AH BEN VOILA ENFIN UN GUIDE QU’IL EST FUTÉ ! — SUR « CRUELTY FREE. LE GUIDE POUR UNE VIE 100% VÉGANE » DE LAURENCE HARANG & CO

UN GUIDE FUTÉ — « CRUELTY FREE. LE GUIDE POUR UNE VIE 100% VÉGANE » DE LAURENCE HARANG & CO

 

 

« Don’t be cruel to a heart that’s true »*
Don’t be cruel, Elvis Presley, 1956

 

« Ce n’est pas une mode, mais un mouvement de contestation qui refuse l’exploitation des animaux. »
p.63 in Cruelty Free, le guide pour une vie 100% végane

 

« Pour le plaisir […] de nourrir la croyance en notre supériorité ontologique. »
Enrique Utria à propos de tuer les animaux, p.42 in « La viande heureuse et les cervelles miséricordieuses » dans Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence (collectif)

 

 

   Force est de constater qu’à présent se dessine deux clans bien distincts au sein de l’espèce humaine : les véganes et les anti-véganes.
   Si les premiers font tout ce qu’ils peuvent pour promouvoir une éthique de la bienveillance excluant toute forme d’exploitation animale, tâchant de décentrer les hommes de leur anthropocentrisme au bénéfice d’un biocentrisme dont ils sont partie intégrante et où donc leurs intérêts vitaux seraient pris en compte autant que ceux des autres êtres vivants, les seconds, à l’idée qu’on les empêche de manger leur steak ou de suçoter de la pince de crabe, sont bel et bien partis en croisade contre l’animalisme de manière générale, témoin les libres penseurs, les philosophes (eeeh oui… où va le monde ?), les professionnels de toutes sortes rivalisant d’imagination et de mauvaise foi mêlées pour contrer l’avancée de la cause animale et que n’advienne jamais la libération animale. Alors si pléthore de bouquins en faveur du véganisme voient le jour et s’ils disent tous à peu près la même chose, il faut se féliciter de ces initiatives, parce que chacun avec sa touche, son état d’esprit, son style, trouvera, non seulement parmi le public de la véganie mais plus encore chez les non-véganes (qui ne sont pas tous de vrais « anti »), à qui faire savoir ou en faire savoir un peu plus sur les motivations et les enjeux de cette éthique considérable à plus d’un titre. C’est le cas de Cruelty Free, le guide pour une vie 100% végane paru chez Hachette en février. Voici un bel ouvrage à mettre entre de jeunes mains mais pas seulement, à l’initiative de la philosophe Laurence Harang, avec une jolie préface de la multirécidiviste en la matière, nous avons nommée : Brigitte Gothière de L214, qui très justement en dit que c’est un livre « à la fois philosophique et pratique [qui] accompagne la construction d’un monde plus juste. » Un livre qui parle de philo donc, de droit, de cuisine, de non-violence, de l’encyclique du Pape, de sport, de l’Aphelocoma Californica, de l’ALF, d’écotourisme, de cosmétiques, d’éducation, de labels, de…

   Pas notre genre de nourritures les guide pratiques, dont nous aimons nous sustenter ; le dire n’est pas médire. Certes ces lectures sont utiles. Elles ne correspondent pas vraiment à notre définition de l’expression « joindre l’utile à l’agréable », l’agréable étant pour nous la littérature, où au sens large entrent des ouvrages philosophiques et scientifiques ou artistiques. Mais il faut bien avouer que la participation de Patrick Llored, philosophe à Lyon, auteur du très bon Jacques Derrida : politique et éthique de l’animalité — bonhomme fort sympathique que nous avons eu le plaisir de rencontrer en 2015 (pas Derrida oh ! Llored) nous a quelque peu incité à nous pencher sur la question. D’ailleurs dans Cruelty Free… son texte à charge sur le rôle des religions dans ce qui arrive aujourd’hui aux animaux est excellent. Il faut bien reconnaître qu’aux côtés du discours d’Amour prôné par les monothéismes se trouve l’origine des croyances et des valeurs qui fondent nos sociétés et que l’animal joue dans toutes les religions le rôle de l’être qui seul est en mesure de réveiller et révéler quelque chose de sacré chez l’homme par l’opération sacrificielle même[1]. On vous parlait en introduction de biocentrisme — ce qu’on appelle volontiers une biologie en lieu et place de l’écologie — et en la matière là où le Pape François propose en guise de subjugale mutum mea culpa pour le tort fait aux animaux un « anthropocentrisme dévié » pour éviter de bio-centrer les humains, avec Patrick Llored l’encyclique prend sa claque (ou ses cliques et ses claques, comme vous voulez) : L’anthropocentrisme est donc l’idée que l’homme est un dieu pour l’homme et que cette divinité humaine passe par la souveraineté sur la vie animale[2]. Essai de déconstruction transformé, un bijou !

