PRENEZ EN DE LA GURREN ! — ET LES ANIMAUX ALORS ? — BELLA CIAO

PRENEZ EN DE LA GURREN ! — ET LES ANIMAUX ALORS ?

 

« (des Stoïciens) Particulièrement l’animal n’est pas autant que l’homme, tout au moins, lié au feu cosmique, au pur technikon, à ce feu artisan qui découpe toutes les choses, qui les assemble et qui leur donne une signification. »
p.57 in Deux leçons sur l’animal et l’homme, Gilbert Simondon (2004)

 

« Nous apprécions l’intelligence des animaux dans la mesure où ceux-ci se laissent dominer par nous. »
p.14 in Mémoires d’un rat, Andrzej Zaniewski (1993)

 

« Dans ce grand enchaînement des causes et des effets, aucun fait ne peut être considéré isolément. »
p.29 in L’invention de la nature. Les aventures d’Alexander von Humboldt, Andrea Wulf (2015)

 

 

   Jamais on aurait cru que Gurren Vegan, devenu sans qu’on s’en aperçoive — parce qu’on ne le suivait plus depuis belle lurette — Gurren Meta, deviendrait un ennemi de la cause animale, un anti-végane, un anti-antispéciste, un végano-sceptique à sa sauce, un supervilain, un sycophante de première (non c’est pas le nom d’un insecte), tellement qu’on le sentait investi le mec. En quelques mois, il y a quelques années, ce webdesigner sympa, dynamique, sportif et tout, mesuré dans ses propos, plein d’énergie, positif et tout, était devenu une figure montante de la youtubosphère. Lui et Jihem Doe avaient déboulonné le Vegan Parano et son pote machin là, et tenaient le haut du pavé des têtes bien faites, bienpensantes et influençantes, des génies qu’on regarde et écoute béat-e-s cois comme des carpes quoi devant l’écran plat. Qu’est-ce qu’il était bien ce type ! Une année, en passant l’entrée du salon VeggieWorld au Centquatre, nous tranquilles comme d’hab’, tout incognitos pépère et tout, v’là t-y pas qu’on tombe nez à nez avec qui, hein ? avec qui qu’on tombe nez à nez vous devinerez jamais si on vous le dit pas ! eh ben dans le mille Émile, K. me file un coup de coude dans les côtes à vous envoyer vous faire recoller à la Salpêt’, et elle me murmure à l’oreille — la droite je m’en rappelle comme si c’était hier — de sa voix sensuelle et électrisante, un truc du genre : « Hey ! M. ! Regarde là, c’est Gurren Vegan ! » Moi : « Tsss, tatata, c’est juste un runner châtain portant des couleurs fluo des années 80 avec un barde rousse… » Mais… ?! Oh puté…, « …mais regarde K. : c’est Gurren Vegan !!!! une des stars des véganes de France et… et de France !!! » Ni une ni deux K. m’emboite le pas et on se plante devant Gurren. On aurait bien demandé un autographe mais ça se fait pas, on n’avait qu’un critérium. Bref, nos regards se croisent, on lui lance comme ça : « Hey ! salut Gurren, contents de te voir là en chair et en os. » N’y voyez aucun penchant cannibale, on veut pas dire qu’on l’aurait bouffé, c’est juste que d’un coup le mec passait de l’écran de notre ordi à nos mirettes éblouies dans la vraie vie, effet 3D garanti. Trop fun. On lui demande si ça va bien, il dit oui ça va bien, il a l’air circonspect, il nous remet pas, normal on s’est jamais vus, enfin nous si mais lui non, il nous toise bizarre, alors pour calmer son intranquilité on décide de vite fait se présenter : « On est K&M Les Veganautes, on tient un petit blog sur la cause, on aime bien ce que tu fais, c’est cool. » Et là, non mais c’est pour dire combien le mec est vraiment super sympa à l’époque tu vois, il nous sort un compliment de ouf, du genre : « Ah ouais, les véganautes. C’est marrant je pensais que vous seriez plus jeunes vu le choix de votre nom de blogueurs. Mais en fait on est de la même génération » Purée, la vache ! mais c’était trop bien : ça voulait dire qu’on pouvait faire ça encore plus longtemps qu’on l’avait imaginé, personne ne pourrait jamais se douter qu’on était deux vieux cons. Et dans le même temps, ça voulait dire aussi qu’on était de la génération des winners, des véganes qui réussissent, qui peuvent aller jusqu’au bout de leurs végérêves, etc. Et puis là-dessus vous savez, les choses de la vie quoi, on s’est pas recroisés sur le salon, lui faisait Les carencés, nous on allait goûter à ci, goûter à ça, prendre des photos, sentir l’ambiance, essayer de retrouver des gens qu’on connaît, voir si Insolente Veggie est aussi pâlichonne en vrai que dans la BD, ce genre de trucs foireux. De temps à autre on a regardé encore parfois ses vidéos, à Gurren, c’est devenu plus ambitieux comme contenu, plus personnel avec mise en scène de la famille des fois, un peu foufou parfois aussi, plus jeuniste dans le sens adulescent aussi et on pouvait plus suivre, le VG Camp nous a filé des crampes et on a perdu Gurren de vue. Jusqu’à ce jour récent, ce jour terrible. Jusqu’à ce coup de semonce dans le petit monde des défenseur-e-s des animaux, Gurren annonçant froidement : « J’ai changé d’avis sur ce sujet. » Quoi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? Mais que se passe-t-il ? Remange-t-il de la viande ? Se gave-t-il de propolis quand il est enrhumé ? Porte-t-il une veste Canada Goose avec un renard cendré en guise de capuche ? Serait-il devenu un sbire de Paul Ariès, un adorateur de Jocelyne Porcher et de l’abattoir à la ferme, un colloc’ de Perico Légasse couché entre lui et Natacha Polony ? — un nouvel apôtre de l’exploitation animale ?
