LA BIO-OBSOLESCENCE DÉPROGRAMMÉE — AVEC « RÉPARONS LE MONDE. HUMAINS, ANIMAUX, NATURE » DE CORINE PELLUCHON — PARFAIT DE PHILOZOOPHIE

LA BIO-OBSOLESCENCE DÉPROGRAMMÉE — AVEC « RÉPARONS LE MONDE. HUMAINS, ANIMAUX, NATURE » DE CORINE PELLUCHON

 

« La « défense de la nature » doit donc être comprise comme originairement la défense d’un monde vécu, lequel se définit notamment par le fait que le résultat des activités correspond aux intentions qui les portent, autrement dit que les individus sociaux y voient, comprennent et maîtrisent l’aboutissement de leurs actes. »
p.49 in Ecologica — André Gorz (2009)

 

« Il est absurde de penser qu’une société qui opprime les animaux non-humains sera capable de devenir une société qui n’opprimera pas les humains. Reconnaître l’oppression animale devient donc un préalable à tout changement social radical. »
Révolution Sociale et Libération Animale, Brian A. Dominick (1995)

 

(de la zoopolitique) : « Le retard français a des raisons philosophique (l’humanisme métaphysique), culturelle (gastronomie, corrida) et politique (le poids des lobbies). »
pp.105-106 in L’éthique animale, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (2011)

 

   Dans le dernier film de Benoit Delépine et Gustave Kervern Effacer l’historique, Marie (interprétée par Blanche Gardin) vient voir son fils de quinze ans chez son père dont elle est séparée. En plus de l’échec de son couple et qu’elle n’a pas de travail, elle lui parle soudain du monde qu’on a laissé s’abimer, des animaux qui ont disparus en masse, des océans qui se meurent… et son fils répond à cela qu’au moins avec son père il a pu avoir les derniers objets à la mode dont des baskets très tendance à 700 euros. La mère capitule à l’argument du consumérisme et du bonheur artificiel et fugace et s’en va…
   C’est que nous vivons dans un monde factice où tout est enregistré, sauvegardé, bon gré mal gré, excepté les véritables et vitales parties constituantes de celui-ci, à cause de l’impact majeur de nos activités dont nous ne sommes pour la plupart d’entre nous, pas en mesure de contrôler et freiner la progression, voire d’en infléchir la course, d’en ralentir le tempo frénétique — sauf peut-être à l’exception près qu’aura été le confinement quasi planétaire dû au coronavirus — et que dans l’ensemble, dans cette globalisation de l’impuissance […] le défi énergétique apparaît seulement comme un fardeau, et non comme une entreprise de réparation du monde à laquelle chacun pourrait prendre part[1], comme l’écrit Corine Pelluchon dans Réparons le monde. Humains, animaux, nature.