   Ce livre conçu à dix mains, vous l’aurez compris, ne se cache pas derrière son petit doigt pour dire ce qui cloche au pays des clochers. Mais qu’on ne se méprenne pas. Le problème n’est évidemment plus uniquement religieux. Les croyances ont la peau dure et c’est toutes nos valeurs au quotidien qui sont imbibées par ces mythes ancestraux. À tel point que la législation elle-même est archi-partiale avec les animaux. Une preuve ? Eh bien les condamnations prévues par la loi tout simplement. La protection animale y est une drôle de fonction du droit. Vous admettrez que, dit comme ça…, quand on y pense, intuitivement…, ça fait bizarre de constater que commettre des sévices sur les animaux serait donc, aux yeux du législateur français, moins grave que de voler un objet…[3], n’est-pas ? Et pourtant c’est ce qu’explique très bien le bouquin qui nous oriente vers une base de donnée mondiale en la matière grâce à Sabine Brels (voir en bas de l’article). Allez comprendre pourquoi il y a de farouches opposants à l’émancipation animale quand ce livre dit très clairement et simplement de quoi il retourne dans le mouvement vegan : « Il y a tout un monde à repenser afin de considérer les animaux comme nos frères. […] Tout un monde à réinventer sur le plan social, économique, politique et juridique, vers une véritable justice globale pour tous. » (p.23)
   Parlons forme de l’ouvrage. Le format est vraiment bien pour ce guide qui, en fait, n’en est pas vraiment un. Vous l’avez vu, c’est plus que ça. C’est mieux que ça. La prise en main est agréable, la « bête » est robuste. On sent que c’est du lourd. Belle matière, solide dos carré collé. Papier en fibre naturelle renouvelable. L’éditeur a voulu que la forme suive le fond. Les pratiques de la véganie en pensée comme en action y sont abondamment décrites et détaillées.
  Les illustrations d’Emmanuelle Piolo sont très graphiques, très colorées, et surtout très expressives et drôles. Le genre d’illustrations qui collent à merveille avec le propos tantôt sérieux tantôt désopilant de Sébastien Moro, tiens. Avec le vulgarisateur scientifique nous voyageons en éthologie. Ainsi les lectrices et les lecteurs, dès fois qu’ils ne sauraient pas (ne riez pas ça arrive encore fréquemment. Non, c’est pas des cancres, rhôô…), apprendront que dans le règne du vivant il n’y a rien de « typiquement humain » comme dit Moro (p.57), par ce que les animaux ont développé, à leurs échelles et degrés, des cultures et mêmes des traditions. S. Moro dit qu’ils sont juste d’autres peuples, avec d’autres sociétés[4], et la formule est belle. Alors oui, vous nous direz, si vous êtes véganes, qu’il ne fallait pas être sorti de Saint-Cyr pour trouver ça tellement cela semble couler de source. Hey, mais rappelez-vous avant, quand vous n’étiez pas véganes, vous pensiez (à) quoi ? Pareil pour nous, pauvres diables. Moro a raison, si on y réfléchit une seconde — on a le droit aussi d’y réfléchir plus longtemps si on veut, que les anti-véganes, les végano-sceptiques et les simili-philosophes ne prennent pas la phrase au pied de la lettre ! —, il est assez peu probable que nos capacités mentales soient apparues comme ça, par magie, au milieu d’un univers peuplé d’autres espèces passablement stupides[5]. Bah voilà, ce gars-là à tout compris à la bonne conduite, comme Frans de Waal, comme Emmanuelle Pouydebat. Vous trouverez bien des scientifiques d’avis contraire, mais cherchez pour quelles compagnies ils bossent, mmhhh…
   L’aspect extérieur c’est trop « green ». Ça on regrette. Cette couverture verse dans le packaging écolo, et s’il serait faux de dire que véganisme et une certaine idée de l’écologie ne vont pas de pair — quoi qu’il faille lire David Olivier sur la question pour un avis nuancé pertinent —, de là à faire une couverture qui semble nous dire « je suis un guide pour sauver la planète les petits amis », ça nous laisse un peu froids. Interdits ? Missing link ? Où sont les personnes animales ? — les seules à sauver [ ?…] D’un côté Cruelty Free… tout entier s’attache à montrer que souci de la nature, des animaux et du bien-être humain forment un tout. L’on se dit que Laurence Harang est peut-être venue au véganisme par conscience écologique, peut-être aussi parce qu’ayant une sensibilité à la décroissance, la déconsommation et l’anticapitalisme. Il faut rappeler que le véganisme n’a pas pour vocation première de sauver la planète. Il invite à ne plus exploiter les animaux, c’est un végétalisme étendu. D’ailleurs souvenez-vous que Brian A. Dominick dans Libération animale et Révolution sociale expliquait parfaitement que libérer les animaux n’empêcherait pas la spéculation financière et la pérennité de la pauvreté humaine. En cela dans l’ouvrage, Enrique Utria, docteur en philosophie et auteur en 2007, entre autres, de Droits des animaux, théorie d’un mouvement, dit fort bien que les pays occidentaux ont très largement les moyens d’enrayer toute forme de famine sur Terre. Ils ne le souhaitent pas. Cela n’a rien à voir avec le véganisme ou le carnivorisme[6]. Cesser la surexploitation des terres et la destruction des forêts en libérant les animaux n’est pas assurer le gage d’une harmonie humaine. Ce serait tout de même un bon début, partant que si les humains étaient capables de faire cela ils voudraient faire plus. Utria met à mal les idées préconçues issues de la culture et des pseudo-traditions : « (La) capacité à se nourrir de manière végétarienne ou végane varie avec l’évolution biologique des espèces, mais aussi avec leurs éventuelles connaissances nutritionnelles et scientifiques. » (p.38) On ne peut donc pas montrer le lion dévorant la gazelle pour justifier son achat de viande au supermarché ou son désir de chasser à l’arc. Comme ce philosophe le dit si bien, la justice exige que les cas semblables soient jugés de manière semblable. C’est ainsi qu’il développe habilement qu’être porteur de droit n’est que cela : être le bénéficiaire d’un devoir directement tourné vers moi[7].
   Une forme de pureté végane semble se dégager de l’ensemble du livre, disions-nous. Ainsi, page 63 on peut lire : « Il est évident qu’être végane au quotidien, de nos jours, implique la nécessité morale d’une alimentation végétalienne et d’un mode de vie aux antipodes des impératifs d’une société de consommation. » Bien que nous soyons nous-mêmes plutôt dans cet état d’esprit, on veut dire combien chacun fait alors ce qu’il veut et qu’on imagine que puisse exister une société basée sur le capital, mais régulée et éthique. Comment ça on est de doux rêveurs ?! Non mais.
   La leçon de diététique est un peu longue à notre goût. Nous voilà avec dix-sept pages de recommandations nutritionnelles, heureusement entrecoupées d’intrusions philosophiques. On a donc dans un même paragraphe Florence Burgat, Claude Lévi-Strauss et Jérôme Bernard-Pellet. Habile mélange des genres, dû à une volonté de montrer le véganisme comme un tout encore une fois. Lorsqu’on nous dit qu’« il est évident que le végétalien n’est pas carencé s’il parvient à combler ses besoins nutritionnels en absorbant chaque jour des aliments de chaque catégorie. » (p.82), on se dit que le public visé par le format du livre risque d’être rebuté. On se trompe peut-être à propos de cette grande place donnée à la nutrition. Il nous semble que la santé de chacun le concerne. L’unique chose à savoir c’est que l’alimentation végane est constituée de cinq groupes d’aliments (que l’on consomme bruts ou transformés), et que si on pioche dedans régulièrement et qu’on mange à sa faim, tout va bien. Être végane englobe le droit de bien, et surtout de mal manger. À nous la junk food, les pizzas, les salades composées ou bien le bon gros bourguignon de seitan façon mémère ! Miam miam ! Comme dit Catherine Hélayel dans Yes Vegan : « On ne se prive pas, on n’élimine simplement toute forme de souffrance de nos assiettes » (op. cit. p.46) Nous, on a oublié ses journées types de l’équilibre alimentaire !