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   Blague à part. Gurren, pendant un bout de temps, nous on l’aimait bien. Ensuite on l’a juste oublié, ses activités sur le web ne nous intéressaient tout simplement plus. Le souvenir est encore vivace de ses Chroniques de la cruauté ordinaire sur YouTube, c’était bien amené, on avait volontiers partagé ce type de contenu. Ne cherchez plus ses anciennes vidéos, notre lascar les a presque toutes supprimées. Mais que dire, comment réagir à son départ de la militance animaliste ?
   Le moins qu’on puisse dire c’est que cela fait couler pas mal d’encre électronique toute cette histoire. D’emblée ajouter qu’avec ce genre de post, pendant que Gurren déclare se facepalmer à cause de l’attitude d’animalistes divers-e-s, et plus encore à cause des antispécistes qui semblent lui hérisser le poil très dru, y’a certainement un autre type quelque part qui use de la paume de sa main à cause de l’excitation immense que lui procure les propos de Gurren. On pense à P. A. mais ce ne sont pas ici les initiales du Parti Animaliste. Mais ils doivent être assez nombreux dans le fond, ceux qui jubilent quand se produit ce genre de cas. Eh oui : plus le milieu de la PA au sens très large se fout sur la gueule mieux ça vaut pour les contempteurs des animaux. Pendant que des clochers et des nombrils s’envoient des scuds en terres animalitaires, on compte ses rangs serrés chez celleux qui les aiment… dans l’arène et dans l’assiette. Toutefois, il faut reconnaître que les gens mesurés, comme ce que se déclare être Gurren Meta-ex-vegan, sont intéressants. On est tou-te-s bien d’accord, la position abolitionniste est la plus juste mais dans les faits, si la libération animale est un beau jour proclamée, ça se fera fait par étapes ce machin. Faut pas rêver. On dit « plus juste », l’abolitionnisme, dans le sens théorique de l’éthique. Dans les faits, il faut avouer qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait et Gurren a raison lorsqu’il dit qu’il ne peut pas affirmer que le véganisme est possible à grande échelle. Nous non plus, mais on se garderait bien de demander s’il est « souhaitable » comme l’écrit Gurren. Pourquoi, autre exemple, un monde sans guerre ne serait-il pas souhaitable ? Parce que la Lockheed n’y vendrait plus d’avions de chasse et de missiles et que le personnel des usines d’armements n’aurait plus qu’à se trouver un emploi ailleurs ? Aller dire aux mômes de Gaza que le mortier qu’ils ramassent c’est pour le bien-être économique d’autres petits enfants… Pareil avec les abattoirs ; si les humains s’étaient développés qu’en ne consommant que des végétaux, qui s’en plaindrait ? Cela aurait-il été possible ? On n’en sait rien, on ne va pas refaire l’Histoire. Ce qu’on sait, c’est que la fin de l’exploitation animale est souhaitable, éminemment. Déclarer que scander « go vegan » [me] paraît peu raisonnable, quand on ne connaît pas ce serait-ce que la moitié des répercussions que ça pourrait avoir, que ce sera difficile à mettre en place, conflictuel, que d’autres difficultés remplaceront celles d’aujourd’hui, c’est assez évident et si des animalistes sont dans le déni de cela alors iels ont tort. Mais quitte à vivre dans un monde complexe aux difficultés nombreuses, autant choisir celui où l’on ne massacre pas les animaux. Et ce n’est pas comme si nous risquions de perdre une virginité planétaire. La Terre est d’ores et déjà très abîmée par nos activités, notre grand nombre, notre façon de transformer tout en propriétés, de réifier tout ce qui bouge, de traîner nos guêtres partout sans réfléchir et selon notre unique bon vouloir.
   Ce qui est dommage avec cet effet d’annonce auquel s’est livré Gugu, c’est d’une part que ce texte est assez mal écrit, et qu’en cherchant à donner des exemples précis, il fait pousser un arbre pour cacher la forêt. Ainsi l’auteur fauteur de troubles dans le mini-monde des 1% de véganes, nous parle des anti-venins qu’il a étudiés pour son émission des Carencés. Il semble convaincu qu’on ne peut pas faire autrement que de pratiquer la vivisection en élevant des animaux pour leur prendre leur venin et l’inoculer à des moutons ou des chevaux pour les faire produire des anticorps qu’on va ensuite extraire d’eux. À l’époque de Pasteur on veut bien, mais des alternatives se développent désormais. L’expérimentation animale n’est plus une