   Dans ce livre composé fin 2019 qui est un recueil de textes parus çà et là hors des grands essais de la philosophe, Corine Pelluchon trace les grands traits d’une éco-phénoménologie[2] à l’aune du croisement de plusieurs éthiques dont elle maîtrise les développements originaux et s’en sert pour proposer une pensée biopolitique poussée qui mérite qu’on s’y arrête. Une pensée qui s’avance pour qu’une théorie globale de la justice envers les humains et les animaux doit montrer comment on peut se mettre collectivement sur une trajectoire susceptible de reconvertir l’économie et de créer des circonstances de la justice rendant la mise à mort des animaux de plus en plus exceptionnelle[3], et qui tient compte des efforts à faire et de l’entrain commun nécessaire à cette mise en œuvre. C’est dire que ce « on » devant s’y arrêter, c’est nous tous en tant qu’individus, mais également en tant qu’État de droit, et donc que la société civile doit s’investir par elle-même et se faire entendre du gouvernement pour que des politiques appropriées à ce dessein soient mises en branle.
   À l’instar du très médiatique et populaire Aurélien Barrau, Pelluchon argumente en faveur à la fois de la cause animale et d’une prise de conscience suivies d’effets pour une rénovation du monde par le biais de la sensibilité écologique. Son travail s’en trouve donc, de par son expérience propre, plus subtil que celui d’A. Barrau, parce qu’elle parvient à structurer ensemble plusieurs strates (des notions, des concepts, des savoirs, des savoir-faire) théorico-pratiques sous formes de propositions (apophansis) faisant à la fois appel à la logique (au logos) et à l’émotion (la psyché). De la sorte, même s’il est grand, le défi animaliste-écologiste est probablement plus digeste, plus constructif et semblera pour le grand public plus abordable, dans le sens d’enthousiasmant, que chez Barrau tout en chiffres plus effarants les uns que les autres. Ce travail est aussi un parfait résumé de tous les ouvrages de l’auteure sur ces questions depuis de nombreuses années. Il constitue en cela un pendant idéal au Manifeste animaliste publié par la philosophe en 2017.
   Pour nous qui avons lu et présenté tout récemment la dernière traduction de David Chauvet Une vision du végétarisme et de la paix du Rabbin Abraham Isaac Kook, ce fut un ravissement mais non une surprise, de trouver sous la plume fort exacte de Corine Pelluchon en guise de préambule, une référence judaïque : « Comme dans la tradition kabbalistique telle qu’elle a été interprétée par Isaac Louria, le concept de réparation du monde (tikkun olam) signifie que c’est à partir des étincelles de lumières répandues çà et là dans l’univers, dans les âmes des humains, dans les animaux, la nature et les objets que nous pouvons reconstituer les vases (kelim) qui se sont brisés immédiatement après la création. » (Réparons le monde p.12). Au lieu donc, de gloser sur une révolution qui, matériellement parlant, ne viendra sans doute pas (ou pas vraiment), Corine Pelluchon pense dans une optique qui n’est pas sans nous rappeler les derniers écrits de Bernard Stiegler qui cherchait à pænser le monde[4] — et par là même à ne rien remplacer mais à réparer. Il est en effet grand temps de s’attaquer, positivement et collectivement, à l’obtention justiciable de cette réparation pour tous les aneu logon, ces « êtres qui n’ont pas accès à la parole » dont parlait en 1956 Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme (cf. p.379, Tome II, éditions Fario — 2012). Comme nous le disions, la plupart d’entre nous sommes rendus aphasiques face à la situation, ou bien nous n’entendons plus son urgence, ne pouvant com-prendre ce qu’il se passe par déni ou fragilité, par insuffisance, sans compter tous ces autres « animots » mutiques ou bâillonnés — et nous ne parvenons pas à faire cause commune pour préparer l’avenir[5].
   « Nous utilisons des stratégies de défense comme le déni, le clivage, la rationalisation afin de nous protéger des sentiments négatifs que la maltraitance animale et la dégradation de la planète suscitent en nous. » écrit C. Pelluchon page 20 de son livre. Face à ce constat édifiant qui marque profondément l’échec de la modernité comme promesse eudémonique[6] de notre espèce dans la crise socio-économique contemporaine mondiale, où les êtres sont écartelés entre des désirs individuels de répondre aux injonctions collectives et un bien-commun libéral et permissif dont l’épanouissement potentiel est sans cesse étouffé par les directions opposées des désirs personnels, il est nécessaire d’adopter une approche différente de celle des fondateurs de l’éthique animale en proposant une théorie faisant de la justice envers les animaux un devoir de l’État[7], explique la philosophe, d’où son engagement intellectuel militant pour la promotion d’une philosophie visant à rénover l’humanisme et à réenclencher un processus civilisationnel[8] sur les cendres presque éteintes des systèmes précédents ayant fait montre de leurs carences[9]. La société consumériste actuelle fait d’ailleurs régulièrement de ces écueils un encas qu’elle rabâche et remâche pour mieux les recracher à la face des protestataires et contre-courants ayant des velléités subversives quant à son fonctionnement spécieux. C’est au sein de ce système vantant la liberté pour tous qu’il y a plus d’opprimés qu’il n’y en a jamais eu dans l’histoire : on pense bien entendu aux nouveaux forçats d’un prolétariat qui ne dit plus son nom et s’entend à presque toutes les couches de la société, ainsi qu’à ces prolétaires de la chair que sont les animaux[10] qu’on adore voir dans les documentaires puis chasser, posséder, tuer et manger dès que l’occasion — mécanisée, donc automatisée et perpétuelle — se présente. On voit bien une nouvelle fois, aussi avec Corine Pelluchon, que la misère humaine est consubstantielle à la misère animale, là où nous avons en tant que civilisation édifié tout un arsenal du Droit qui n’officie que très maladroitement dans ce cas précis, ou assez hypocritement, voire pas du tout. En conséquence, il faut que la justice soit plus inclusive[11] pour procéder aux réparations nécessaires.