 Source : www.plaisirvegetal.fr/
   La partie sur l’alimentation : un peu trop rigide. Une partie des véganes, c’est vrai, va cumuler des pots remplis de graines en tous genres mais il ne faut en faire une généralité. Il faut rappeler que VEGAN peut rimer également avec « laisser les pâtes et le riz dans le sachet. » Rien à voir de manière directe avec le zéro déchet ou le minimalisme. Avec cette forme d’ascèse on a l’impression que le végane ne doit sa survie qu’au tout fait maison (cosmétiques, produits d’entretien, cuisine). Il aurait mieux valu insister encore plus sur tous les choix dont dispose le commerce. Ne risque-t-on pas d’effrayer le végane débutant ? De prime abord, même si cela est rationnel, ça n’est pas très glamour pour un jeune ou pour le grand public qui se sensibilise peu à peu mais demeure habitué à faire ses courses dans l’hypermarché conventionnel du coin.
   #Bémols : « On pourrait donc considérer qu’il n’y a pas d’exploitation si l’être humain consomme les œufs non fécondés » (p.69) Le fait de prendre leurs œufs aux poules les incite à en pondre toujours plus, ce qui n’est pas bon pour elles. C’est un très gros effort physiologique qui les fragilise. Concernant la B12 tout est bien expliqué hormis que les animaux d’élevages ont une alimentation enrichie avec cette vitamine afin que consommateurs puissent avoir leurs besoins couverts.
   À lire et partager bien entendu. Malgré deux ou trois points de désaccords mineurs, nous sommes de tout cœur avec Laurence Harang, Sabine Brels, Patrick Llored, Enrique Utria et Sébastien Moro. Ce guide est un objet de belle facture qui saura informer avec intelligence et bienveillance les jeunes mais aussi, pourquoi pas, les plus vieux. Tout le monde n’ayant pas accès à internet, si vous avez une grand-mère ou un grand-père aimant la lecture, Cruelty Free, le guide pour une vie 100% végane est fait pour eux. Les recettes proposées sont très chouettes, même si encore une fois nous percevons le véganisme — à titre personnel — comme un choix de vie…  un impératif visant à libérer les animaux, c’est tout. Et puis manger vegan suppose  d’autres aliments que les produits et sous-produits animaux. Par voie de conséquence le végétalisme est bon pour la santé. Cruelty Free… pour nous est trop axé sur la santé. Mais c’est quoi cette bolognaise de tofu… avec des petits pois et de la purée de noix ? Quoi ? Du tofu en salade ? … Mais on veut aussi des chips !!! Et aller déjeuner chez Super Vegan euh !!!
   Tout y est. Trêve de plaisanteries. Cruelty Free, le guide pour une vie 100% végane est un ouvrage malgré tout très complet et qui aborde tous les aspects de ce « mode de vie » (grrr, qu’est-ce qu’on n’aime pas cette expression) : sport, vie sociale, éducation, loisirs, citoyenneté, etc. De multiples thématiques centrales dans les vies de tout un chacun sont évoquées de façon claire et concise. Mention spéciale concernant la partie « Animaux de compagnie ». Le sujet s’avère pourtant épineux. Néanmoins en peu de pages, ce guide fait le tour de la question avec maestria. C’est un livre d’une très grande pédagogie. En bref ce guide est facile à lire et bien fichu et, bien qu’il ne s’appesantisse pas sur les malheurs des animaux, n’en cache pas moins son état d’esprit en avouant qu’on aurait presque envie de fermer les yeux tant la condition des êtres vivants est misérable[8]. Ne fermez pas les yeux sur ce bouquin et faîtes-le tourner. L’hétéroclisme de ses auteur-e-s saura trouver tous ses publics.
K&M