fatalité pour les animaux quand elle devient inutile pour les humain-e-s. Là, notre runner gapençais avance que se passer des anti-venins équivaut à « tuer entre 3 et 4 millions d’humains chaque année. » Pour jouer sur les mots on pourrait dire que ne pas porter secours n’est pas tuer mais laisser mourir. Il reste un autre problème éthique autour de la notion de non-assistance à personne en danger, c’est clair. Gurren dit qu’il ne sait pas ce qui est le plus éthique, mais il préfère « sauver ces humains », et de facto tourner le dos au slogan « stop vivisection ». En toute logique, Gurren Vegan-néo-meta affirme son spécisme, ce qui est parfaitement cohérent avec ses déclarations sur l’antispécisme. Nous dirions volontiers autre chose en pareille situation : qu’il faut sauver les humains en ayant recours à des méthodes substitutives à l’expérimentation animale. Sans entrer dans tous les détails, arguons qu’une bonne partie de la forêt que cache le buisson ardant de Gurren, ce sont surtout les enjeux économiques colossaux et que les animaux de laboratoires c’est avant tout un marché juteux pour les un-e-s et la facilité pour les autres. Ce statu quo est tout sauf progressiste. En y mettant les moyens, on devrait finir de développer les venins, anticorps et sérums de synthèse. Mais Gurren n’en démord plus : Mais même en oubliant l’antispécisme, l’imbrication profonde de nos activités, de notre impact sur les animaux, et de la compétition dans les écosystèmes méritent un peu plus qu’un « go vegan » si facilement expédié. Là-dessus il a raison. Il rejoint le penseur Edgar Morin pour qui « Le principe d’auto-éco-organisation concerne tous les vivants. […] Cela revient à dire qu’il n’existe pas d’organisation autonome stricto sensu. […] Ainsi, les plantes ou les animaux ont des processus chronobiologiques qui connaissent l’alternance du jour et de la nuit, comme celle des saisons. L’ordre cosmique se trouve en quelque sorte intégré à l’intérieur de l’organisation des espèces vivantes. » (cf. La théorie des systèmes) Aussi convient encore une fois de rappeler à tou-te-s l’excellent texte de Brian A. Dominick qui en 1995 posait les bases d’une réflexion véganarchiste qui ne faisait pas l’économie de penser les thématiques que Gurren considèrent aujourd’hui être des écueils insurmontables.
   Bien, mais quand on a dit qu’une idée utopique n’en demeure pas moins souhaitable quand bien même la réalité de sa réalisation serait soumise à des variables et des inconnues pouvant potentiellement en réduire l’effectivité (ou nous amener à en réviser la forme), que reste-t-il à faire sinon prendre acte et agir — avec mesure — mais toujours dans le sens de cet idéal ? Là encore le doute habite Gurren qui semble fermement penser désormais qu’il est impossible de bien cultiver sans intrants animaux : « Que ce soit vis à vis de la production agricole, qui sans intrants animaux semble être un défi colossal, si ce n’est un risque majeur pour nous, de la santé (la nutrition végétalienne demande une complémentation et un équilibre assez complexe) ou de l’écologie […] », et les grandes lignes de la cause animale, dans leurs revendications, ne lui correspondent plus.
   Cependant, si on a le droit d’être sceptique, encore faut-il l’être sans être désabusé. Chez les grecs anciens, le skeptikos était le philosophe qui faisait profession de chercher le vrai. En paraphrasant Jeremy Bentham pour la énième fois, ce qui est vrai c’est que les animaux souffrent de ce que nous leur faisons subir. Si l’on peut s’accorder sur ça, alors on doit pouvoir s’accorder sur le fait que dénigrer le mouvement vegan dans son ensemble c’est en dévaloriser l’essence qui est de mener une vie où l’utilisation des animaux est exclue ; c’est nier la souffrance des non-humains. Si parce qu’un jour il faut impérativement être soigné-e avec quelque chose qui a, ou qui a eu, trait avec l’exploitation animale, alors passons outre, guérissons et continuons à nous engager pour que d’autres manières de faire soient élaborées. Voilà où est la mesure.
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   Dans son texte très amer, pressé et assez fourre-tout, Gurren ne manque de pointer le doigt là où ça fait mal. Il dénonce les dérives médiatiques ayant surtout eu lieu ces deux dernières années autour de la question animale, où des animalistes censée-e-s à la fois représenter le mouvement et malgré elleux illustrer une hystérie très télégénique au nom de l’antispécisme, se sont mis en scène et ont pu donner une image spécieuse de la cause animale. Comment ne pas cautionner qu’on a pu voir du grand n’importe quoi dont l’efficacité pour les animaux est loin d’être acquise ? Mais Gurren met dans le même sac « les émissions chez Hanouna, les pubs de PETA ou les postures antispé qui comparent notre besoin historiquement