Ernest Hemingway (1934), autres temps…
   Cette « crise de la rationalité contemporaine » qu’a étudiée Corine Pelluchon après les travaux de Leo Strauss est aussi une crise de l’émotivité. Celle-ci est soit portée au pinacle mais pour des intérêts superfétatoires et économiques (cf. la publicité, l’entertainment et les médecines alternatives des « bons sentiments ») et nous devons impérativement penser les conditions d’une réparation du monde incluant bien évidemment toutes critiques bienvenues des institutions[12]. Comme elle l’écrit en revenant sur la force de la morale de la générosité de Descartes (qui aura participé il est vrai à faire système de la réification animale, entre autres choses bien plus remarquables) : « L’examen critique et la raison sont nos seuls alliés quand nous cherchons à savoir quelles valeurs et quelles fins nous pouvons faire nôtres. » (cf. p.135) Pelluchon combine habilement diverses pensées éthiques telles les éthiques animale, environnementale, de la vulnérabilité, de la vertu, du care, etc., et nous invite à méditer sur ses pairs comme Emmanuel Lévinas[13] ou Bernard de Clairvaux, en passant par la Zoopolis de Sue Donaldson et Will Kimlicka, et nous propose d’aller plus loin, de façon plus aboutie, vers une convergence des bonnes attitudes pour réparer le monde pour en faire un lieu de vie digne de ce nom pour tous les vivants. C’est dire combien l’œuvre de Corine Pelluchon rayonne d’une grande spiritualité au sens noble du terme et non galvaudé.
   On pourra aussi dans ce livre se pencher avec un vif intérêt sur son analyse des similitudes et différences entre l’éthique environnementale et l’éthique animale qui ont des sources communes mais divergent comme chacun sait au sujet de la dimension individuelle et pathique des animaux et a donné naissance à l’antispécisme[14] que ne partagent encore que peu d’écologistes qui peuvent être à la fois les défenseurs de la biodiversité (laquelle n’a alors qu’une valeur paysagère dirions-nous) et la chasse ou la corrida… La philosophe offre dans le même temps dans Réparons le monde un aperçu de ses réflexions sur la corporéité et l’autonomie qu’il convient de connaître et de creuser avec elle, puisque nous sommes parties prenantes, corporellement parlant, de ce monde qui nous a produits et duquel nous dépendons jusqu’à notre fin à venir, là où il continuera bon an mal an fonction des actions personnelles et communes que nous y auront menées. Corine Pelluchon plaide pour un développement plus juste et moins déshumanisant[15], ce dont en effet nous avons tous besoin. Pour ce faire elle convoque auprès d’elle Hobbes, Rawls, Lévinas, Callicott, Spinoza, Val Plumwood, Arne Naess, Kant, Aristote, Platon, Donaldson et Kimlicka, Ricœur, etc., et c’est véritablement passionnant.
   Nous voulons terminer cet article avec une réflexion d’actualité. Peu ou prou proches des idées que Corine Pelluchon expose dans cet ouvrage concis, on peut avancer que la plupart des animalistes au sens large, sont des gens qui, comme elle, cherchent à améliorer ce monde afin qu’il continue d’être habitable pour les humains et les non-humains. Où sont donc les ayatollahs (آية الله) dont nous affublait il y a peu le nouveau garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti ? Quel est le rapport entre la cause animale qui est au cœur des enjeux actuels quant à une plus grande émancipation sociale pour plus de justice, avec le clergé chiite et un quelconque « signe de Dieu » (ce que signifie « ayatollah ») ? Ce que les ayatollahs de l’écologie et de l’antispécisme disent en substance c’est ce qu’écrit Pelluchon : « Une reconfiguration et un renforcement de la démocratie sont donc nécessaires pour dépasser l’inertie coupable des États et éviter aussi que l’écologie politique ne prenne la forme d’un gouvernement par la peur. » (p.176) Ils disent qu’il faut outrepasser les atavismes clivant de nos cultures ancestrales (patriarcales) archaïques dont on voit le résultat des mentalités et des actes sur ce monde en mal de rétablissement. Quoi ? Quelques vitrines abîmées et quelques affûts de chasse abattus par de jeunes frustrés par l’inertie étatique et nationale, ça : du terrorisme peut-être ? Nous autres sommes plus proches d’Ali Shariati que de la révolution selon Khomeyni. Il nous faut, à nous autres comme à Dupond-Moretti, être lucides en conscience comme disait Sartre. Nous aurions, à titre personnel qui n’est que l’expression de notre opinion à cet instant précis, préféré que ce fût le pertinent avocat abolitionniste Thierry Lévy qui soit promu ministre de la Justice, lui qui en 1975 écrivait : « Plus la tentation de comprendre est forte, plus s’affirme la nécessité de dénaturer. » (in L’animal judiciaire — Grasset) Et c’est vrai : il faut nous prémunir de la tentation d’un suprématisme que peut nous donner le sentiment d’avoir la raison et l’émotion justes pour nous. Nous devons, ainsi que le défend Pelluchon, garder en tête que la démocratie a besoin que ses citoyens soient conscients de leurs responsabilités politiques, qu’ils soient doués de discernement moral et qu’ils sachent reconnaître la beauté de la nature qui témoigne du lien vital nous unissant aux milieux et aux autres vivants[16].
   À la société et à l’État d’éduquer les générations présentes et à venir en ce sens en commençant par s’auto-éduquer à ces questions — pour nous : Humains, animaux, nature.