 

 

 

Des trucs à cliquer en plus des astuces du guide ?

 

Laurence Harang est l’auteure de Pour une communauté humaine et animale. La question de la dignité animale en 2016                                                                                                            Prochaines dédicaces de Laurence Harang :                                                                                      le 20 avril, Toulon, librairie Le Carré des mots (17h30)
​​le 21 avril, Montpellier
le 23 avril, Gap, librairie Davagnier
le 2 mai, Aix-en Provence, librairie Goulard (14h et 18h)
le 4 mai, La Valette-du-Var, librairie Charlemagne (16h)
le 5 mai, Nice, librairie la Sorbonne (14h)

 

Sabine Brels, avocate spécialisée en droit animal au niveau mondial, est à l’initiative de cette très importante matrice du GAL (global animal law

 

Patrick Llored a publié en 2012 Jacques Derrida : politique et éthique de l’animalité

 

Enrique Utria a écrit Droits des animaux. Théorie d’un mouvement en 2007, publié par Droits des animaux imprimeurs. Ce livre semble un peu difficile à trouver en 2018, alors voici un lien vers un très bon texte paru en 2014 dans Souffrances animales et traditions humaines. Rompre le silence sous la direction de Lucile Desblaches (Sociétés/EUD)

 

Sébastien Moro donne des conférences où il pratique avec brio et humour la vulgarisation scientifique. Il anime sa chaîne YouTube « Cervelle d’oiseau ». En voici un épisode :

 

   [1] Cruelty Free, Le guide pour une vie 100% végane, p.24 et p.28.
   [2] Ibid., p.28.
   [3] Ibid., p.17.
   [4] Ibid., p.51.
   [5] Ibid., p.48.
   [6] Ibid., p.36.
   [7] Ibid., pp.40 et 41.
   [8] Ibid., p.67.
   * Ne sois pas cruelle à un cœur sincère

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