vital de consommer des animaux au racisme ou au féminisme » et « le soutien à Bardot ». Encore une fois, voilà un amalgame plutôt fourbe à défaut de n’être que maladroit. Pourquoi ne pourrait-on pas soutenir la Fondation Bardot et dans le même temps condamner les propos xénophobes de l’ex-actrice ? C’est comme dire que Le Capital de Marx est la cause des pogroms sous Staline, ou que la Dialectique de la nature de Engels est un ouvrage antihumaniste. C’est dire n’importe quoi. Quant à l’analogie entre racisme, capacitisme, féminisme, etc., et spécisme, il est fait régulièrement pour illustrer le bienfondé de la position antispéciste, pour faire comprendre qu’on a affaire à quelque chose de totalement arbitraire et dénué d’aucun fondement (le spécisme). En aucun cas un-e humain-e, quelle que soit sa situation, ne devrait se sentir offusqué-e de cette analogie. C’est aussi un vieux poncif de comparer les humains aux animaux pour illustrer des caractères, des qualités ou des défauts. Peut-être faut-il parfois prendre un peu de hauteur de temps à autre ? Nous sommes à peu près certains que Christiane Taubira, cette femme érudite et brillante, n’a pas été gênée d’être comparée à un singe en 2013, à cause de l’animal en question, mais à cause que cette attaque, sous cette forme-ci, est une attaque à caractère raciste, dévalorisant la personne humaine concernée, mais du même coup démontrant parfaitement ce que c’est que le spécisme qui réduit les animaux à des mi-êtres mi-choses sans valeurs, voire rebutantes. À moins que justement ce ne soit ça aussi, le spécisme, qu’on refuse catégoriquement de prendre en compte les intérêts des autres êtres sentients, au prétexte que nous aurions une différence significative justifiant ce traitement et ce refus. On rappelle ici Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer d’après nos notes : Spécisme 1970 ; cf. Richard D. Ryder (Victims of science) / fondamental de l’éthique animale / = discrimination arbitraire selon l’espèce. + « Le spécisme et le racisme (ainsi que le sexisme) négligent et sous-estiment les similarités entre celui qui discrimine et ceux qui sont discriminés, et ces deux formes de préjugés témoignent d’une indifférence égoïste et d’un mépris pour les intérêts et les souffrances des autres[1]. Puis avant de revenir à la charge en mélangeant tous les genres, Gurren dénonce le fait qu’un des membres de Boucherie Abolition est nommé cette année pour recevoir un prix de l’animalisme, par exemple, et demande comment est-ce possible ? Et ajoute enfin que c’est le signe [pour lui] d’une communauté qui n’est plus lucide sur ses actes et ses représentants. Pour notre part nous sommes d’accord avec le fait que la cause animale ne devrait pas avoir affaire avec du show-biz, et on voit passer pas mal d’aberrations mais sans doute comme dans tous les milieux sociaux. On n’en sait pas plus sur ce sujet précis, et on pense qu’on n’ira pas chercher à savoir. L’animalisme peut-il se voir tantôt comme une œuvre caritative ? Si oui quelle est la limite à ne pas franchir pour ne pas tomber dans le mauvais goût et le contre-productif ?
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   Gurren Meta-vegano-sceptique, avant d’avancer qu’il « ne cherche plus à prouver quoi que ce soit » se fend tout de même de quelques tacles envers l’antispécisme dont il affirme ne pas en être du tout, sabrant tout autant les revendications autour des droits des animaux, comme de vieilles connaissances à lui militant sur le web à son instar. On commence par quoi ? Par le plat de résistance pardi ! « Manger des animaux a toujours été nécessaire, encore en partie aujourd’hui. Je ne vois pas comment faire coïncider des intérêts égaux entre nous et les animaux, entre les animaux eux-mêmes, sans arriver à des absurdités comme le RWAS. […] Bon courage pour traiter de manière égale les intérêts de la poule et du renard, du lion et de la gazelle […] sans déglinguer l’évolution et/ou les écosystèmes, dans une équation tellement complexe qu’elle en devient débile. » On sent la morgue envers Thomas Lepeltier. On a déjà dit ailleurs que le courant RWAS se finit en queue de poisson et que son aporie est celle du cynisme à la Cioran qui veut que pour ne pas souffrir il faudrait ne pas être né. Parfait, mais il faut être né pour le vérifier au moins dans l’idée. Il n’y a pas de solution au nihilisme et l’existentialisme et son malaise ne sont peut-être que le propre de l’Humain. Ça n’est pas une raison pour botter en touche à propos de l’antispécisme puisque, avec Ophélie Véron, on voit que cela n’implique pas non plus pour les humain.e.s de céder leurs droits, mais de permettre aux animaux d’accéder à certains droits en raison de leurs intérêts à vivre[2]. L’antispécisme, dans sa revendication égalitariste, réclame une égalité de traitement au