairement à la souffrance et à la mort par d’autres êtres vivants, cette pensée en action s’inscrit dans le cadre plus vaste de la lutte contre toutes formes de domination et de prédation. »

 

   Ce livre tombait à pic pour mieux comprendre certains aspects du milieu animalitaire qu’animent aujourd’hui les gens de la protection des animaux, les végétariens, les antispécistes, les véganes, etc. où l’on constate souvent des différences de points de vues importantes, si ce n’est des dissensions dues à des incompréhensions ou des attitudes catégoriques exclusives. Grâce à l’essai de C.-M. Dubreuil, on en apprend sur soi en tant qu’antispéciste du début du XXIème siècle, et aussi sur le mouvement quant à ses membres actifs, mais plus encore en termes de mouvance, autrement dit en tant que « système » quasi vivant en soi et qui échappe pour partie à la volonté de ses membres en devenant un processus autonome (historial), fluctuant, tout comme un corps vaque en ignorant le travail de ses propres cellules. Cela revient à pointer l’inexorabilité de l’avancée de l’« animalisme » (ou éthique animale) comme modalité naturelle au sein du développement culturel, et plus encore à dénoncer dans le même temps toute tentative égoïque de représentation personnelle du mouvement qui, faut-il le rappeler en dernière instance, existe pour les animaux.
   C’est qu’on ne doit jamais oublier que si les animaux n’ont que faire d’avoir des droits dans nos lois parce qu’ils veulent simplement vivre, ils n’ont que faire assurément des clivages humains dans la cause. Puisque inutiles, les divisions n’auront qu’un intérêt par leurs formes au travers des luttes spécifiques (être sur tous les fronts) quand sur le fond (l’ontologie des étant-vivants) elles ne sauraient qu’être des objets à retardement pour l’avènement de la fin du spécisme et l’existence d’une véritable justice éthique biopolitique, bref : un nouveau paradigme terrestre. Nous formulons ici à la fois un compte-rendu avec notre propre grille de lecture ainsi qu’essayons la double esquisse d’une critique et d’un criticisme des conclusions de C.M. D. et du mouvement tel que nous le percevons aujourd’hui dans sa tentative de déploiement politique au sein des institutions officielles afin de commencer de comprendre la criticalité même de l’antispécisme et de la zoopolitique en général telle qu’ils évoluent.
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   On reviendra à la fin de l’article sur la préface mi-figue mi-raisin de Sergio Dalla Bernardina[1] à Libération animale et végétarisation du monde pour rentrer de suite vraiment dans le vif du sujet. L’auteure elle, affirme qu’après de longues années d’observations du milieu antispéciste, son étude s’avère proposer un ensemble de textes et un contexte qui dépassent le cadre de la question animale[2]. En effet, de nos jours la situation initiale a bien changé et il n’est pas rare ni même plus surprenant de voir des philosophes antispécistes et militants, ni que les antispécistes soient reçus au « banquet académique »[3]. Il y aurait, par-delà ou en-deçà la lutte pour la fin de la prédation, de formidables enjeux de pouvoir qu’a pu observer notre ethnologue, enjeux individuels hors-cadre des préoccupations de base de l’antispécisme et de son sens originel d’ailleurs. Sans aucun doute cela est-il plus spécifiquement humain qu’antispéciste, que l’intensité de luisance des biopouvoirs en fasse papillonner certains. « Pouvoir du monde académique, que l’intelligentsia antispéciste cherche à rejoindre en mélangeant les codes. » écrit Dubreuil (p.14) qui y verra au final l’expression de quelque pathos psychosocial[4] — fort discutable.

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— Antispécisme origines —
   Sans doute comme nous un certain nombre des jeunes antispécistes ignorent-ils d’où ils viennent. Certainement pas d’Antispécie (comme aime appeler C.-M. D. ce mouvement comme s’il rimait avec utopie, et ce avec toute l’ambiguïté sous-entendue). Par jeunes on entend les moins de 25 ans et les autres qui adhèrent à l’antispécisme depuis assez peu de temps, pas assez pour en connaître les origines exactes. Les aléas de la vie sont tels qu’on oublie souvent de regarder d’où l’on vient, où comment est apparu, s’est formé notre milieu d’élection.
   Dans les faits, la pensée antispéciste a vu progressivement le jour dans le milieu punk des années 1980, où des groupes chantaient l’antifascisme mais aussi dénonçaient l’exploitation des animaux. Le mouvement est donc originellement lié à la pensée libertaire, anarchiste, « antisociale ». Dans le même temps, fortement inspirés par le courant animaliste anglo-saxon, les jeunes antispécistes français d’alors se démarquent par leur volonté d’intellectualiser plus avant leur démarche. Ils s’inscrivent dans une tradition frondeuse, ouvrière, et artistique[5] située dans le quartier de La Croix-Rousse à Lyon, célèbre pour sa révolte des canuts écrasée, notamment, en 1834 par le chef d’État-major de la 7ème division Jacques Aupick — beau-père d’un jeune Charles Baudelaire alors âgé de 13 ans. Le soulèvement des travailleurs pauvres restera gravé dans la mémoire du poète des Fleurs du Mal toute sa vie durant à le faire fantasmer avoir le sang chaud et l’âpreté au coup de feu. Enfin souvenons-nous qu’une des ultimes bravades de Baudelaire était de réclamer tout haut dans les troquets qu’on lui serve de la viande rouge et très saignante : dans ses excès de provocation le poète maudit en appelait à la nourriture cadavérique comme suprême ignominie pour choquer ! Un siècle et demi plus tard, le quartier de La Croix Rousse est toujours un haut lieu fécond pour les expérimentations alternatives[6]. C’est dans ce vivier anarchiste, punk, alternatif, dans « les squats » (p.42) que va naître l’antispécisme qui va être concrétisé en les personnes de deux fondateurs du mouvement. Dans le cadre ethnologique Catherine-Marie Dubreuil les appelle Paul et Pierre. L’un a fait des très brillantes études puis « entre en dissidence. » au lieu de faire une carrière orthodoxe (p.34) attendue, quand l’autre, plus jeune, fait sécession rapidement avec le système établi, il est en rébellion et entre tôt en militantisme. Ensemble ils vont édifier les bases de l’antispécisme français et mettre en avant la « libération-défense des animaux » sans toutefois afficher d’empathie particulière pour eux, cette sensibilité-là étant « dans les années 80-90 […] mal vue chez les antispécistes » (p.38), un témoignage d’époque affirme que « c’est même un sujet de plaisanterie » (ibid.).

 

— Cahiers antispécistes et essor du mouvement —
   Avant d’être repris et développé dans Animal Liberation par Peter Singer (1975), le spécisme a été théorisé, décrit, par Richard D. Ryder dans son ouvrage Victims of science au tout début des années 1970. Cette description précise alors inédite qui est donnée pour être la « discrimination arbitraire selon l’espèce » est un moment particulièrement fondamental de l’éthique animale[7] nous dit Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, et il a raison. Ainsi, « le spécisme et le racisme (ainsi que le sexisme) négligent et sous-estiment les similarités entre celui qui discrimine et ceux qui sont discriminés, et ces deux formes de préjugés témoignent d’une indifférence égoïste et d’un mépris pour les intérêts et les souffrances des autres. » S’il est autre, l’autre est par conséquent en même temps un même. Il est lui aussi un être, un égal en tant que tel.
   Dans l’essai fourmillant d’archives de Catherine-Marie Dubreuil, on apprend que c’est en 1991 que les fameux Cahiers antispécistes (p.24) ont vu le jour, à la suite d’une brochure qui les précédait : « Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d’animaux ». Vers la fin des années 1990, les cahiers comptent environ 250 abonnés disséminés sur le territoire bien que surtout dans la moitié nord, lesquels sont pour l’essentiel des travailleurs sociaux, des étudiants, des retraités, des enseignants, des personnes avec une sensibilité culturelle libertaire, voire marxiste, disons très largement « de gauche ». Durant quelques années le mouvement antispéciste va rester assez enfermé dans un entre soi minoritaire parmi les groupes alternatifs. Peu à peu il se détache de l’anarchisme qui ne le comprend pas toujours, pour développer sa propre rhétorique abolitionniste et égalitaire et commence de prendre confiance en soi, d’attirer plus de monde, et surtout de passer à autre chose que les rencontres dans les squats pour s’affirmer, comme par exemple avec la journée mémorable du 9 mai 1998 (p.25), date où les antispécistes se sont réunis à Strasbourg pour rallier à vélo le centre d’Holzheim qui retient prisonniers 3000 primates destinés à la vivisection. À la lecture de Dubreuil les événements revêtent tantôt une gravité cérémonieuse et tantôt frisent le grotesque. Déjà, quoi qu’on devine de la sympathie chez l’ethnologue pour les sujets « ethniques » observés, une forme de douce condescendance transparaît dans la présentation des faits. Les antispécistes de la fin des années 1990 sont un groupuscule peu enclin à montrer sa sensibilité, y préférant le débat et la recherche d’informations scientifiques, philosophiques, pour étayer leur discours, aussi lorsqu’ils adoptent symboliquement ensemble une posture de deuil la police, mais aussi C.-M. D. sont plutôt décontenancés et amusés.
ca17   Ils ont réussi — les fondateurs du mouvement — à « […] prendre en main leur vie au lieu de s’engager dans les voies prévisibles quasiment tracées par leur milieu social et leurs études. » (p.25), c’était leur souhait. Le paradigme antispéciste s’avère au premier chef construit sur l’injonction de ne pas manger de viande[8]. En cela, il sert de principe premier — précepte — à son prolongement social dans la vie (c’est nous qui concluons) qu’est le véganisme[9]. « Le véganisme, fréquent dans les milieux alternatifs en général, dépasse l’antispécisme. C’est un signe de rébellion contre les valeurs dominantes de la société ambiante. C’est souvent le signe d’une rupture majeure avec l’emprise familiale et avec toute forme d’autorité en général, c’est une façon de se prendre en main. » (p.52) On verra plus bas comment Dubreuil escompte « diagnostiquer » le véganisme… L’auteure confirme auprès de son lectorat qui ne serait ni antispéciste ni végane combien il n’est pas évident pour les précurseurs antispécistes durant près de trente ans d’être ceci ou cela en famille, avec des amis ou même au travail. Beaucoup pendant longtemps ont caché autant que faire se peut soit leur appartenance au mouvement, ou leur régime alimentaire, soit a minima les raisons de leur végéta*isme. Souvent ils ou elles sont végétaliens chez eux et végétariens dehors. « […] il n’est pas toujours facile de leur expliquer les raisons de ce nouveau régime. » explique C.-M. Dubreuil page 52, parce qu’en général autrui supporte mal une prise de position qui, s’expliquant en détail, s’avère nécessairement un tantinet culpabilisante même quand on y met les formes. Il y a un gros risque de stigmatisation (cf. p.53) excluant fortement des relations sociales standards. Toutefois, l’antispéciste tend vers divers degrés de connaissances et d’expertises vers lesquels il aime aller naturellement mais aussi parce que les autres l’y poussent pensant l’acculer dans les sables mouvants sans retour de ses retranchements. Il est devenu au fil du temps […] un connaisseur parfois mieux informé en diététique que la plupart de ces concitoyens, qui n’interrogent pas le bien-fondé de leur culture culinaire, puisque c’est celle de la société, celle qu’ils ont toujours connue[10]. C’est vrai qu’à un végéta*ien l’on demande systématiquement comment fait-on pour les protéines, tandis que personne ne remet d’ordinaire ce qu’il consomme en question sur le plan de sa santé — les carencés ne sont pas ceux qu’on croit. Enfin, la différence majeure avec le véganisme des origines (les années 1940) comme comportement social, c’est la notion libertaire et politisant implicite à l’antispécisme. En effet, écrit l’ethnologue, les antispécistes sont ceux qui vont le plus loin dans la voie de la défense des animaux en France, puisqu’en plus du refus pur et simple de profiter de l’exploitation animale, […] il s’agit d’une lutte pour l’abolition de la division du monde entre dominés et dominants et pour la liberté des êtres vivants[11]. Une lutte qui s’est distinguée de l’ensemble des luttes antifascistes en général jusqu’à acquérir une singularité toute particulière, notamment dans ses quêtes et expressions intellectuelles.