 

M.

 

 

 

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   [1] Op. cit. p.216-217
   [2] Ibid., voir p.59 et 110.
   [3] Ibid., p.57.
   [4] Où il s’agit en même temps de penser et de panser, de réfléchir et d’agir en soignant(s). Nous avons pour le blog réalisé une série des Veganosophia à partir de cette thématique : Véganosophia — Pharmacozoologies en temps de biodésertification. Pour une zoopoéthique de l’être à venir.
   [5] Réparons le monde, p.15.
   [6] L’eudémonisme est une philosophie prônant que la vie humaine est vouée à la recherche du bonheur.
   [7] Réparons le monde, p.23.
   [8] Ibid., p.41 & 42.
   [9] Voir p.43 où l’auteure revient brièvement sur les affres du XXème siècle : « La chute du mur de Berlin et la révélation des camps soviétiques ont rendues suspectes les philosophies de l’histoire. »
   [10] « La relation avec les animaux s’effectuant sur la plan pathique ou sur le plan du sentir qui inclut des couches du psychisme que la rationalité instrumentalisante occulte et qui précède les identifications logiques et réflexives est une des voix privilégiées de la transcendance. » (p.71)
   [11] Ibid., p.71.
   [12] Ibid., p.93.
   [13] Voir p.99 à propos de l’éthique de Lévinas : « Celle-ci n’est pas essentiellement une discipline énonçant des principes moraux, comme dans l’approche déontologique de la morale, et elle n’a rien à voir avec le jeu des libertés rivales. »
   [14] Voir p.147 : « Nées au début des années 1970, l’éthique environnementale et l’éthique animale ont rénové les critères de l’éthique qui se bornait, dans la tradition occidentale, aux relations entre les humains. »
   [15] Ibid., p.162.
   [16] Ibid., p.209.

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