regard de l’intérêt à vivre de tout sujet animal. Steven M. Wise traduit par David Chauvet, explique très bien que si nous partons à présent de la proposition « tous les êtres humains ont des droits légaux », cela ne signifient pas nécessairement que seuls les humains ont des droits. Cela peut être vrai. Mais cela peut ne pas l’être. L’énoncé « tous les êtres humains ont des droits légaux » est vrai non seulement si tous les êtres humains et eux seuls ont des droits, mais également si tous les grands singes ont des droits, ou même si chaque créature vivante a des droits légaux. La probabilité que le résonnement inductif mènera à la vérité dépendra de la façon dont les juges choisissent parmi le nombre infini de propositions plus particulières pouvant exister[3]. Ne pas ou ne plus vouloir l’entendre, non pas comme quelque chose que l’on vous impose mais qui s’impose en soi, qui va de soi, est faire preuve de déni, d’amertume et de renoncement quant à la problématique de la condition animale. Steven M. Wise a peut-être raison lorsqu’il avance que peut-être que nous sommes une espèce autiste, biologiquement incapable de reconnaître que les non-humains ont un esprit. Pathologiquement égocentriques, nous interagissons avec eux comme s’ils étaient des machines[4]. Loin de chercher à changer d’abord et avant toute chose la « Nature » dans son ensemble, laquelle n’est à chaque instant que le résultat plus ou moins durable, plus ou moins éphémère des interactions des parties de ce tout entre elles, l’antispécisme revendique des droits pour les animaux, et en conséquence leur libération des asservissements divers qu’ils subissent. Gurren a raison, l’esclavage n’est pas le bon mot, rallions-nous à celui utilisé par Valéry Giroux et Renan Larue dans Le véganisme (« Que sais-je » n°4068, 2017) et souligné par nous à l’instant. Et les abattoirs de toutes sortes ne sont pas des camps de la mort, c’est vrai, car leur finalité n’est pas la même et leur mode de fonctionnement repose sur l’espérance d’un éternel recommencement, n’étant donc pas une « solution finale ». C’est un suprématisme anthropologique et non un nazisme. Il y a sans doute trop d’emphase[5], on sur-réagit souvent quand on est dans cette cause, ce truc c’est viscéral. Tout comme il y a trop d’emphase à décrier l’antispécisme, et particulièrement ici chez Gurren qui avance ne pas méconnaître la complexité du monde. Il devrait savoir, à moins d’avoir viré sa cuti en la matière en ne l’avouant qu’à demi-mots, qu’en agissant de la sorte il fait du tort à une cause dont les intéressés sont les animaux, et non les gens qu’il critique. Qu’il pense à présent, tout en réglant ses comptes, que les webdesigners (comme lui), randonneurs ou profs de yoga, ça se voit en fait, et que c’est pas crédible, et qu’il aimerait que la cause animale ait dans ses rangs moins de philosophes ou d’influenceurs, et plus d’agronomes, de médecins-nutritionnistes ou de climatologues, ne change rien à l’affaire. On se permet de renvoyer à notre véganothèque pour montrer que les « influenceurs » dont Gurren a pu penser quelques temps faire partie, ne font que — peu ou prou, bien ou mal — relayer un travail pluridisciplinaire plus profond et produit par des gens bien plus qualifiés. Quant à la philosophie, il faut assez mal la connaître pour en comparer les professionnel-le-s aux « influenceurs » de YouTube, Twitter et autres réseaux sociaux. Ce n’est pas spécifiquement puéril, c’est faire preuve d’ignorance et/ ou d’emballement. Enfin, rappeler que non, manger de la viande n’est pas une évidence en soi, et l’Histoire ne contredit pas, loin de là, qu’on puisse en contester 1) la nécessité biologique de manière générale et 2) la légitimité historiale justement (la tradition). Dans son livre fouillé Mangeurs de viande de la préhistoire à nos jours, plutôt précis et fort instructif, la préhistorienne Marylène Patou-Mathis (qui est loin d’être une sympathisante animaliste) décrit bien ce que la paléoanthropologie a pu permettre de révéler sur les véritables fondements nutritionnels de l’Humanité (si on peut appeler les choses ainsi) : « Pour trouver la viande, les premiers hominidés auraient donc observé, puis copié les comportements cynégétiques des carnivores, notamment la chasse en groupe, et surtout profité des restes de leurs proies. […] les premiers représentants du genre Homo d’Afrique étaient des omnivores opportunistes, consommateurs de plantes, d’invertébrés, mais également, dans une moindre mesure, de mammifères. […] L’homme dépend de son environnement, il en est une des composantes. Selon la théorie de l’écologie évolutionniste, les changements environnementaux interfèrent sur les changements en termes d’évolution. La nature plus ou moins contraignante du milieu explique donc, en partie, les différents comportements alimentaires des sociétés humaines. » (op. cit. pp.40-40, 43 et 66) De quoi relativiser et admettre que si de nos jours, c’est très juste, tous les êtres humains ne peuvent se passer de viande, la plus grande partie pourrait le faire. Encore faudrait-il que les enjeux économiques et un partage équitable des richesses l’autorise, on rappelle au passage encore Libération Animale et Révolution Sociale de B. A. Dominick, qui anticipait la réaction.