 

— Antispécisme et Anarchisme —
   Bien qu’issu de la vie anarchiste lyonnaise de la fin des trente glorieuses essentiellement, l’antispécisme s’en est progressivement détaché. Ce n’est pas que ce courant renie ses origines. En réalité nombre d’anarchistes d’alors ne veulent pas entendre qu’il faut arrêter de manger de la viande. Cette différence s’explique par le fait que pour ces derniers le combat pour les animaux n’est tout bonnement pas celui des hommes. Mais alors qui sinon les hommes qui exploitent les animaux pourraient donc les défendre ? D’autant plus que l’antispécisme désire depuis le début intégrer sa cause aux luttes contre toutes les formes de dominations, d’exploitation, d’apartheid. Le ségrégationnisme n’a tout simplement pas lieu d’être. L’antispécisme veut porter un regard ouvert et lucide sur toutes les oppressions pour les combattre. Par exemple dans le cas des animaux dits domestiques, les partisans antispécistes diront que le mieux est de ne pas en avoir — avoir c’est, en quelque sorte, posséder. Par là ils restent en accord avec Proudhon ou Reclus. Pour eux « c’est l’idée de liberté, sans implication, qui leur plait, pas la responsabilité d’avoir un être dont il faut s’occuper régulièrement. » (p.82) Dans le même temps ne pas vivre avec un animal domestique ne signifie pas qu’on est détaché de la souffrance animale. Bien au contraire c’est s’assurer de ne pas en produire même par accident. Et cela n’élude pas la question de ce qu’on doit faire pour aider les animaux vivants maintenant et qui, possiblement, souffrent.
   À la même époque existe la Fondation droit animal éthique et science qui écrit la fameuse Déclaration des droits des animaux. Georges Chapoutier, l’un de ses instigateurs, se situent dans une pensée « éco-animalitaire » (cf. p.69) que contestent les antispécistes. Ils considèrent que ces résolutions, pourtant pleinement axées pour la défense des animaux, ne vont pas assez loin et qu’elles ne s’inquiètent que du « bénéfice éthique que l’homme pourrait en tirer. » Ce qui compte à leurs yeux c’est que les animaux soient traités totalement comme « les êtres indépendants et sensibles qu’ils sont. » (p.78). Voilà qui est l’unique critère de la théorie antispéciste[12]. Cette singularité est à la fois le fer de lance antispéciste et son talon d’Achille en des temps où s’épanouie l’économie libérale d’un individualisme superficiel bien loin de celui, libérateur, revendiqué par le mouvement. En définitive le slogan « Ni dieu ni maître » de l’anarchisme colle tout à fait à la pensée antipéciste puisqu’elle doit se décliner pour les humains et pour les non-humains.
   De manière générale, ou plutôt pour mieux dire, centrale, toute possibilité de libération de la personne (animale, humaine) est bonne à réaliser pour la pensée antispéciste. Proche de l’anarchisme tout en en devenant une branche spécifique et spécialisée, l’antispécisme étend au maximum l’antifascisme en accueillant dans les luttes contre le racisme, le sexisme, l’homophobie ou le genrisme, les espèces quelles qu’elles soient afin qu’elles puissent dans l’égalité avec quiconque jouir de la vie qu’elles ont à vivre. Catherine-Marie Dubreuil précise qu’en ce sens l’antispécisme s’inscrit dans une longue tradition de progrès social de gauche, au point que la défense du vivant signifie la défense du vivre bien. Autrement dit si une vie se trouve réduite à une survie qui ne soit plus emplie que de souffrance morale et/ ou psychique, sans possibilité de rémission, alors on préférera appliquer l’euthanasie pour abréger la souffrance. Comme dit ailleurs déjà, on voit bien que les humains administrent l’euthanasie aux animaux quand il n’y a plus rien à faire tandis que dans le cas des humains la conscience publique est beaucoup plus partagée, c’est-à-dire que demeurent des tabous culturels très importants et qui suscitent la controverse. « Être maître de sa propre vie et de sa propre mort, voilà qui s’accorde d’avantage avec la pensée antispéciste. » (p.139)veganarchist
   Comme pour l’anarchisme, l’antispécisme se retrouve remisé dans les idéaux extrémistes parce qu’il remet beaucoup trop en question les pratiques sociales usuelles et bousculent des habitudes que beaucoup n’admettent pas devoir changer. Depuis longtemps les adversaires de l’antispécisme préfèrent accabler ceux qui les empêchent de tourner en rond avec des arguments pseudo-historiques de l’ordre de la mauvaise foi et du mythe au lieu de travailler eux-mêmes à démystifier (déconstruire) habitus et illusio qui leur sont propres. Ainsi s’aperçoit-on que les groupes humains (ethnies au sens global) s’opposent en vertu de représentations symbolico-pratiques qui sont toutes des émanations du réel pur (real). Toute la question revient à savoir, comme on l’a développé par ailleurs au sujet de la biopolitique dans l’ontologie (veganosophia), comment on se situe par rapport au plan d’immanence (pour reprendre un terme deleuzien) du vivant, lequel n’a d’exis qu’au travers des étant-vivants chaque fois parfaitement individués (corps finis et sensibles) et interdépendants les uns des autres. Ce sont bien des cadres normatifs prédéfinis qui déterminent la façon qu’on a de penser les êtres et les choses du monde qui nous entourent. Pierre Bourdieu explique dans Langage et pouvoir symbolique que les catégories selon lesquelles un groupe se pense et selon lesquelles il se représente sa propre réalité contribuent à la réalité de ce groupe[13]. Nous verrons plus tard que cela est intimement lié à la notion de criticalité concernant ce qu’on choisit ici d’appeler la mouvance, et comment cela nous ramène de facto à une notion de vie(s) qui dépasse largement le cadre du présent historique (humain). De la sorte on voit bien que toute la différence entre tel ou tel courant de pensée n’est pas le fonctionnel. En cela ils fonctionnent tous de manière identique. En revanche il y a une énorme différence dans leurs continuités respectives selon que l’un y trouve un intérêt ou que l’autre soit désintéressé. Il y a là l’économique et là l’éthique. Alors bien évidemment au quotidien, dans la pratique, la croyance et la conviction se confondent. On ne les discernera qu’à l’aune de l’observation factuelle (vérification, preuve, répétabilité). Le biopouvoir impersonnel (la vie en soi en ses activités) est subtilisé par des biopouvoirs construits de toutes pièces sur le symbolique (adventice). Le pouvoir symbolique, écrit Bourdieu, présuppose bien plutôt, comme une condition de son succès, que les individus qui y sont soumis croient la légitimité du pouvoir de ceux qui l’exercent[14]. Il faut donc, dans ce de quoi l’on traite ici, que les antispécistes soient persuadés de la possibilité de cessation de toute exploitation animale et humaine pour continuer dans un milieu majoritairement effrayé par le changement, y compris quand celui-ci lui serait en même temps profitable. Pour faire simple, disons qu’on est rarement mis en danger par des individus libres qui voient un sens à la vie et ne manquent de rien ; ou pour le dire autrement : la domination et l’oppression, et l’accaparement des énergies (biomasses transformées) du biopouvoir, sans partage, fabriquent les conditions de pauvreté et de tentatives de reprise du pouvoir, ou de conservation accrue et abusive de celui-ci. Pas étonnant qu’on voit les anti antispécistes les taxer à leur tour de fascisme, de nazisme, etc. On y reconnaît tout à fait l’attitude de René Descartes que Jacques Derrida dans L’Animal que donc je suis décrivait comme suit : « Il ne met pas en doute la ressemblance entre l’animal et l’homme mais le jugement ou l’opinion qu’elle induit. » Les automates, ça n’était juste qu’un parti pris dans le jeu des forces sociales d’alors (intérêt), de la mauvaise foi et du mensonge. Plus tard au prétexte erroné de préférer les animaux aux hommes, on accuse les antispécistes d’anti-humanisme, d’être des épigones d’Hitler parce qu’il aurait été, soi-disant, végétarien. Et, consciencieux de montrer leur bonne foi, d’être vraiment compris, les antispécistes français se sont lancés dans des recherches poussées comme le montre C.-M. Dubreuil. Les Cahiers antispécistes ont publié à ce sujet à la suite des travaux de l’historienne juive Roberta Kalechofsky pour prouver l’infondé d’un tel amalgame : « Après un examen minutieux des lois nazies, celle-ci révèle qu’ils n’ont jamais légiféré contre la vivisection, qu’ils ont largement pratiquée, à côté des expérimentations humaines : un texte de 1931 exige que toute expérience sur des êtres humains soit d’abord pratiquée sur des animaux. » (p.136) En 1940, quoi qu’on en dise encore à la fin du XXème siècle (cf. véganosophia : Luc Ferry) le Reich était loin des préoccupations d’Ignaz Bregenzer et son étude sur les rapports moraux et juridiques entre les humains et les animaux[15] de 1894 (Thier-ethik : darstellung der sittlichen und rechtlichen beziehungen zwischen mensch und their.) Encore tout récemment, on a pu déplorer l’emploi de cette triste juxtaposition dans Anarchisme et cause animale tome 2. Selon les auteurs l’irruption en Europe occidentale de la « libération animale » et du véganisme (inspirée par la pensée anglo-saxonne de P. Singer, T. Regan, M. C. Nussbaum ou C. J. Adams) n’est « ni coïncidence ni preuve de l’abrutissement des intellectuels latins et arabes » (cf. op cit. p.56) mais ils n’en donnent aucune explication. Au lieu de cela, ces derniers vont à l’encontre de l’éthique animale et tentent de la tourner en ridicule (notre article). On comprend mieux leur position à la lecture de Libération animale et végétarisation du monde avec, entre autres, le témoignage de Tom que l’ethnologue a rencontré entre 1997 et 1999. Il disait à l’époque : « […] les anar restent centrés sur l’homme avec un grand H ; ils font preuve d’un grand défoulement contre l’antispécisme. » (p.63)
   Pour autant, l’antispécisme a évolué sans renier sa filiation anarchiste. Il essaye d’être plus cohérant dans la pensée qui l’a vu naître, en déjouant la dissonance cognitive. Il recrée un nouveau rapport inédit au vivant et va très loin dans la réflexion, jusqu’à remettre également en question les fondements écologistes. « […] entre la filiation anarchiste, les références utilitariste et juridique, associées à la méfiance à l’égard des pratiques individualistes empiriques à l’égard des animaux familiers, les militants français ont forgé un style qui leur permet à la fois de se démarquer de la défense animale : ils ne veulent pas être considérés comme les partisans des animaux et de l’écologie : ils se déclarent antinaturalistes. » (p.89)