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   Au final, Gurren (Vegan)Meta-morphose nous laisse, de lui, une impression étrange avec une belle ambiguïté. Car son départ, il le signe d’une sorte d’expression valise, de celles qu’on peut emmener partout avec soi et qui n’a de valeur que rhétorique : il dit aujourd’hui vouloir « essayer de faire le moindre mal dans un monde complexe ». D’ordinaire, dans la bouche d’un-e végane, cela signifie qu’hormis avaler une araignée en dormant, ce genre de chose, on s’engage au quotidien à ne plus soutenir les économies de marché basées sur l’exploitation animale — l’asservissement n’est-ce pas, ça ne sera jamais d’aucune sorte un contrat ni même « naturel » — et l’on se demande à quelle sauce, avec Gurren, les animaux seront maintenant mangés. Mangés, …pas mangés,… l’ex-web-militant qui était devenu végane pour sa santé, passant par la case du cru et de Casasnovas le vendeur d’extracteurs de jus, avant de se métamorphoser en SJW[6] (bah si, un peu quand même hein…) retombera-t-il, par commodité, dans les petits arrangements de la dissonance cognitive ou bien restera-t-il droit dans ses pompes de runner ? Une chose est sûre : « Toucher au privilège de statut d’humain vis-à-vis des cohabitants de la planète est un sujet pour le moins sensible » comme l’écrit Virginia Markus (p.29 in Désobéir avec amour), on le constate cette fois encore avec le cas Gurren. On peut ajouter, puisque Gurren veut de la science, que notre humanité biologique constitue 0,1% de notre génome : au nom de quoi pouvons-nous utiliser cet « être » au nom d’un « devoir être » ?[7] Autrement dit, le genre homo est un détail infime de la variété des vivants. Il nous revient ici la réflexion de Brian Massumi dans Ce que les bêtes nous apprennent de la politique[8] lorsqu’il écrit : « Quel enfant n’aura joué à être un animal une seule fois ? Faire l’animal est une vocation on ne peut plus sérieuse. » C’est humain d’avoir, quelque part en nous tout le temps, de l’animalité. Si beaucoup de facteurs expliquent la cruauté exercée à l’encontre de nos cousins animaux, plus ou moins lointains c’est-à-dire plus ou moins proches aussi, rien ne justifie ce qui leur est fait.
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  Pour finir, nous voudrions soutenir Gurren Vegan en lui souhaitant bon vent, sincèrement. On se doute que ses projets web destinés à la communauté végane n’auront peut-être pas marché comme escompté, qu’il vaut mieux que l’ex-militant donne dans l’éclectisme et s’épanouisse dans le monde bigarré des viandards et des végétos. En somme c’est ce que nous pratiquons tou-te-s, enfin la plupart d’entre nous. Espérons que ce coup de gueule ultime n’a pas été, comme on a pu voir parfois dans d’autres médias consacrés à la cause, un dernier coup de bluff pour mesurer sa popularité. Voir si après ça on en redemande, le dernier post polémique capable de faire des vues, des partages, une espèce d’arnaque comme en produisent celleux qui vous pondent des recettes vegan bidons en surfant sur les modes du moment […] ou s’autoproclament chef-fes à sombreros et font jouer leur réseau alors qu’iels sont sans formation ni franchement trop de talent… même si sympathiques — là où les animaux, même quand on ne leur grimpe plus dessus, ont bon dos. Mais tiens donc !
   Une question nous taraude : le Tipeee à 32€ restera-t-il ouvert tandis qu’il n’y a plus de contenu ? Non, parce que, c’est bien beau de dézinguer à tour de bras, et c’est parfois tout à fait justifié, mais il ne faut pas s’exclure, faut être réglo jusqu’au bout. On dit Tipeee à 32€, mais y’en a un paquet de Tipeee qui tournent pour du beurre… oui, enfin, de la margarine sans huile de palme, okay, on s’énerve pas. Les idiots ultimes du capitalisme ? Mais cher Paulo, ce sont celleux qui se font payer pour exister au-delà d’elleux-mêmes au nom des animaux alors que ce sont ces derniers l’unique cause à donner à voir. Ou alors très bien : tou-tes-s militant-e-s, tou-te-s tipeur/se-s. Non ? Bah quoi ? C’est ça ou on se retire gentiment, calmement. Nous perso, on a toujours préféré celleux qui partent discrètement plutôt qu’avec fracas. On a jamais aimé les portes qui claquent.
     Pour les animaux, un peu moins d’orgueil et moins de selfie attitude.
   Bon vent Gurren, t’étais cool, t’étais pas mal en Morgane Enselme ! Ciao bella.
   « Go Gurren ! »
   M&K

 

On met là un article intéressant sur le même sujet (de droit)
Débunkage #9 : un cas d’école de généralisation abusive

 

 

   [1] In L’éthique animale, p.23, « Que sais-je » n°3902 (2011).
   [2] In Planète Végane, p.53, 2017, Marabout.
   [3] In Tant qu’il y aura des cages, p.105, Presses Universitaires (2016). « Les animaux sont invisibles aux yeux du droit aujourd’hui parce que les avocats et les juges aveuglés par leur paradigme ont depuis longtemps cessé de penser que les non-humains pourraient éventuellement être des personnes juridiques. » (p.90)
   [4] Ibid., p.260.
   [5] Voir : (Sabrina Valy / Passage en revue de l’animalité, l’exemple de Critique) : « Les affinités et les différences entre l’homme et l’animal doivent-elles nécessairement être dramatisées ? L’animalité ne peut-elle pas être vécue autrement qu’encombrée des embarras du langage et de la charge de la représentation ? » (p.54 in Zoopoétique : Revue des Sciences Humaines, n°328, 2017).
   [6] Social Justice Warrior : guerrier de la justice sociale. V. Markus dit : « En somme, les mouvements de justice sociale ont abouti grâce à une multitude de stratégie militantes ; tantôt légales et pacifistes, tantôt dissidentes et perturbatrices. » (p.35 in Désobéir avec amour, LF Ecologie, 2018
   [7] In La pensée écologique, pp.120-121, Timothy Morton, Editions Zulma (2019).
   [8] p.149 (Editions Dehors, 2019).