 

 

— Antispécisme = antinaturalisme ? —
   Nous sommes toujours dans la présentation de la situation antispéciste d’il y a entre trente et quinze ans. Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, la pensée antispéciste est allée très loin dans la réflexion concernant notre communauté de vie avec les animaux, tous les animaux.
   Catherine-Marie Dubreuil fait remarquer l’écart notable entre les écologistes et les antispécistes. Il est de notoriété publique que l’écologie, à la base, est une des formes classiques d’un humanisme revisité à la lumière des critiques de la technique (Heidegger, Adorno et Horkheimer, Jonas, Serres, N. Klein, etc.) sans toutefois remettre en question la « suprématie » de l’Homme sur l’Animal. L’antienne adamique qui consiste à penser que le Monde et toutes choses du monde sont faits pour l’Homme à la dent dure. Elle est parvenue, à l’époque charnière de la Renaissance aux Temps modernes, à transiter du mythe à la conviction pratique lorsque la superstition s’est changée en ésotérisme (alchimie) puis en sciences (cf. notre article pour Lucille Peget). Pour autant et jusqu’à il y a très peu de temps, l’écologie consistait en une prise de position contre la destruction de ce qu’on nomme « l’environnement » qui reste un concept empirique et pour tout dire principalement paysager. Pour l’auteure l’antispécisme se place en opposition à l’écologisme, car la position écologiste consiste à considérer que l’être humain n’a pas à intervenir car la nature est immuable, exemplaire […][16], tandis que pour les partisans de l’antispécisme il en va tout autrement. Ici il est donc question d’interventionnisme (voir cet article du site-blog The Plea Bargain) et il est extrêmement pertinent dans la pensée antispéciste pure de s’interroger si les souffrances existantes dans la Nature en-dehors des activités humaines doivent être contrôlées, c’est-à-dire endiguées. À la rigueur, on pourrait parler de néo-écologisme tant cette remise en cause nous incite à penser jusqu’au bout notre rapport à la Nature — dans la Nature in fine. C’est là que selon où l’on se situe dans la dialectique vis-à-vis du sens des mots ou concepts, on s’accordera à considérer, ou non, l’antispécisme comme une écologie nouvelle (une « nouvelle alliance » pour emprunter le terme à Stengers et Prigogine), ou bien ce que Dubreuil décrit sans moins d’équivoque ou de doute : un antinaturalisme, partant que : « De la même manière, en contestant farouchement la notion de nature, ce mouvement s’oppose à l’écologie, allant jusqu’à penser l’inimaginable : la possibilité de lutter contre la prédation. En réalité, il propose une autre voie influencée par la culture anarchiste dont il s’est émancipé, tout en étant en quête de reconnaissance politique. » (p.60)
   Le mot d’antinaturalisme est cependant d’emblée assez gênant en soi. Effectivement il confère à l’antispécisme un drôle de rôle, comme si on pouvait associer l’idée d’abolir toute souffrance à celle d’une négation de la Nature, un rejet de ce qu’elle est. C’est en réalité plus compliqué que cela. C’est sans aucun doute un des questionnements les plus ardus en termes de morale quant à la bioéthique. Selon C.-M. D. toujours, il apparaît que la négation rhétorique de l’idée de nature permet de théoriser contre la hiérarchisation des êtres ; c’est bien souvent au nom de la nature que l’humanité a inventé des systèmes de dominations qui jalonnent son histoire[17]. L’argument qu’elle relaye est pertinent. D’un autre côté, n’est-ce pas une autre forme de paternalisme de la part des humains que de se mêler des affaires des animaux à tous bouts de champs ? Préserver des espaces où l’humain ne mettrait plus jamais les pieds en se contentant de les observer de loin avec les outils technologiques qui sont les siens semble plus évident, plus simple aussi à mettre en place, plus respectueux de l’intégrité des espaces « sauvages », des espèces y vivant bref, évitant toute forme de domination-protectionnisme fusse-t-elle bienveillante. Mais au-delà de l’attitude condescendante habituelle dans l’écologisme à l’égard du vivant (Dubreuil parle de « stéréotypes cynégétiques » et « d’imaginaire écologiste ») ayant l’aspect d’un « regard indulgent sur prédation et souffrance » (p.93), les antispécistes avancent quelque chose de fondamental et il est vrai parfaitement cohérent avec leur idéal. Pierre explique très bien le fond de la pensée « antinaturaliste » quand l’ethnologue l’interroge à propos de cette « totale négation de l’hypothèse nature » quand il dit que l’important « ce n’est pas la vie, en général, abstraite et sacralisée, mais la vie des individus, concrète et sensible. » (ibid.)
   Il est difficile, même ontologiquement parlant, de ne pas « sacraliser » la Nature. À défaut de chercher un principe créateur, omnipotent, elle a toujours fasciné en tant que substrat primordial, deus sive natura chez Spinoza, « être éternel », hybride Dieu et Cosmos, parce que la Nature est le topos (lieu) ou s’exerce la graphie humaine, où les humains tirent de ces enseignements vivants, ou pour le dire comme Pierre Hadot dans tout enseignement (mathein) il y a une expérience (pathéin), ce qui explique vu la nature humaine qu’« Isis-Nature [soit] assimilée à Yahvé »[18]. La Mère-Nature a été un objet de culte à la Révolution française nous rappelle Hadot, et l’on voulait éduquer le peuple sur cette base. Encore aujourd’hui il est très difficile de ne pas mettre sur un piédestal la Nature dont nous sommes et à qui, chronologiquement, en somme nous devons tout. Nous lui devons la vie et la mort qui lui est contingente et qui est si contrariante. Encore faudrait-il lever les tabous et accepter au lieu de refouler, pour mieux en jouir.
   Plutôt en désaccord avec l’antispécisme qui alors semble établir une rupture franche avec la Nature, C.-M. D. convoque à ses côtés les très intéressants travaux de Claude Lévi-Strauss, Serge Moscovici, et Pierre Descola. Si la société occidentale se situe d’un côté d’une frontière qu’elle a créée de toutes pièces avec les sociétés primitives, animistes ou totémistes, force est constater chez les auteurs susnommés qu’entre Nature et Culture il y a plutôt « pensée de continuité » (p.100) en définitive. C’est tout à fait juste. Pourtant, à nos yeux, cela ne remet absolument pas en cause le bienfondé éthique de la remise en cause de la prédation[19] souhaitée par les antispécistes. D’un côté, on peut arguer avec Hans Jonas que le propre de la vie, et ce qui lui est sa valeur inestimable implicite, c’est justement qu’elle court le risque de se perdre, d’être perdue. La vie c’est, pour Jonas, le danger : « […] la condition fondamentale de ce privilège réside dans le fait paradoxal que, par un acte originel de séparation, la substance vivante s’est dégagée de l’intégration universelle des choses dans le tout de la nature pour se poser face au monde, introduisant ainsi, dans l’indifférente sécurité de la possession de l’existence de la tension entre « être et non-être ». » (Évolution et liberté, p.29, Rivages poche) Aussi nous voilà franchement pris entre deux feux. La vie possède la plus haute valeur qui existe en vertu qu’il faille accepter qu’elle puisse disparaître, voire qu’il faut accepter qu’elle disparaisse dans le principe même de son animation (kinè), autrement dit les personnes (animales, humaines) meurent un jour selon diverses modalités naturelles — de la vie.
   Aujourd’hui les choses ont quelque peu changées, même, et surtout, depuis la fin de l’enquête ethnologique de Catherine-Marie Dubreuil sur le mouvement antispéciste, puisqu’on assiste à un regroupement de notions, d’idéaux, de valeurs qui jusqu’alors avaient tendance à diverger. C’est probablement que l’urgence de la sauvegarde incite à plus de pragmatisme et moins d’idéalisme. La réalité pratique, matérielle, s’impose par la force des choses aux différends du passé et rassemble. Nous sommes à présent certains convaincus par les faits, que le véganisme comme mode de vie antispéciste appliqué est un écologisme. Malheureusement nous jouons une course contre la montre. En effet le système Terre-hominisation tend vers une entropie (εντροπία) fatidique. Autrement dit l’ordre naturel est disloqué par les activités humaines. Cette année on nous annonce que la date à laquelle la totalité des ressources que la planète peut renouveler en un an est le 8 août, et que par conséquent nous vivrons à crédit jusqu’au 31 décembre[20]. Dans ces circonstances le travail à accomplir est immense puisque planétaire. Avec humilité et opiniâtreté à la tâche, il faudra bon gré mal gré que les humains réinterprètent leur existence commune avec les animaux et le règne végétal dans le biotope sur la base d’une « ontologie qui se mue en philosophie du devenir »[21] comme l’appelle aussi Paul Antoine Miquel. Il y a, somme toute, peu à s’en faire pour la Vie avec un grand V. La Terre est un endroit favorable à son épanouissement et elle a les éons devant elle pour se refaire une santé après les atteintes des humains. Mais cette considération, pour vraie n’en est pas moins abstraite, tout comme l’est celle de la disparition des dinosaures. Qu’est-ce que cela change maintenant, et pour les êtres vivants pris chaque fois individuellement ? Si après le travail de Darwin Edgar Morin peut dire que la Vie fonctionne à l’inverse du second principe de la thermodynamique[22], il faut, dans l’optique d’un progrès bioéthique inhérent à notre propre progression sociétale, penser sérieusement à ce « devoir d’ingérence animalitaire » que discutent Dubreuil avec les antispécistes (p.103) On peut imaginer un entre-deux : ne rien faire et laisser être, sauf cas exceptionnels de catastrophes naturelles. Alors nous viendrions et prendrions en charge un maximum de vies, pour les sauver, leur éviter la souffrance. Saurions-nous toutefois les sauver toutes ? Cela ne nous forcerait-il pas néanmoins à faire des choix, ne serait-ce que purement logiques (pratiques) ? et donc à adopter, à notre grand désarroi, un spécisme utilitaire ?

 

 

— Antispécisme et monde —
   La réflexion menée par l’antispécisme depuis une trentaine d’année est bien délicate. On vient de voir combien si on poursuit le plus loin possible les implications de cette pensée, on tombe fatalement nez à nez à une impossibilité de fait dans la pratique. Ça ne signifie cependant pas qu’on cesse d’être antispéciste parce que dans des conditions ultimes l’antispécisme ne peut être appliqué à la lettre. Depuis des dizaines de millénaires, Homo sapiens s’est habitué à se saisir de tout ce qui l’entoure dans le monde. L’antispécisme tâche de définir un cadre d’action général transposable dans chaque cas particulier, et ce quelle que soit l’affordance[23] de l’« objet-animal » que suggère sa subjectivité (corporéité). L’antispécisme refuse catégoriquement que tout être vivant soit exploité de quelque façon.
   Plus proche du quotidien au sein des activités humaines actuelles, dans Libération animale et végétarisation du monde Dubreuil prend soin de souligner que la critique antispéciste va essentiellement à l’adresse de la culture qui l’a vu naître, autrement dit l’Occident. Ce que dénonce le mouvement, c’est surtout l’exploitation animale de la culture occidentale[24]. L’auteure déplore que les penseurs et militants adaptent leur remise en question du modèle occidental d’usage des animaux à, grosso modo, l’ensemble des cultures humaines. La problématique de la dialectique de l’Être surgit ici encore en ce qu’on ne peut récuser le fondement théorique antispéciste pour peu qu’on regarde la réalité en face comme ce que fait Renan Larue dans Le végétarisme et ses ennemis : « Les animaux ont des sens, ils sont donc sensibles, ils peuvent comparer leur sensation et même, dans une certaine mesure, avoir des idées. L’empirisme et, dans son sillage, le sensualisme, le matérialisme, l’athéisme ont en commun de combler totalement ou en partie le fossé ontologique qui jusque-là tenait les animaux éloignés des hommes. » (p.140, PUF) Et en même temps les cultures humaines sont d’une telle diversité qu’il n’est pas concevable d’exiger les mêmes choses pour et par certains qu’avec d’autres. C.-M. Dubreuil a raison sur ce point. Il est par ailleurs remarquable que le rapport aux animaux n’est radicalement pas le même en fonction des ethnies-civilisations, des époques et des zones géographiques. Henri Ellenberger qui s’intéressait à la psychiatrie animale et qui détestait autant les mauvais traitements infligés aux femmes, ou aux fous aussi bien qu’aux animaux écrivit qu’il est significatif que la zoologie (à seule exception d’Aristote) n’ait jamais été cultivée scientifiquement dans l’Occident avant les temps modernes. L’Orient, par contre, n’a jamais séparé l’homme du reste de la nature et de l’unité du monde vivant[25]. Malheureusement cela ne garantit pas aux animaux une bonne vie. Peut-être, par pure hypothèse, que l’expansion techno-économique (globalisation) depuis l’Occident vers le reste du monde est ce qui induit l’antispécisme à vouloir être « pratiqué » partout ? « […] le rapport à l’animal qu’ils ne cessent de dénoncer est essentiellement occidental et ils le contestent avec des références occidentales, ce qui semble pour eux être synonyme d’universel. » dit C.-M. D. page 189 en parlant de Mélanie Joy à qui on doit la notion de carnisme.
   Au sujet des conditions de vie des animaux en Orient, on voit bien désormais que même aux antipodes de la pensée occidentale et « cartésienne », comme ici en Asie, la représentation de l’Animal-ité par les humains ne change pas grand-chose à l’affaire en matière d’usage(s). Dans souffrances animales et traditions humaines — rompre le silence (2014, EUD), Deborah Cao nous emmène justement dans le pays le plus peuplé d’humains au monde. Elle montre que malgré les disparités entre les cultures, même un intérêt traditionnel autre à l’égard des animaux ne leur rend pas plus service qu’en Occident[26]. « En outre, la philosophie classique chinoise admet que, puisque les aspects physiques et psychiques de l’existence des êtres ont une nature continue, tous les êtres possèdent des degrés variés de sensibilité et de conscience. » (op. cit. p.70) Si cet aspect de la philosophie ancestrale chinoise est de prime abord enthousiasmant dans l’optique de la libération animale, Deborah Cao — professeure à l’Université Griffith (Australie) — continue vers ce qui constitue la réalité du traitement réservé aux animaux en Chine où la continuité est finalement perçue comme une sorte d’ascendance profitable aux humains en ce sens que « […] pour la plupart des Chinois, les bêtes, chats et chiens inclus, sont là pour servir les besoins et les buts humains. Ils sont des aliments et des outils. Et ceci, en dépit du fait qu’à un niveau philosophique plus profond, les gens reconnaissent l’idée de base de la sensibilité chez les animaux, qui implique qu’ils soient des êtres sensibles et qu’ils aient une âme. » (p.77) Comme quoi jusqu’ici, et y compris dans des conditions de prélèvements minimes d’animaux (tribalisme), toutes les croyances (mythes) humaines s’arrangent avec la réalité de la souffrance animale qui est belle et bien reconnue comme telle, de façon à servir les intérêts humains. Et comme c’est le modèle de vie à l’occidentale qui est parvenu ces deux derniers siècles à s’imposer comme norme planétaire, sachant ce qu’on sait de la condition animale dans l’étau de son mécanisme matérialo-économique, les craintes des antispécistes semblent véritablement fondées.
   Parallèlement, et puisque l’assassinat réitéré à chaque instant des animaux non-humains se poursuit à un rythme effréné, le problème éthique et écologique de la disparition des espèces se trouve associé à celui de la disparition des cultures, ou acculturation dans le procès économique industriel. Cela revient à dire que l’assimilation de nombreuses ethnies-cultures à l’archétype occidental est un danger supplémentaire d’exploitation-extinction pour les animaux, qu’ils soient « d’élevage », liminaires, ou sauvages. Faut-il imaginer un déplacement des sociétés autochtones restantes (Inuits, indiens d’Amazonie, etc.) qui n’ont d’autre choix que de se nourrir en partie des animaux de leurs écosystèmes, pour 1) éviter à 100% la prédation et 2) sauvegarder les espèces en danger ? — ou bien apporter des moyens de substitutions à ces peuples qui de fait perdrons une partie de leur identité ? Peut-on dans ces cas spécifiques utiliser ce droit d’ingérence que nous avons inventé ? Pour éviter l’action liberticide, il conviendrait de se faire comprendre par les humains concernés dont par ailleurs les espaces vitaux sont en périls à cause de nos activités. C’est donc que c’est le modèle occidental qui doit être changé en premier car c’est le plus urgent. Dans la foulée ce changement appelle à une réforme profonde et, par la force des choses, universelle, propre à rompre avec les habitudes archaïques pratiquées jusqu’alors. Dans le meilleur des cas on peut imaginer une continuité des cultures au sein de natures, avec des évolutions identitaires humaines choisies dans le double but de soigner le vivant animal et végétal, tout en nous soignant par la même occasion. Comme a aimé à le rappeler Henri Laborit dans Éloge de la fuite à la suite de Carol J. Adams : Les droits des animaux ne sont pas antihumains ; ils sont antipatriarcaux[27]. Fuir une société prédatrice au prix de quelques sacrifices symboliques pourrait s’avérer la meilleure solution pour vaincre l’adversaire générateur de souffrance, et notre fâcheuse tendance à l’autodestruction. La vie éthique est pragmatique.