5 réflexions sur “PRENEZ EN DE LA GURREN ! — ET LES ANIMAUX ALORS ? — BELLA CIAO

  1. Je ne connaissais pas du tout ce youtubeur, obsolète que je suis, et suis très étonnée de son revirement. Naïve, il me semblait qu’une posture de départ animaliste, antispéciste, végane, partait d’un trait de caractère, s’enrichissait de lectures et ne pouvait qu’en être indéfiniment confortée. Merci aussi pour le lien « How I met your Tofu », rempli de découvertes!

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  2. Moi ce qui me choque dans cette histoire et dans toutes celles qui y ressemblent, c’est la toxicité d’une partie de la communauté végane sur les réseaux. Je dis bien une partie et je parle bien de la communauté qui est sur les réseaux et non de la communauté entière.
    Ces gens qui, à chaque fois qu’une personne s’est donnée l’étiquette de végan, s’acharne sur elle à la moindre erreur. Qui ne font montre d’aucune compassion pour la personne, qui la traite de tous les noms.
    Ca fait plusieurs années que je m’intéresse à la question végane et j’ai l’impression de n’avoir qu’érafler la surface donc j’aurai trouvé intéressant qu’il fasse des vidéos sur les limites de certains grandes phrases utilisées par les végans style « être vegan consomme X fois moins de terres », parce que aucun mode de consommation n’est parfait et que c’est ridicule de le présenter comme tel.
    Je le connais pas, j’ai dû voir 2 vidéos de lui mais en aucun cas il ne méritait cette avalanche de critiques violentes et personne ne le mérite. Et franchement ces réactions desservent énormément la communauté. Moi je n’ai pas envie de dire si je suis végane ou non, je n’ai pas envie de militer parce que je ne veux pas être assimilée à ces aspects du mouvement. Alors ça fait sûrement de moi une traître à la cause pour certains, mais vu que je suis inconnue et absente des réseaux sociaux, j’ai au moins l’avantage que n’a pas Gurren de ne pas être critiquée par une centaine de personnes.
    (Désolé si ce commentaire part dans tous les sens)

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Claire,
      Vous avez raison, il y a souvent trop de polémiques et de gens qui s’envoient des piques, des insultes, etc. Après Gurren a le droit de changer d’avis mais sa position nous a parue incohérente et partiale et assez fourre-tout, justement un peu comme ces gens qui s’enguirlandent sans cesse sur les réseaux sociaux.
      Pour notre part, nous avons tenté de traiter la chose sur le ton de l’humour en rappelant quelques faits établis.
      Merci pour votre réaction, nous apprécions beaucoup quand notre lectorat prend la parole.
      K&M

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