 

 

— Antispécisme = pathologie ? —
   Un point regrettable dans l’historique assez complet de Catherine-Marie Dubreuil c’est son analyse psychosociologique à la limite du cliché cynique. Dans l’exercice ethnologique, l’auteure a cherché à comprendre les motivations des antispécistes, quels ressorts pouvaient donc bien les avoir convaincus de cesser de manger de la viande et de militer en faveur de la libération animale ? De prime abord il est intéressant de le savoir, d’autant plus que le récit d’étude de C.-M. D. s’étend sur quasiment trente années. Ça n’est pas rien ; et c’est toute l’histoire de l’antispécisme français et de ses membres.
   Comme le fait bien voir l’ethnologue le mode de vie qu’implique être antispéciste provoque également une forme de rupture avec le reste de la société : « Être végétarien, c’est s’exclure d’un grand rituel social. La métamorphose isole et conduit à poser un nouveau regard sur ce qui avant allait de soi et était invisible. La réalité antispéciste est double : stimulante sur le plan des concepts, accablante en ce qu’elle suscite en termes de réprobation sociale. » (p.119) L’analyse est à la fois vraie et fausse. Il n’y a pas qu’une stimulation intellectuelle à être antispéciste. Le rejet que suscite cette position — auprès de la famille, des amis, au travail — n’est rien comparé à la satisfaction personnelle éprouvée de ne plus participer aux hécatombes animales. Et puis parfois l’inacceptation se transforme en acquiescement, y compris quand autrui n’embrasse pas la cause au titre de ses habitudes alimentaires ou autres. La plupart du temps la négation de l’antispécisme comme dénonciation de la souffrance des animaux se fait par une réception moqueuse pleine de mauvaise foi, et à plus forte raison accentuée par le phénomène de groupe. Quand on a le sentiment d’agir conformément à ses idées qui plus est en cherchant à rendre leur liberté à d’autres êtres que soi-même — animaux et humains — il n’est guère surprenant de constater un certain ressentiment des militants à l’égard de la société, là où C.-M. Dubreuil y trouve au final aussi une détestation des lois terrestres, une sorte d’amertume fondamentale[28] en se basant cette fois sur Hannah Arendt (Condition de l’homme moderne) qui écrivait de l’homme symbole de ses contemporains qu’il s’élevait contre « tout ce qui est donné, même sa propre existence, … contre le fait qu’il n’est pas créateur de lui-même ni de l’univers. »
   On n’insistera pas longtemps sur cet aspect du travail de l’ethnologue tant certaines de ses conclusions se réclamant d’une approche psychosociale laissent à désirer. Tandis qu’elle reconnaît volontiers que l’antispécisme permet de mettre des choses importantes en perspectives, de faire « un bilan contestable de la société » et que « certains de ses détracteurs pourraient se tromper d’adversaire » (p.139), elle laisse planer un doute à propos des excès de superficialité et d’abandon observés au sein de la société, alléguant que l’antispécisme serait en quelque sorte un des effets de la « dérive sociale » (ibid). Pourquoi donc prendre fait et cause pour défendre des créatures innocentes prisonnières d’un système inique serait-il pathologique ? Car en ce cas, chaque fois qu’on s’élève contre une injustice cela s’inscrit dans une réaction et non une réponse — pour résonner avec Derrida —, ce qui est ici une pensée à la vue courte.koko-le-gorille
   Un peu plus loin Dubreuil réduit encore plus la fenêtre d’observation des antispécistes (n’oublions pas qu’un mouvement n’est rien sans ses militants) lorsqu’elle avance qu’il se pourrait que pour certains d’entre eux, ce soit contre leur propre sensibilité qu’ils aient voulu combattre, afin de masquer leur désenchantement douloureux face à la prédation sous toutes ses formes[29]. Les formes correspondantes auxquelles elle pense elle les nomme : hétérodoxie, orthorexie, et anorexie mentale. Pour finir, faire de ou être dans l’animalitaire serait un « vain rattrapage névrotique d’une relation manquée » aux autres êtres humains (p.142). Avec cette vision des choses nous sommes tous à mettre dans le même panier, qu’on soit anticonformiste ou suiviste. Toutes les raisons sont bonnes pour en être de mauvaises. Et si chez certains la pseudo-analyse de Dubreuil peut marcher, c’est tout simplement que bon nombre d’entre nous ont des pathos qui les travaillent et demandent à se transformer, à s’invertir, à ce qu’on s’en débarrasse d’une manière ou d’une autre. Nous parlions tout à l’heure de guérison pour nous-mêmes. Voilà l’occasion rêvée — libérer les animaux — pour nous libérer en même temps.
   Dans Condition de l’homme moderne justement, Hannah Arendt écrit : « Quelqu’un a commencé l’histoire et en est le sujet au double sens du mot : l’acteur et le patient ; mais personne n’en est l’auteur. » (p.242, Pocket) C’est qu’en vérité l’humanité n’étant qu’une pure abstraction, elle ne peut être considérée tout à fait comme un agent actif. Alors pourtant si elle n’agit pas, stipule Arendt, cela confère à l’absurde — si les choses n’ont pas de sens agi. C’est dans la reconnaissance de sa mouvance par ses étant-vivants constituants que l’humanité pour trouver et donner ontologiquement du sens. Dans l’interdépendance du bios, qui sait si Platon que raconte la philosophe n’avait-il pas complètement raison, quand il jugeait les affaires humaines futiles — ta tôn anthrôpôn pragmata — ? En l’état de position dominante, écrasante, et productrice d’une violence sans fin (au double sens du terme) sans doute ces affaires sont-elles plus encore des affres qu’autre chose…
   Rappelons à Catherine-Marie Dubreuil que par ailleurs, dans La crise de la culture, H. Arendt a écrit : « Si les hommes veulent être libres, c’est précisément à la souveraineté qu’ils doivent renoncer. » (p.214, Folio essais).

 

 

— Antispécisme et Politique —
   Au sein des thématiques abordées par Libération animale et végétarisation du monde, Catherine-Marie Dubreuil nous donne des éléments clefs du mouvement antispéciste. On apprend par exemple que depuis le départ les militants fondateurs ont intellectualisé le mouvement, afin qu’en France on puisse élargir le public en prônant de solides bases philosophiques et politiques pour convaincre que dans le même temps l’action soit non violente pour rendre ces idées accessibles à tous[30].
   Malheureusement, au lieu de considérer « l’ethnie antispéciste » agissant au sein de la communauté d’ethnies française, l’auteure rapporte que l’intellectualisation mène tout droit à l’élitisme et donc à la marginalité[31]. Il semble que durant un certain temps une certaine impression de « supériorité » ait été vécue par les premiers antispécistes. Rejetés et à la fois en avance sur leur temps, ils pouvaient trôner dans une « posture gratifiante » qu’ils n’étaient en définitive pas prêts à abandonner si tout le monde devenait antispéciste du jour au lendemain. Il s’agit sans aucun doute d’une présentation exagérée. Vraie, mais grossie par le prisme de son rapprochement avec certains antispécistes, mais pas tous. À moins que Dubreuil ait interprété cette « posture » pour victimaire quand il s’agissait peut-être plus d’un curieux système de défense, mélange de sentiment de supériorité et d’infériorité à la fois.
   Entre le début de son étude et sa fin, les choses ont évolué : « Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ou beaucoup moins ; les prétendants à un monde sans prédation, s’ils ne sont pas tous expressément antispécistes, sont de plus en plus nombreux et ils souhaitent être vus, reconnus, considérés dans et par la société. » (p.164) Partant d’une certaine évolution en faveur de l’intérêt porté à la cause animale ces dernières années par le grand public, l’ethnologue s’autorise à penser que leur posture [aux antispécistes] de censeurs abstinents fonctionnent plus qu’ils ne le reconnaissent […][32], sans prendre en considération que des textes de lois améliorés n’apportent pour l’instant pas la certitude d’un arrêt de la prédation humaine sur les animaux[33] ni que l’amélioration de certains cadres d’élevage si c’est « moins pire » pour les animaux, ça n’est toujours pas la panacée. Car fallait-il autant de temps, en France et/ ou ailleurs, pour qu’on soit prêts en tant que peuples et également individuellement à élargir notre sphère de considération morale aux autres êtres sentients ? En 1975 dans Animal Liberation (La libération animale), Peter Singer disait que « […] l’élément fondamental — la prise en compte des intérêts de l’être, quels que puissent être ces intérêts — doit, suivant le principe d’égalité, être étendu à tous les êtres, noirs ou blancs, masculins ou féminins, humains ou non. »[34] Qui plus est l’antispécisme n’est pas une abstinence au sens d’une privation volontaire liée à une quelconque addiction (drogues) comme laisse supposer l’utilisation du mot. D’un point de vue strictement physiologique et surtout culturel c’est uniquement une mauvaise habitude. Dubreuil n’en démord pas de diminuer l’empathie dirigée vers les animaux en quelque chose de pathologique, comme une introversion mal soignée, etc. La question qui se pose, brièvement, c’est : aurait-elle aussi pris de haut une ethnie d’un tout autre style ? Une ethnie comme les Bororos qu’avait longuement observée C. Lévi-Strauss ? En l’absence de toute expression d’inféodation à un pouvoir symbolique institutionnel est-on forcément malade ? Être à contre-courant est-ce systématiquement morbide ou malsain ?
   Allez dire ça à ceux qui ont lancé la Veggie Pride et l’ICDV (Initiative citoyenne pour les droits végétariens[35]), que n’oublie pas de mentionner l’essayiste. En tout cas ça n’est plus une honte d’être végétarien, végétalien, antispéciste et végane aujourd’hui, où entre 2013 (fin de l’étude de C.-M. D.) et bientôt 2017 on a le sentiment d’avancer à plus grand pas que jamais — et de rencontrer fatalement de plus dures résistances… d’où la nécessité de la politisation de la question animale.
   À l’heure actuelle la situation géopolitique mondiale s’oppose toujours énormément, violemment, au changement. Les seuls et plutôt méconnus partis animalistes sont en passe de se transformer en véritables partis abolitionnistes, libéraux (au sens de liberté) et égalitaristes. En cela c’est encore une forme d’anarchisme puisque cela dément l’héritage culturel ayant trait à la transmission de l’exploitation animale comme un des pans majeurs constitutifs de l’économie humaine. Comme le dit Catherine-Marie Dubreuil, nous assistons à l’invention d’un écologisme non naturaliste[36] mais pas, à notre sens, antinaturaliste. Ce n’est pas s’opposer à la Nature que de vouloir en préserver de la servitude et de la souffrance les êtres vivants qui la constituent. C’est une vision reconsidérée de la Nature.
   Très récemment on a assisté à la naissance de ce genre de parti, ouvertement antispéciste, altermondialiste et égalitariste. Ce parti propose de repenser notre conception de la zoopolitique à l’aune des avancées importantes en bioéthique et en biologie, en éthologie, pour répondre aux enjeux de civilisation planétaires auxquels nous faisons et ferons face, enjeux on ne peut plus liés à la bonne marche des écosystèmes, des biotopes, bref au maintien et au respect de la Vie. C’est avec un profond désir de collégialité et de transparence que ce parti s’est construit. Hélas sitôt né, des dissensions fonctionnelles portant justement sur l’égalité (et par là l’éthique et la transparence) ont divisé ses membres et certains ont quitté le beau jardin biopolitique qu’ils rêvaient de faire croître. Pour eux il n’était déjà plus possible de, dixit : « […] pouvoir travailler efficacement dans un esprit éthique et démocratique de transparence et de collégialité. »
   Quelques temps ensuite le parti a lancé un appel à le rejoindre « […] et à faire profiter les citoyens de [leurs] analyses, de [leurs] qualifications et de [leurs] compétences. » C’est peut-être un aveu masqué de difficulté(s) qui peuvent se comprendre sous couvert d’un élan libertin précipité. N’importe qui, même avec la meilleure volonté du monde, ne peut pas s’improviser tête pensante d’un parti, même avec la promesse de faire partie d’une hydre, aussi médusant soit-elle. La biopolitique nécessite de très solides connaissances à la fois générales et spécifiques, et une expérience organisationnelle, synthétique et de communication exceptionnelles. C’est pourquoi le travail associatif doit rester ce qu’il est tout comme celui de la protection animale, interconnectés avec la cellule politique mais indépendants bien entendu. Cela dans l’objectif de couvrir tous les fronts, d’être dans l’efficience pour servir la cause. Appelons ça une division du travail dans la praxis — son exis devant demeurer horizontale et transverse.
   Recentrer le débat, les priorités, et faire fi de quelque égoïcité que ce soit, voilà de quoi les animaux ont besoin de la part des humains sans le savoir. Leurs droits ne seront promulgués que lorsque nous ne ferons qu’un sur cette question. Alors nous entamerons la reconstruction de ce monde qui a déjà tant souffert plus que de nature. Ce serait un monde des cultures humaines et animales où les animaux apprendront à nos côtés autant que nous apprendrons d’eux : un humanisme zoocentré.crapaud-photo-noir-et-blanc-florence-dellerie

 

— Antispécisme et écoféminisme —
   Pour réaliser ce nouveau monde, il faut éduquer les gens, comme le dit actuellement un leader d’extrême gauche qui ne cesse ces dernières années d’accroître sa considération morale aux autres espèces que l’espèce humaine, et d’affiner sa vue d’ensemble éco-bio-socio-logique. Il ne s’agit plus seulement de l’antienne marxiste de la lutte des classes, mais bel et bien d’une recherche théorétique à mener en même temps qu’une convergence des luttes contre l’étatisme financier et la prégnance chimico-industrielle, pour refondre notre en-commun terrestre sur du structurel ontique : les étant-vivants formant écosystème(s) et ayant le même être (ontos on) fondamental. Autrement dit penser la vie.
   En-dedans du biopolitique dont l’antispécisme est devenu une des conditions sine qua non, on trouve un autre principe qui s’avère être le précepte modal central de l’humanisme zoocentré ; il s’agit du féminisme. Il n’est pas possible de terminer purement et simplement avec le biopolitique en tant que re-commencement, après avoir dénoncé d’éventuelles querelles de clochers inutiles à la libération et aux droits des animaux, sans parler donc du féminisme qui historiquement est le premier mouvement qui ait reconnu la souffrance animale et agit pour la faire disparaître. Ça n’est toutefois pas dans la pratique que le féminisme embrasse toutes les luttes, mais sa réflexion se situe au cœur même de la poïétique ontologique.
   Dans son essai d’ethnologie sur l’antispécisme français de 1985 à 2013, Catherine-Marie Dubreuil a bien vu la corrélation entre féminisme et antispécisme. Dubreuil reprend la belle idée de mythopoésie dont parle Carol J. Adams lorsqu’elle évoque le fait d’un « monde sans cruauté » tel que revendiqué par l’antispécisme, arguant qu’à coup sûr ce sont là les prémisses d’un mythe […] en train de naître[37]. On peut discuter de l’acception du terme de mythe dans le propos de l’ethnologue partant que pour elle un mythe aura une importance structurelle — ici au sein du mouvement antispéciste dont les idéaux sont de plus en plus considérés comme recevables, voire normaux dans le reste de la société — sans réalité physique. Attention : les antispécistes sont des réalistes. Ils observent des faits, des souffrances, agissent et communiquent en vertu d’une éthique et non de croyances. L’antispécisme n’exprime pas un culte à une quelconque pensée magique. En même temps, C.-M. D. nous fait ce récit passionnant racontant qu’en définitive le féminisme est bien plus influent que l’anarchisme pur dans le mouvement antispéciste. Malheureusement pour les femmes antispécistes présentes aux origines du mouvement, elles ont eu à faire les frais de comportements égotiques et/ ou machistes de la part des militants masculins. Cela s’est longtemps retrouvé, jusqu’à il y a peu de temps (probablement moins de dix ans), dans l’organisation antispéciste qui préférait donner la parole aux hommes, recentrer le débat sur les espèces sans tenir compte de l’expérience féministe, et s’en approprier les formes et la formalisation intellectuelles au détriment des membres féminins. L’auteure rapporte avec précision ce qu’elle a observé durant longtemps : « Avec des méthodes de plurimilitantisme dans des groupes mixtes, elles ont recherché un engagement spécifiquement féminin ; lassées en particulier de ce qu’elles estiment vivre en termes de rapport de force, […] », « […] ne plus militer en public ne modifie pas forcément en profondeur la vie personnelle des gens engagés dans d’autres causes, […] », « le fonctionnement interne […] jugé trop machiste […] (cf. le rapprochement systématique entre les animaux et les femmes) », « « la chefferie militante » est exercée systématiquement par des hommes. », etc. (p.153)
   Il est vraiment intéressant de noter que les choses s’inversent ces dernières années. L’antispécisme tend à diminuer en tant que mouvement politique pur, pour être intégré comme argument clef du nouveau contrat Homme-Animal dans le mode de vie du véganisme. Le développement de l’internet depuis le début des années 2000 a permis un brassage plus efficace des idées, des penser et des discourir militants. Grâce à cette technologie internationalement difficile à censurer, on peut dire à l’instar de C. J. Adams que le végétarisme devient une méditation complexe des femmes sur les positions de soumission et de domination[38]. Certainement pas loin de 75% des véganes sont des femmes. Beaucoup d’hommes devenant véganes aujourd’hui ont pris conscience au contact de personne(s) du deuxième sexe […]. Alors certes, en vertu que la viande est le symbole plus ou moins inconscient de la virilité, autrement dit de la domination (sexuelle) masculine dans tous exercices du biopouvoir, l’auteure de Libération animale et végétarisation du monde peut affirmer que, quelque part, […] l’antispécisme masculin [est] plus subversif (que celui féminin) […] les hommes [devant être] opposés au modèle en vigueur (même s’ils s’y retrouvent, au double bénéfice de ce qu’ils dénoncent)[39].

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   On se rappelle Carol Adams arguant que l’égalité n’est pas un concept ; c’est une pratique[40]. À sa suite Élise Desaulniers avançait dans sa préface à La politique sexuelle de la viande qu’il « ne suffit pas de promouvoir le véganisme […] Les militants et militantes pour les droits des animaux ont besoin du féminisme pour mettre à plat les structures qui déterminent l’oppression des animaux. » (op. cit. p.21) Mais ; comme dit dans un article de blog « […] les rapports oppressifs entre les groupes humains et l’oppression spéciste sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. », invitant par là son lectorat à prendre bien conscience que l’intersectionnalité engendre la convergence des luttes sans pour autant autoriser des comparaisons qui, pour aussi parlantes qu’elles sont, ne sont pas justifiées. Leur éloquence est juste dans le fond mais fausse dans la forme, semant la confusion et générant sans doute des nuisances à l’endroit de chaque lutte spécifique[41]. On comprend bien pourquoi nombre de féministes quittèrent l’antispécisme militant, sans pour autant cesser de militer au quotidien par et pour le végétarisme, le véganisme.
   À la lecture de l’étude ethnologique de C.-M. Dubreuil on saisit mieux de quoi est fait aujourd’hui l’antispécisme et ce qu’il est et vers quoi il tend. Pour Adams qui a connu aussi la difficulté au sein de groupes féministes américains de faire reconnaître la connexion entre leur lutte et celle pour la libération des animaux, l’objectif est de dire non à la violence, de sorte à faire disparaître la structure qui engendre des référents absents[42]. Les points communs qu’ont les référents absents ne doivent pas cacher non plus leurs spécificités. Comme quoi y compris en biopolitique, le symbolique ne doit pas obscurcir les sujets littéraux[43].
   À la fin, le véganisme redevient cette « méditation complexe des femmes » consistant à déconstruire « les positions de soumission et de domination » (op. cit. p.246) que ne peut porter seule aucune revendication qui chaque fois se bat pour autrui en même temps que pour elle-même. Reste que dans le microcosme alternatif, les femmes antispécistes ont remporté une victoire significative : la féminisation des textes[44].

 

 

— Antispécisme et demain —
   Grâce au travail de Catherine-Marie Dubreuil, si l’on n’a pas toujours été antispéciste/ végéta*ien, on apprend beaucoup sur les origines du mouvement, sur ses accointances et ses divergences avec le milieu anarchiste lyonnais dont il est issu. L’antispécisme a conservé, nous dit Dubreuil, des points communs avec l’anarchisme comme l’autogestion, la solidarité, l’autonomie, et aussi les risques inhérents d’usure et de dysfonctionnement à ce type de structure[45]. On a vu justement que les exigences de l’antispécisme sont formulées par des gens à ce point exigeants eux-mêmes que rapidement ils peuvent être en désaccord. Être libertaire se vit au prix de pouvoir vite se retrouver isolé. « En France, les militants s’isolent, expriment par écrit leur différence. Il suffit que l’un d’entre eux ne soit pas d’accord sur un argument, un mot, pour qu’il puisse quitter le groupe et fonder le sien. L’antispécisme français est un bouillon de culture contestataire animé par des leaders solitaires qui font régulièrement sécession. » (p.151) Malgré le bond en avant de notre société pour la considération envers l’animal-ité, il est encore de nos jours très difficile d’afficher un consensus solide et durable.
   Il reste encore beaucoup de chemin à faire, et ce sera là justement le travail d’organisations politiques au sens noble du terme — une seule suffirait, si on pouvait éviter les écueils de l’éclatement habituel des familles politiques… La question de la condition animale est à ce point effectivement et doublement sensible qu’elle est une question éminemment morale, « hypertrophique chez eux » dit Sergio Dalla Bernardina en préface à Libération animale et végétarisation du monde, page 8, en insinuant que l’étude ethnologique aurait pu tourner au pamphlet inquisitoire comme contre les dérives du FN ou des sectes… Pour ce spécialiste de la question animale et de la Nature il faut, à l’instar de Frans Boas, « se faire autre » pour retracer le parcours mental de ces interlocuteurs [les antispécistes] et trouver chez eux à la fois un « minimum de cohérence » et « une part de mystère ». S. Dalla Bernardina trouve que Dubreuilpoisson « évite la posture ethnocentriste » en cherchant, à la manière de Jean Pouillon, ce qui est pensé dans et par le mythe.[46] Mais il se trompe quand il écrit que l’antispécisme est une sorte de potlatch individuel égal à une « dépense improductive » dans sa recherche d’idéal éthique, en invoquant Bataille. Pas sûr que de nos jours Georges Bataille ne fut pas devenu végane… Pas certain non plus que désormais ces tribuns les plus attitrés [qui] sont presque toujours des garçons payent encore leur honnêteté de leur personne d’avoir le prestige d’être une avant-garde en matière de moralité[47]. Comment la suspicion, voire le cynisme de Dalla Bernardina seront-ils perçus, lorsque le monde sera « végétarisé » et qu’on n’aura plus besoin de se dire antifasciste, antispéciste, féministe, ou végane ?
*
    Pour finir quelques mots sur ce que Kant appelait les teleologia rationis humanae (les fins essentielles de la raison humaine). Car enfin, si se préoccuper du bien-être animal signifie jusqu’au bout ne jamais lui faire de tort, on dépasse la notion de supremum pour viser l’achèvement (consummatum). Non plus donc sa dévalorisation dans le consumérisme marchand, mais bel et bien la totale mise en valeur active et achevée de l’éthique[48] par la fin définitive de la prédation remplacée par l’intention bienveillante. Mettons qu’on ne sache jamais exactement ce qui fait que le monde est tel qu’il est avec sur Terre les animaux et nous, humains. La part d’inconnaissable en soi (noumène) ne doit pas empêcher l’épanouissement pour nous (c’est-à-dire ensemble à égalité pour autrui et pour soi). Ce sont justement les connaissances que nous avons établies au dépens des animaux qui justifient désormais en même temps leur critique et la critique d’une continuité d’usage (exploitation) qui n’a absolument plus lieu d’être ; c’est un criticisme en but à déterminer un devenir : une fin ultime ouverte[49] où l’on étend l’idée kantienne de bonheur aux êtres mondains — à tous les êtres sentients.
   Enfin, l’antispécisme est confondu maintenant dans un tout plus vaste (cause animale-véganisme) appelé à croître de manière exponentielle. En tant que mouvance (la « végétarisation du monde » de C.-M. Dubreuil) cela fonctionne à présent pleinement sur le principe d’auto-éco-organisation décrit par Edgar Morin. En bref, sans être un organisme vivant à part entière, cela se comporte de la même manière, dépendante et constitutive du système[50]. Cela change le monde. Cela dépend de la société en tant qu’environnement où, tout en étant producteur-de-soi, cela répond, advient vis-à-vis de ses conditions d’émergences et va pour atteindre sa propre criticalité.
   Ainsi l’humain — ce primate parvenu comme écrivit Robert Merle (Le propre de l’homme) — peut donc, par l’antinature qui est sa nature, produire (ποιεῖν / poiein) une phénoménalisation du sens (sens de la vie en commun) hautement bioéthique et écologique. La modalité ontologique de cette mouvance morphogénétique[51] est d’instruire le système qui l’a engendrée par nécessité qu’elle existe pour le corriger : la végétarisation en marche est un système ouvert qui répare le monde qui était encore en capacité de produire son outil (organon) de rétablissement. C’est un processus cosmobiologique qui échappe aux étant-vivants (les humains) qui l’ont fabriqué, en ce sens qu’il existe pour réparer, sauvegarder et pérenniser sa propre mondanéité.
   Au final et de ce point de vue, le culturel produit ses techniques de retour à la Nature dans la nouveauté. Ce sont les actes des humains qui l’animent qui comptent et non pas leur notoriété personnelle. Si plusieurs partis devaient coexister pour défendre la biopolitique, il suffirait qu’ils visent un objectif animaliste commun pour qu’importent uniquement leurs différences quant aux affaires humaines et leurs votes, sans interférer avec l’attention dévolue aux animaux.
   L’éthique animale est en marche et ne s’arrêtera que si les humains disparaissent avec elle.

 

M.

 

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L’arche de Noé par André Normil

Quelques informations supplémentaires
Catherine-Marie Dubreuil, ethnologue, a orienté ses recherches sur l’ethnologie des rapports Homme-Animaux et s’intéresse au mouvement antispéciste qui remet en cause la domination de l’homme sur les animaux et milite pour la reconnaissance des droits fondamentaux (droit à la vie, droit à ne pas subir de torture, droit à la liberté) à l’ensemble des êtres sensibles. Elle a soutenu sa thèse de doctorat intitulée Ethnologie de l’antispécisme, mouvement de libération des animaux et lutte globale contre toutes les formes de domination, sous la direction de Pascal Dibie, à l’Université de Paris VII Denis Diderot fin 2001. Elle enseigne à l’Université de Limoges, rattachée à l’Institut d’épidémiologie neurologique et de neurologie tropicale.
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Table des matières du livre (.pdf)
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Un article de 2009 sur le site du CAIRN
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Une interview du Choix des libraires
*
L’antispécisme sur Café des images
*
L’antispécisme expliqué aux ados (éditions de Sarjas)
*
Un peu d’histoire de l’antispécisme rédigée en 2002 (L’en-dehors.net)

 

 

   [1] Elle correspond et à la fois entre en opposition réciproque avec la conclusion de C.-M. Dubreuil. S’il y a du vrai il faut le relativiser grandement. Et selon qui énonce le « diagnostic » il sera à prendre différemment.
   [2] Libération animale et végétarisation du monde — Ethnologie de l’antispécisme français, CTHS — 2013, p.14.
   [3] Ibid., p.14.
   [4] L’auteure généralise outrageusement.
   [5] Ibid., p.61.
   [6] Ibid., p.60.
   [7] p.23 in L’éthique animale. PUF.
   [8] Libération animale et végétarisation du monde, p.51 (note de bas de page)
   [9] de nos jours (2016) cepednant car ce que C.-M. D. ne précise pas c’est que le véganisme est un courant plus ancien en définitive que l’antispécisme. « Le mot vegan est utilisé en 1946 par Fay K. Henderson, qui publie le livre de cuisine Vegan recipes. Il faut attendre 1951 pour que la Vegan Society annonce une définition officielle : « Le véganisme est la doctrine selon laquelle les humains doivent vivre sans exploiter les animaux. » » (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%A9ganisme)
   [10] Ibid., p.56.
   [11] Ibid., p.59.
   [12] Ibid.
   [13] Op. cit. p.195. Points essais.
   [14] Ibid., p.40. Et voir que : « Les « systèmes symboliques » se distinguent fondamentalement selon qu’ils sont produits et du même coup appropriés par l’ensemble du même groupe ou, au contraire, produits par un corps de spécialistes, et plus précisément, par un champ de production et de circulation relativement autonome : l’histoire de la transformation du mythe en religion (idéologie) n’est pas séparable de l’histoire de la constitution d’un corps de producteurs spécialisés, de discours et de rites religieux, c’est-à-dire du progrès de la division du travail religieux, qui est lui-même une dimension du progrès de la division du travail social, donc de la division en classes et qui conduit, entre autres conséquences, à déposséder des laïcs des instruments de production symbolique. » (p.208)
   [15] Cf. L’éthique animale de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.
   [16] p.60 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [17] Ibid., p.92.
   [18] Cf. pp.270 & 271 in Le voile d’Isis (essai sur l’histoire de l’idée de Nature) — NRF Essais.
   [19] p.101 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [20] Ce moment se produit chaque année de plus en plus tôt. Calcul de l’ONG Global Footprint Network. « En 2015, le «jour du dépassement» était survenu le 13 août. » « En 1970, il n’était survenu que le 23 décembre. Depuis, sa date n’a cessé d’avancer: 3 novembre en 1980, 13 octobre en 1990, 4 octobre en 2000, 3 septembre en 2005, 28 août en 2010. » Le lundi 8 août marque pour la Terre le «jour du dépassement» («earth overshoot day» en anglais). A partir de cette date, «nous vivons donc à crédit», écrivent Global Footprint et le WWF dans un communiqué. […] Pour ses calculs, Global Footprint prend notamment en compte l’empreinte carbone, les ressources consommées pour la pêche, l’élevage, les cultures, la construction et l’utilisation d’eau. » (Source : http://www.liberation.fr/planete)
   [21] Cf. in « Revenir au concept de Nature » dans Le moment du vivant dirigé par F. Worms et F. Arnaud. PUF. « Dans le dédoublement entre le monde physico-formel et le monde biologique se reflète et s’exprime initial entre les plans de conscience et d’immanence, objectivant ainsi ce qui n’était que subjectivement contenu initialement dans l’univers de simulation de la pensée humaine. […] une ontologie du dédoublement, de la finitude du réel qui est toujours à distance de lui-même, une ontologie qui se mue en philosophie du devenir. »
   [22] Introduction à la pensée complexe, p.132, Points essais.
   [23] Initialement ce terme découle en psychologie de l’anglais to afford : « être en mesure de faire quelque chose » et « offrir ».
   [24] p.100 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [25] p.182 in Les captifs du zoo (de Vera Hegi). La Bibliothèque.
   [26] Dans un texte intitulé « Les lois relatives à la protection des animaux en Chine ».
   [27] Op. cit. p.102 (cf. The sexual politics of meat : a feminist vegetarian critical theory. (1990).
   [28] p.113 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [29] Ibid., p.203.
   [30] Cf. p.141.
   [31] Cf. p.164.
   [32] Ibid., p.170.
   [33] « Récemment la Grande chambre de la Cour européenne des droits de l’Homme a étendu, dans un arrêt du 30 juin 2009, le droit à la liberté d’expression de tous ceux qui luttent pour les animaux. Grâce à cet arrêt, dans une société globale qui, majoritairement refuse de l’entendre et qui la ridiculise, la protection des animaux est élevée au rang de sujet de discussion d’intérêt général et les restrictions à sa liberté d’expression pourraient être de plus en plus difficiles à justifier. », p.176.
   [34] Op. cit. p.72. Petite bibliothèque Payot.
   [35] Cf. p.186 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [36] Ibid., p.201.
   [37] p.113 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [38] La politique sexuelle de la viande, p.246 — L’Âge d’homme.
   [39] p.163  in Libération animale et végétarisation du monde.
   [40] p.19 in La politique sexuelle de la viande.
   [41] L’auteure de cet article dans le blog T-Punch Insurrectionnel explique : « « […] certaines oppressions peuvent parfois se rejoindre et servir de renfort l’une pour l’autre mais on ne peut en aucun cas parler d’intersectionnalité incluant les vaches, chiens, coccinelles : iels ne subissent ni le racisme, ni le mépris de classe, ni le sexisme, ni la transphobie, etc., les noir-e-s, les arabes, les juifves, les Asiatiques de l’est ne subissent en aucun cas le spécisme. […] Et quand bien même il y a des oppressions venant d’humains envers les animaux qui s’apparentent à des oppressions subies par des humain-e-s, elles ne sauraient être parfaitement identiques et donc comparables à celles subies par les humains. »
   [42] p.125 in La politique sexuelle de la viande.
   [43] Et voir : « Le combat pour être entendu-e en tant que végétaien-ne consiste entre autre à être entendu-e sur des sujets littéraux dans une société qui privilégie la pensée symbolique. » (p.143, La politique sexuelle de la viande.)
   [44] p.156 in Libération animale et végétarisation du monde.
   [45] Cf. ibid., p.65.
   [46] Ibid., p.9.
   [47] Ibid., p.13.
   [48] Cf. Critique de la raison pratique, p.231 — GF Flammarion : « Souverain peut signifier suprême (supremum) ou aussi achevé (consummatum). »
   [49] Dans Les Progrès de la métaphysique, Emmanuel Kant a écrit : « Cette fin ultime de la raison pratique pure est le Souverain Bien, dans le mesure où il est possible dans le monde, lequel Souverain Bien n’est pas à chercher simplement dans ce que la nature peut procurer, à savoir dans le bonheur (la plus grande somme de plaisir), mais en même temps, et c’est l’exigence suprême, même, c’est-à-dire la condition sous laquelle seule la raison peut adjuger ce bonheur aux êtres mondains rationnels dans leur comportement au plus haut point moralo-légal. », p.127, GF Flammarion.
   [50] Chez E. Morin on trouve : « Le principe d’auto-éco-organisation, c’est la traduction systémique de l’autonomie du système vivant qui est fondamentalement dépendante de l’environnement : autonomie-dépendance du système vivant. C’est la radicalisation de cette conséquence découlant de l’idée de système ouvert, c’est la mise en évidence de l’inséparabilité à la fois logique, théorique et empirique de la relation auto-écologique (cf. système ouvert), c’est l’affirmation du fait que la relation du système à l’environnement n’est pas une simple dépendance, elle est constitutive du statut du système. […] Le principe d’auto-éco-organisation concerne tous les vivants. Il rend incontournable l’idée que toute organisation autonome, donc indépendante, c’est-à-dire productrice-de-soi (Cf. production-de-soi ) est réservée ou dépendante de ses conditions d’émergence, de son environnement. »
» Dans ce sens, on peut dire que l’autonomie de toute organisation productrice-de-soi est dépendante. […] Cela revient à dire qu’il n’existe pas d’organisation autonome stricto sensu. » […] Ce n’est que dans un sens très large que l’on parle d’une autonomie organisationnelle, étant entendu que l’autonomie n’est telle que dans sa dépendance vis-à-vis de ses conditions d’émergences. […] Ainsi, les plantes ou les animaux ont des processus chronobiologiques qui connaissent l’alternance du jour et de la nuit, comme celle des saisons. L’ordre cosmique se trouve en quelque sorte intégré à l’intérieur de l’organisation des espèces vivantes. » (La théorie des systèmes)
   [51] On s’appuie pour développer le concept de mouvance sur le superbe travail de Jean Petitot-Cocorda à partir de l’œuvre de René Thom. « Phénoménaliser le sens — le naturaliser — c’est en effet, répétons-le une dernière fois, déplacer la frontière entre phénomène et noumène et, d’une même geste théorique, expulser du dialectique hors de la région sémiotique en réintégrant du dialectique dans la région nature. Ce n’est qu’à travers un tel déplacement de la signification peut-être, ainsi que le propose René Thom, « enracinée » dans l’objectivité et d’une équivalence peut s’établir entre morphologie et signification. Ce n’est qu’à ce titre que l’objectivité morphologique-structurale dévoile son contenu ontologique bimodal, à la fois phénoménologique et sémiotique. Et seule cette équivalence entre structuralisme dynamique et phénoménologie confère une valeur objective à ce lieu « méta-psychologique » où le Sens symbolise avec la Nature. » (Morphogénèse du sens I, p.282 — PUF)

 

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